CONFIDENTIELLE
« Je ne vous ai pas encore remercié, monsieur le comte, de votre aimable billet de ce vendredi soir, veille de mon di^part de Turin. Je viens enfin acquitter celle delte, et en môme temps, si vous le permettez, en contrucler une nouvelle.
« Vous savez les clameurs qu'a excilées'le dernier ouvrage de votre illustre ami ; on a prétendu y voir dos monstres, de.-, hérésies, du wiclelisme, etc , etc. Que saisje? 11 ne paraît pas que vous y ayez rien trouvé de tout cela. Moi aussi j'ai lu cet ouvrage; je l'ai dévoré, sans y rien rencontrer qui ne lût, ce me semble, conforme aux principes callioliques l'eut-ètie quelques expressions un peu dures, mais qui s'expliquent par l'ensemble de l'ouviage, ont-elles pu donner de l'ombrage. l*eutêlrc la lornie aurait-elle pu être un peu différente pour faire entrer la vérité plus doucement dans des tètes prévenues; mais pour la substance de la doctrine, avec les péces justificutives, j'avoue ne pas comprendre comment les personnes qui d'ailleurs pensent bien, aient pu y voir des horreurs.
« Le passage sur i'iiislitul des Jés a choqué beaucoup de monde : comment,
dit-on, accorder cela avec ce que l'auteur iui-mème a dit si souvent ailleurs à la rccommandalion de ce même Institut? comment l'accorder avec ce que Pie Vil en a dit, on rétablissant la Compagnie? Ce grand P.ipo s'est-il donc trompé si grossièrement, en rétablissant un Ordre dont Vlnslitut était bon pour les anciens temps, oui, mais qui ne sert plus, qui a môme des inconvénients graves pour les temps présents? .Ne fut-ce donc pas pour les temps présents de l'Eglise que \c Saint l'ère
se crut en devoir de rétablir les J , et cela sans vouloir rien changer à leur
institut? tout au contraire, en le rétablissant (et qu'il avait été conlirmé par le S;iint-Siège, depuis pres(jue trois siècles? L'auteur abandonnerait-il, au sujet de
1 Institut des J seulement, ses principes sur l'Autorité? les irreur-, du temps
et lous It's maux que nous voyons n(; sont-ils pas le protestantisme réduit à sa di-rnière expression? Kl toniment donc un institut, une Com|)agnie, suscitée par Dieu pour comballre le prutestantisme, ne serait-elle pas adaptée aux besoins du temps ou nous vivons? Voilà ce qu'on dit, et non pas sans raison, à ce qu'il me semble. Du reste, moi, je crois que c'est le sens qu'on attache nalurcllemcnl à la parole
DE LAME.NNAIS.
21;;. —A M. I,K MVIKUIIS H M COIUOI.IS.
A la Chênaie, le 0 avril 1820.
J'ignorais, monsieur le jnaïquis, les horribles scandales qui ont suivi la mort de Léon XII ^ Qu'est ce donc que ce peuple
Insliliil, qui reml ce; passage vraimoiil choquant. Nous appelons InstHiU les Constitulions (le !-aint Ignace, avec les Décrets des congréfialions générale>, les Ordinations des géniTaux, confirmées par les congrégations nrièmes, les Règles qui ont été formées sur tout cela, tirées même souvent mol pour mot de ces piècis, et l'on peut dire que tout ce que nous avons dans Vins U:it, outre les Constitutions de saint Ignace, n'est que le développement de ces Constitutions mêmes, tjuant à moi donc, il me parait impossihle que l'illustre auteur ait entendu le mot Instilut
(les J dans ce sens-là. Je crois, au contraire, que puisqu'il parle des feu petits
séminaires des J..... en France, par Institut il a entendu l'institution, l'iii.-ti uction, l'éducation qu'on donnait aux jeunes gens, dans ces maisons; qu'il a vu là, dans leur méthode, des inconvénients, des défauts. Or, dans ce sens, sa proposition n'aurait plus rien de choquant, au moins pour ceux qui connaissent bien VInstitut
des J , et qui y tiennent fortement de corps et d'âme, .le serais extrêmement
charmé, si je pouvais être assuré d'avoir saisi le vrai s'.mis de ce passage de l'auteur et cela pourrait être de quelque intérêt pour la gloire de Dieu.
« Je vous prierais donc, monsieur le comte, et ce sera là la nouvelle dette que je contracterai envers vous, de vouloir bien demander à Jf. l'abbé si j ai bien saisi sa pensée? lîien entendu (|u'il ne faut pas me nommer; j'ai de fortes raisons pour cela, eu égard uni(]uement à la plus grande gloire de Dieu. l'our la même raison, j<! ne voudrais pas (jiie les dames* sussent rien de celte lettre.
« Pour ce que vous me dites dans votre billet, au sujet du P. Maccarthy, c'est une
affaire qui dépend iinigiiement du choix qui se fera en Fr iNous avon> les luis
les plus rigoureuses sur ce point, et il n'est permis à personne de nous autres d'exercer de l'influence là-dessus. Prions le Seigneur beaucoup.
« L'Eglise a son nouveau chef. Pie VliI.Dieu en soit béni mille et mille fois! Maintenant qu'il nous accorde encore, 9 nous, un P. Gén. selon son cœur! l-'ial I fiiitl l.e '29 juin est le jour fixé pour la Congrégation générale : je recommande cette affaire aussi à vos bonnes prières.
< Veuillez agréer mes respects et l'expression du dévouement le plus entier en N.-S.
« J'ai l'honneur d'être, monsieur le comte,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« 2 avril 1329.»
* ... « Le Pape, m'écrit notre ami de Florence (M. de Yitrollcs), meurt aux acclamations d une joie féroce et universelle du peuple de Rome, et accompofïiié de l'enlière indillérence de tous les Italiens. » Hélas! je le savais, et comment et à propos de quoi on avait réussi à le dépopulariser. Je savais même que coite populace avait poussé le cri sacrilège : Au Tibre! elc, elc. — M. de Coriolis à Lamennais, 27 mars 18-20.
* Evidemment les daines de Senfft.
romain, grand Dieu! s'il n'a pu trouver en lui-même que de la haine pour une bonté si paternelle, si aimable, si touchante, pour tant de bienfaits et tant de vertus? Serait-il encore agité de cette joie sinistre qu'excitait en lui le souvenir de Néron, et l'espérance de le voir reparaître? Qu'il y a d'étranges secrets dans la nature humaine! Vous savez, me ditesvous, comment et à propos de quoi on avait réussi à dépopulariser ce pauvre Pape; je serais très-curieux de connaître ces détails, s'ils peuvent être communiqués.
Je viens de lire, dans le Diario di Roma, les conseils de M. de Chateaubriand au Saint Esprit. Il était à craindre, en effet, qu'il ne comprît pas bien l'état des choses et les besoins du siècle. Enfin, le voilà instruit, et cela me tranquillise. La réponse du cardinal Castiglione, imprimée dans le même journal, est pleine de convenance, de noblesse et de dignité.
Votre observation sur la dernière phrase de ma lettre à la Quotidienne, est très-juste en soi K Je vous soumettrai cependant une manière de défense. Si je ne parlais que pour les personnes de bonne compagnie, d'un tact exercé et d'un sentiment assez délicat pour saisir toutes les nuances, je ne trouverais pas un seul mot à répondre ; mais voyez, je vous prie, quels sont la plupart de mes lecteurs: ne faut-il pas un peu, dans un sens littéraire, se faire tout à tous, pour les sauver tous? Autre chose était de parler à des gens de cour, sous Louis XIV, autre chose est de parler au peuple, sous Charles X, Bonnes ou mauvaises, voilà mes raisons, que vous jugerez, monsieur le marquis, pleinement et sans appel.
Vous avez dû recevoir une première Lettre à il/»'" l'Archevêque de Paris; vous en recevrez une seconde, dans quelques jours, et après cela, plusieurs autres encore, à mon grand regret, car je sens que je suis déjà et que je deviendrai de plus en plus ennuyeux. Cependant il est de mon devoir de justifier
* Votre dernière lettre à la Quotidienne a 616. trouvée à merveille. Je n'y reprendrais — vous soulTrez ma t'ranchise — que « l'Iiomme de Dieu et Ihomme de son temps, » à cause de la dignité de M. de Paris, si mieux vous n'aimez à cause de l'indignité de la citation Au reste, vous promettez mieux encore au prélat, et je m'en rapporte. — M. de Coriolisà l^mennais, même lettre du 27 mars.
DK I-AMENNAIS. 55
(:i3 (lue j'ai dit, et de coiiliiiuer à délcndre des v«';rilés ({uc je crois Tort importantes pour le présent et pour l'avenir.
Je vous félicite de tout mon cœur, ainsi que M""' la marquise de Coriolis , de l'arrivée de monsieur voire fils ; son voyage en Gi'éce, et précédemment son séjour en Kspngna, ont dû èlre deux sources précieuses d'instruction, [Kjur im esprit tel que le sien. A propos de l'Kspagne, avez-vous lu le dernier ouvrage de Rubichon? Si vous ne l'avez pas lu, lisez-le vile, je vous en prie; c'est une des choses les plus remarquables qu'oFi ait publiées depuis longtem[)s: des faits extrêmement curieux et pres(iue lout à fait ignorés, des réflexions profondes et piquantes, un esprit original, voilà ce qui s'y trouve. Ce que je trouve en moi, monsieur le marquis, c'est un respectueux et tendre attachement, à jamais inséparable de votre souvenir.
'21i;. — A M. LE BAllON DE VITROLLES.
A la Chênaie, le G avril 1829.
Voilà bien longtemps, mon cher ami, que je n'ai reçu aucune lettre de vous. J'ai su pourtant de vos nouvelles par le marquis de Coriolis, à qui vous avez mandé quelques détails qui m'ont fait inal, sur ce qui s'est passé à Rome, après la mort du Pape. On ne doit guère compter sur la reconnaissance des hommes; cependant un pareil excès d'ingratitude passe toute croyance. Je regrette vivement pour l'Eglise, et aussi pour moi, ce digne et saint Pontife, et ce m'est une vraie douleur qu'il soit mort sans que je l'aie revu. Les journaux nous annoncent le refus qu'a fait le cardinal Gazzola de lui succéder. U a eu raison, mais bien peu d'autres auiaient eu cette raison-là. Qui nommera-l-oir? Les deux compétiteurs Pacca et Gregorio sont des hommes de vertu et de mérite : est^ ce assez dans les temps où nous vivons? Dieu donnera le reste à ceUii qui sera élu. On a beaucoup pailé ici des discours de Chateaubriand au conclave. Jamais, je crois, les cardinaux n'en avaient entendu de semblables ^ Enfin, voilà le Sainl-
(i * En allendiiil le succès de la négociation de M. de Clialeaubriand à Rome"
Esprit bien averti, et s'il s'y trompe celte fois, ce ne sera pas la faute de M. de Chateaubriand. On dit que M. de la Ferronnays remplacera M. de Blacas à Naples, et que celui-ci reviendra prendre son ancienne place à Rome. J'aurais mieux aimé un autre arrangement ^ Il mo paraît difficile que le ministère n'éprouve pas avant peu quelque secousse; le voilà sur la voie de se brouiller avec le côté gauche. M. de Martignac a déclaré qu'il ne voulait point des amendements de la commission sur la loi départementale. Le résultat pourra bien être qu'on n'ait point de loi du tout. Alors ce sera à recommencer. Tout cela, mon bon ami, m'est parfaitement indifférent. Tout ce qui se fait ne m'inspire qu'un profond dégoût, et ce sentiment me paraît devenir assez général. Il en résulte une sorte de tranquillité ou d'apathie qui ressemble presque à de l'ordre. Ce serait à s'y tromper sans les actes du gouvernement, les discussions des Chambres, et l'ennuyeux grognement des journaux. Vous a-l-on envoyé le dernier ouvrage de Rubichon? il faut absolument le lire : c'est une des choses les plus remarquables qu'on ait publiées depuis longtemps. Vous qui aimez les faits, vous en trouverez là. H serait à désirer que ce livre fût trés-répandu; je n'en connais point de plus propre à dissiper une multitude de préjugés Irès-dangereux. Vous aurez dû recevoir mon dernier écrit; il a excité de giandes rumeurs: cela devait être. Vous recevrez aussi une suite de Lettres que j'adresserai à l'archevêque de Paris. La première a paru; on imprime la seconde. Malheureusement je suis circonscrit dans un cercle peu intéressant pour la plupart des lecteurs.
en ce qui vous concerne, le second discours qu'il a prononcé devant le Conclave vient d'avoir le don sinjiulier de l'aire lever les épaules à tout le sacré ColK'ge. et lui a ôlé le peu de considéialion qui lui restait dans ce pays où vous n'i<;norez pis qu'on juge bien et bien vite son monde. Jai vu une lettre où l'on mande qu'on ne l'appelle publiquctnent, à Rome, que // ambasciadorazzo. etc.. eic. » — M. de Coriolis à iMmeniiais, Tl mars.
(i .. Je vous ferais rire si je pouvais vous niconter à quel point le pauvre
Chat... a été déjou''' dans son projet de faire nommer le cardinal dei Cregori.
Son discours au Conclave a donné quinze voix au cardinal Castiglione. Les
j ournaux n'en proclament pas moins a ronmipotentcet l'onmisoiente » de Thui-
bassaileur à Rome. » —M. de Vitrollesà Lamennais, Florence, 14 avril 1829.
* La nomination de M. de Vitrolles à l'ambassade de Rome.
Veuillez faire agréer mes hoiriinages respectueux à M'"'" do Vitrolles et à M'"' Amélie. Il me tarde beaucoup d'apprendre que vous êtes plus content di' la santé de celle-ci. Mille airiiliés à Oswald que je crois près de vous.
Je suis faible^t souifrant; il me faudiait du repos, et je n'en puis trouver. Je ne pense pas que j'aille à Paris celle année: qu'y ferais-jo? I/affairc qui m'intéresse va aussi bien (juc possible, relativement aux circonstances. Kcrivez-moi, cbcr, et surtout aimez-moi toujours, s'il se peut, comme je vous aime.