A M. LE COMTE DE SENFFT
Le 11 avril 18'J9.
Voilà deux jours que je n'ai mangé à cause de la fièvre et d'un mal de tête continuel; je ne sais pas encore ce que cela deviendra. Quoique je sois très-faible, je profile d'un moment où j'ai pu me lever, pour répondre, mon cber ami, à votre excellente lettre du 51 mars. Je n'ai ni pu ni voulu développer, dans mon livre, la théorie de la Société, ni par conséquent du Pouvoir pontifical appliqué à la Sociélè;jeme suis proposé seulement de montrer que son intervention était nécessaire pour obtenir, chez les peuples chrétiens, les deux conditions essentielles de l'existence sociale, détruites par les théories libérales et gallicanes, savoir un pouvoir légitime et la liberté. Je défie qu'on réponde rien de sensé à ce que j'ai dit là-dessus.
Vous verrez, dans ma deuxième Lettre à l^ Archevêque de Paris, qu'à mes yeux la Société est une, et que la souveraineté temporelle n'est autre chose que le devoir, imposé à la force prépondérante, de maintenir la société spirituelle, seule vraie société, en soumettant les forces rebelles aux commandements de Dieu, dont elle est dès lois le ministre pour le bien, comme parle l'Apôtre. Sitôt que la force prépondérante tourne son action contre la société spirituelle ou contre Dieu, elle cesse bien évidemment d'être son ministre, c'esl-à-diro qu'elle cesse d'être souveraine. J'admets donc, avee. vous, que l'Kglise,
dans ces cas, note point la souveraineté, mais déclare seulement qu'elle n existe plus; elle résout, pour les sujets, un cas de conscience. J'admets encore sans difficulté qu'elle n'est point infaillible sur les faits de cette nature, et qu'avant la sentence tous les partis doivent être écoutés. Du reste, il est bien clair, par mille raisons, que, dans toutes les occasions où il s'agira de porter un jugement de ce genre, l'Église penchera toujours pour le pouvoir établi, et ce n'est pas lui qui peut craindre de sa part un déni de justice. 11 faiit un aveuglement surnaturel pour qu'il ne désire pas que la juridiction de l'Eglise soit reconnue; car, si le peuple lui est attaché, tout jugement contre lui restera sans exécution; et si le peuple lui est opposé, ce n'est pas, certes, un avantage médiocre de trouver l'Église entre lui et le peuple.
Outre les circonstances où la souveraineté est compromise directement et dans son essence, je crois qu'il y en a d'autres, de l'ordre purement pohtique et civil, où la résistance est permise. L'histoire du Moyen Age est remplie d'exemples semblables. Lorsqu'il n'y avait point déjuges des torts, point de tribunal pour les redresser, on recourait à la force pour défendre son droit, comme en Angleterre, sous Jean-sans- Terre, et je ne vois pas que l'Église ait jamais condamné ni même blâmé cette sorte de guerres, où elle intervenait plutôt comme arbitre et médiatrice que comme juge-, parce qu'au fond il ne s'agissait que de violations de la loi inférieure, ou de transactions purement civiles; mais ceci demanderait de longs développements.
Ce que vous a écrit M. de Bonald est au-dessous de la réfutation; je n'aurais jamais cru qu'il eût tant baissé; il ne voit le hbéralisme que dans le comité-directeur. Au reste, je lui ai répondu d'avance, en répondant à M. de Frénilly, dans ma deuxième Lettre à V Archevêque.
C'est à Nancy, chez l'évêque, après un dîner qui précéda son départ, que M. Maccartliy a tenu les propos que je vous ai mandés : je le sais de la personne même qui soutint avec lui une discussion de deux heures, dans le salon de l'évêque. Du reste, je n'attache pas plus d'importance à ces propos qu'à
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des milliers d'autres pareils, et ce n'est certes pas là-dessus qu'est fondée mon opinion sur les .1
Du reste, je me trouve bien bête d'allacber, en toutes choses, tant d'inléièt à la vérité. En laissant aller- le monde à sa fantaisie, en vivant en repos, sans clio(jner tels ou tels bomriHîS, telles ou telles coteries, j'aurais aujourd'hui, comme beaucoup d'autres, de l'aisance, de la santé, de la paix, et je me moquerais fort traiHiuillemeut, après un bon dîner, de ceux qui prennent si Ibrl à cœur la Religion et la Société. Il y a là, sûrement, de quoi réfléchir. Mais il est ti'op tard; mon sort est fixé; quand je le pourrais, je ne le changerais pas, et la Vérité, qui a eu seule mes premières et mes dernières années, aura seule encore le peu de jours qui me restent à vivre.
Ma tête n'en peut plus ; je finis, cher ami, en vous embrassant bien tendrement.