A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
Juilly, 14 janvier 1851.
Voilà six semaines, mon cher ami, que je ne suis allé à Paris; or, pendant tout ce temps, je n'ai guère cessé d'être malade, et je le suis encore. Il faudra pourtant bien que je me secoue d'ici à peu de jours, car c'est le 29 que notre procès doit être jugé. En attendant, l'on s'occupe de chercher les correspondants que demande le Mémorial^ mais ils seront extrêmement difficiles à trouver, et quand on trouverait des hommes capables, aucun ne voudra se charger d'un pareil travail pour les honoraii'es proposés ; j'en ai beaucoup de regret, parce que je sens combien le projet que vous avez mis en train serait utile. On nous a demandé aussi un rédacteur pour le Journal du Puy-de-Dôme; on nous en a demandé un pour celui des Detix- Flandres, et personne ne veut se déplacer pour d'aussi médiocres avantages que ceux qu'on peut offrir, d'autant plus qu'on vous recommande de n'envoyer que des hommes de talent, des hommes tels que nous serions fort heureux d'en trouver nous-mêmes pour l'Avenir. Celui-ci ne
* Le Mémorial toulousain.
va que parce que les principaux rédacteurs ont jusqu'ici travaillé à peu près gratis. M. Harel vous rendra compte du résultat de ses recherches et de ce qui concerne votre action ^ Je suis tout à fait en dehors de la partie administrative, et je ne puis même habituellement m'occuper de la rédaction, vu mon éioignement de Paris.
On a fait des progrès, de grands progrès dans l'opinion, et néanmoins il est tout à fait mimaginable à quel point les esprits sont arriérés en beaucoup de lieux. C'est une rare espèce que nos gens-; comme M'"^ Sganarelle, ils veulent être battus, eux; ils se piquent d'être fidèles; je le crois, certes, mais c'est au bâîon : avec le bâton, on fait d'eux ce qu'on veut; le bâton est toujours pour eux chose respectable, chose indispensable : il vient de Dieu immédiatement, il est clair que c'est pour lui que les épaules ont été faites. Comment ne voit-on pas cela? 11 faut être bien aveugle, ou bien impie! Seulement, il y a le bâton légitime et le bâton illégitime : ceci est fondamental ; c'est l'arcane du pur royalisme. — Eh ! comment cela? — Comment cela? vous le demandez? On ploie les épaules sous l'un, et le genou devant l'autre. Comprenez-vous, maintenant?
Mon cher ami, les hommes sont fous ; il y a longtemps que vous le savez : c'est une des premières choses qu'on apprend en regardant autour de soi, et c'est aussi ce qui dégoûterait du métier que nous faisons, si on ne considérait que soi et les autres. J'espère qu'en réfléchissant sur le système suivi à l'égard de la Religion, le clergé toulousain sentira le danger qui la menace, et ne sera pas le dernier à se lever pour la défendre. Au reste, elle n'a besoin ni de lui, ni de pei'sonne; mais malheur à ceux qui l'abandonneront!
Veuillez offrir mes respectueux hommages à M'"^ de Coriolis. Vale, et me ama.
^ M. de Coriolis avait souscrit à une des actions du journal V Avenir. Ceci résulte expressément de sa lettre à Lamennais, en date du 27 septembre 1850
- Comme on va le voir, ce sont les légitimistes que ce mot désigne.