A MADAME LA COMTESSE DE SEISFFT
Paris, le 16 novembre 1850.
J'ai reçu votre lettre du 2, toute pleine de bonté et de cette affection vraie qui console de tant de choses. On m'a dit que la Gazette n'avait pas encore inséré la nécrologie que je lui envoyai le même jour que je vous écrivais. Je voudrais trouver quelqu'un qui pût parler aux gens de ce journal, mais je ne connais personne. 11 y a là le dernier degré de l'égoïsme et de la bassesse. Oh! ne regrettez pas, au moins pour elle, pour son bonheur propre, celle qui est partie devant nous. Ceux qui restent sont les seuls à plaindre. A mesure qu'on va, la vie devient plus dure ; et pourtant notre devoir est de la supporter comme Dieu nous l'envoie. Je prie mon cher romte de ne pas se laisser aller à cette mélancolie (pii ruinerait peu à peu ses forces; elles nous sont nécessaires pour accomplir ici-bas notre œuvre. Abandonnons-nous sans impatience au cours du temps; il nous portera bientôt là où nos vœux tendent. J'ignorais ce que vous me mandez au sujet de Rodolphe : cela m'afllige sans m'étonner. Ici nous vivons au jour le jour, dans la posi-
tion la plus fausse du monde. Le Pouvoir nouveau ne veut point ou ne sait point sortir de la position qui a perdu l'ancien ; aussi est-il sans force. Tout le monde dit : « Gela ne saurait durer, » et tout le monde a raison. — Mais qu'aurons-nous après? — à cela, point de réponse. L'avenir est noir comme une nuit de janvier. Pour moi, je ne crois pas à la possibilité d'aucun gouvernement stable d'ici à un assez long temps; et cet intervalle, je pense que l'on doit l'employer à conquérir les vraies, les grandes libertés qui seront le fondement nécessaire de l'ordre futur qui se prépare.
Mes évanouissements ont cessé; mais la cause reste, c'està-dire, la fatigue, le chagrin, l'inquiétude. Conservez-moi toujours, l'un et l'autre, dans votre cœur, cette petite place qui m'est si chère.