‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 108 sur 238 · A M. LE COMTE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE SENFFT

Juilly, le 21 novembre 1850.

J'ai reçu avant-hier, à Paris, mon cher, mon excellent ami, les deux si bonnes et si touchantes lettres que vous et madame de Senfft m'avez écrites le 13. Je profite, pour vous en remercier, du premier moment que j'ai de libre. J'arrivai hier ici pour y prendre un peu de repos dont j'ai un extrême besoin, et le travail m'y poursuit, et ne me laisse pas un instant de relâche. Les évanouissements ont cessé, mais la faiblesse est grande, et l'angoisse encore plus. Dieu viendra au secours ; espérons en lui, en lui seul. Plus nous allons, plus nous devons apprendre à ne compter en rien sur les hommes. Ce qui me console de tout, c'est la pei'suasion profonde où je suis que le résultat final des commotions qui ébranlent le monde sera l'affranchissement de l'Église, et que l'Église, affranchie et renouvelée en elle-même, sauvera la Société. Elle ne peut pas être sauvée par le Pouvoir; il faut qu'elle le soit par la Liberté, qui reconstituera le Pouvoir, après avoir, si l'on peut le dire, reconstitué les croyances. Au-dessus de nous, le ciel est noir et chargé de tempêtes, mais plus loin, à Thorizon,

il brille de lumière, de calme et de sérénité. Ceci est le commencement de la dernière époque du <,'enre humain: doit on s'étonner que tout cli;uif,n'? Hom[»ons avec le passé qui rompt avec nous, que rien désormais ne peut ni soutfuiir, ni ramener, et entrons avec confiance dans cet avenir vers lequel la puissante main de Dieu pousse, non pas un peuple, mais tous les peuples, mais le monde entier haletant de fatigue et d'espérance.

Lorsque vous aurez occasion d'écrire à Mod... ', veuillez faire dire à l'abbé Baraldi que je suis fort sensible à l'intérêt qu'il continue de prendre à moi, et à l'amitié qu'il me témoigne; que j'espère, avec l'aide de Dieu, ne rien dire ni ne rien faij'e qui ne soit digne d'un prêtre catholicjue ; mais que, placés dans des situations si différentes, il n'est pas surprenant que nous n'envisagions pas les choses sous le même point de vue, et que le temps éclaircira tout. C'est, en vérité, tout ce que je puis répondre aux choses de l'autre monde qu'il m'a écrites.

Adieu, cher ami; je suis à vous et à M°^ de Senfft du plus profond de mon cœur.

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