‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 146 sur 238 · AU mi: ME · texte numérisé non relu

AU mi: ME

A la Chênaie, 50 novcmbie 18">2.

J'ai enfin reçu, mon cher ami, votre lettre du 6 octobre, qui a dû d'abord aller courir après Montalemberl, dans le midi de la France, où il a voyagé pendant cinq ou six semaines, puis revenir à Paris, et de là en Bretagne, où la voici enfin. Chaque nouvelle marque de votre souvenir et de votre si bonne et si tendre affection me fait un bien que je ne puis vous exprimer. Comptez, de ma part, sur un parfait retour. Je pense à vous sans cesse, et vous ne le voyez que trop, peut-être, par la multiplicité de mes lellres qui pourraient bien finir par vous fatiguer et vous importuner. Il faut, cependant, que vous considériez qu'outre la consolation que je trouve à épancher mon cœur

dans le vôlro, il n'est pas inutile, à beaucoup pi es, que vous soyez instruit de l'étal des choses en France; il m'effraye chaque joui- davantage. Vous ne sauriez vous représenter l'espèce de l'erni('ii!;ilion extraordinaire qui agile les esprits, ni la ra[)idité avec laquelle la foi s'éteint.

On peut, sous ce rapport, distinguer trois classes d'hommes : la première se compose des nombreux disciples de la philosophie du dernier siècle; ceux-ci haïssent profondément le christianisme et toute religion, et travaillent avec ardeur à détruire tout principe de foi sur la terre, et à réaliser un ordre de choses dans lequel chaque homme n'aurait d'autre règle que sa raison propre et ses intérêts. La seconde classe, qui augmente tous les jours, comprend ceux qui, persuadés que la Religion, la Foi, est un des éléments de la nature humaine, — et en même temps regardant le christianisme comme un système transitoire qui a été utile autrefois, mais qui, aujourd'hui, n'est plus qu'un obstacle au bonheur des peuples et aux progrès de la Société, —attendent une rehgion nouvelle qui, fondée sur des bases plus larges et en harmonie avec les développements de l'humanité, la ramènera à son unité première, ce que n'a pu opérer le christianisme, qui n'a exercé d'influence forte et durable que sur les nations occidentales; action, du reste, mêlée de bien et de mal, dans une proportion toujours plus forte de ce dernier. La troisième classe, celle des indifférents, lesquels, peu soucieux de ce qui sera, sans haine et sans amour pour tout ce qui ne se rapporte pas immédiatement à eux-mêmes, vivent dans l'athéisme pratique, sans songer à rien qu'à leurs plaisirs et à leurs intérêts présents. En dehors de ces trois classes, qui forment l'immense majorité de tout ce qui n'est pas peuple, se trouvent les chrétiens, mais pour la {)lupart chrétiens d'habitude, sans lumières, sans mouvement, sans zèle, sans véritable vie spirituelle. A peu près tout ce qui sait et pense, ou a renoncé ouvertement au christianisme, ou n'est chrétien que de nom. 11 est déjà vrai de dire que les chrétiens réels ne sont guère que ce que sont restés, pendant les six premiers siècles, les païens dispersés dans les campagnes [pagaiii). Cvs honnnes simples et attachés, par l'effet de l'édu-

cation, à leur ancien culte, à leurs anciennes croyances qu'ils étaient hors d'état de discuter, furent les derniers qu'atteignit le mouvement qui s'opérait dans les régions plus hautes de la Société. Il en est ainsi maintenant, et il ne faut pas qu'on s'y trompe, si Von n'est fermement résolu à tout perdre.

De plus, chrétiens ou non chrétiens, tous ont en une égale horreur les exécrables systèmes politiques qui, partout, écrasent les peuples et créent de jour en jour une misère sans exemple, une servitude morale et physique contre laquelle se révoltent et la raison et la conscience, et tous les sentiments les plus profonds et les plus invincibles du cœur humain. Et ïomme partout l'Église adopte et défend ces systèmes, se fait, se déclare l'alliée de ceux qui les ont établis à leur profit, il s'ensuit qu'elle ahène d'elle, et tend par conséquent à séparer du christianisme, les populations encore croyantes; de sorte qu'on ne peut prévoir, si rien ne change, qu'une défection universelle. Pendant qu'elle s'accomplit rapidement sous nos yeux, on s'occupe, oubliant tout le reste, de quelques intéiêts matériels, de questions d'amour-propre, d'éplucher les phrases d'un journal \ et de disputer sur des mots, avec la gravité des Grecs du Bas-Empire. 0 mon Dieu! où en sommes-nous? Encore une fois, qu'on ne s'y trompe point, voilà notre position. La société européenne, si longtemps imprégnée, saturée de christianisme, ressemble à une éponge que serrerait une forte main pour en exprimer jusqu'à la dernière goutte de l'eau qu'elle renferme.

Vous reirouverez, dans une note que nous vous avons laissée, le prix des livres expédiés de Paris au P. Olivieri, à qui je vous prie d'offrir mes tendres et respectueux souvenirs. Écrivez-moi directement rue Saint-Germain des Prés, n° 40 bis, à Paris, ou, toujours à la même adresse, sous le couvert de M. Eugène Bore. Tenez note des frais de poste, afin que je vous les rembourse, quand la petite sonnne que je vous ai laissée sera épuisée. Tout à vous, mon cher ami, du fond de mon cœur et à jatnais.

* Allusion aux cliicnnes scolnsliques dont V Avenir avait été pcrséculé.

ni-: LAMKN.NUS. 201

r>.-ii. - A MADKMOISEM-E COIlNULIEn DE LUCINIÊRE.

[Le 30 novembre 1832.

Gastrite, gnstrite je n'entends parler que de gastrite :

encore une nouveauté; de mon temps, on ne connaissait seulement pas ce nom-là. Mais, je vous le dis, ils sont incorrigibles avec leur manie de remuer, d'inventer. Ce n'était pas assez des maux d'estomac, il faut qu'ils aient encore imaginé celte gastrite; et à quoi bon? que leur en revient-il? en sont-ils mieux? y a-t-il ombre de raison à cela? Folie, folie, et peutêtre malice ! je ne serais pas surpris qu'il y eût là-dessous quelque pensée secrète, quelque menée des républicains pour irriter le peuple, qui ne manquera pas de s'en prendre à la légitimité, ou à la quasi-légitin)ité, de ce qu'il digère mal. Ah! quel siècle!... Tout de bon, mon excellente amie, je suis désolé de votre gastrite. Si vous pouviez supporter le lait, c'est encore ce qu'il y aurait de mieux, avec la patience; car celte indisposition est tenace, quoique moins que Ventérite, autrement dite inflammation d'entrailles, ou, plus vulgairement, des boyaux, a Je me sens les boyaux agités. » — Vous en souvenez-vous?

Je vous remercie, mille et mille fois, de tout ce que vous me dites de bon, d'aimable et d'affectueux, ainsi que notre cher M. Lacroix, à qui je réponds en vous répondant, afin d'éviter un double port de lettre. J'ai bien reconnu le cœur du vénérable M. R. dans ce que vous m'avez envoyé de lui. Quant au fond des choses, ce n'est pas à son âge ni dans sa position qu'on peut le comprendre; il est l'écho, mais écho bienveillant, des personnes qui l'entourent, et celles-ci, croyez -moi, prennent leurs désirs, ou cherchent à les faire prendre pour des réalités. Les choses n'en sont pas où elles disent, tout au contraire; voilà tout ce que je peux vous mander.

Je trouve votre conseil excellent. «Gardez-vous de blesser, de contrarier personne, et, en conséquence, écrivez! )) — Sur quoi? — « Sur rien. » — Vous voulez donc que je fasse un livre sur

la science, les lumières, le désintéressement, le zèle humble et charitable, et la bonne foi de Nos Seigneurs les évêques de France? Ce serait un beau livre, assurément; mais, par malheur, le siècle n'est p9s mûr pour l'apprécier. Il y en aurait, à la vérilé, encore un autre, qu'on pourrait intituler : Des vertus modestes, du savoir et de la candeur des RH. PP. Jésuites. J'y penserai; toutefois, j'incline à croire qu'il ne saurait être bien et convenablement fait que par l'un d'eux.

Mon frère vous aura dit où en sont mes affaires ; elles paraissent prendre une tournure qui me promet du moins de la sécurité personnelle, et c'est tout ce qui me reste à désirer.

J'ai reçu une lettre d'Angélique ^ ; elle avail le projet d'aller passer à Rennes une partie de l'hiver avec M"*^ de Vilhers, regrettant beaucoup que vous n'y vinssiez pas les joindre ; sur quoi je lui ai dit des choses qui vous justifient victorieusement, des choses magnifiques, dignes d'être imprimées ; si elles ne le sont pas, c'est par prudence, parce que je ne suis pas bien sûr qu'il n'y ait pas là, encore, certaines phrases, certains mots que les esprits mal faits pourraient prendre de travers. Vous prendrez d'une tout autre façon ce que je suis chargé de vous dire de la part de l'abbé Gerbet, qui vous offre mille hommages affectueux et l'espectueux, et ce dernier mot n'est pas pour la rime, quelque riche qu'elle soit. Je me recommande toujours à l'amitié de l'abbé Lacroix, et j'embrasse ma petite Hélène, quoique préservée du choléra. Je ne veux pas qu'elle « boive au calice des souffrances, » bien qu'en dise M. R., avec qui je ne saurais être d'accord sur cela. Pour vous, il n'y a rien à craindre, grâce à la gastrite : voilà votre part; contentez-vous-en, et que les autres se partagent le reste. Tout à vous de cœur. Votre vieil ami,

* M"*' (le Tremereuc

Dt: LAMENNAIS. 20:

ô5o. — \ MAUAMi: LA COMTESSE D E ^S liNFFT.

La Clicnaie, le 15 décembre 1832.

Vous (Jite.sbien vrai, tout s'en va; mais ce qui s'en va est-il donc tant à regretter? C'est de la boue qui coule dans un égout, et pas autre chose. Regardons de loin, et bouehonsnous le nez. Youdriez-vous que la l*rovidenee eût laissé plus longtemps, au milieu des nations, ces immenses amas, ces montagnes d'ordures, dont la putréfaction, infectant l'atmosphère, aurait fini par tuer le geme humain ? Elle a dit: « Non, je veux qu'il vive; » et la voilà qui balaye cette fange, comme, on baiaje les rues la veille d'un jour de fête. Et en effet, n'en doutez pas, c'est la fête, la grande fête des peuples qui se prépare, et qui commencera lorscjue le monde aura été purifié. Non relinquamvos orphanos;veniam ad vos. Ne craignons rien; nous reverrons le Christ, le Christ sauveur, le Christ libérateur, le Christ qui prend pitié des pauvres, des faibles, des misérables, et qui brise le glaive de leurs oppresseurs. Et puis, sous un autre point de vue, qu'est-ce que l'histoire des hommes, sinon l'histoire du développement continuel de l'humanité, et des mille et mille changements nécessaires qu'il amène d'âge en âge? Que me fait, à moi, un empire qui tombe? Un passereau qui meurt me touche davantage; pauvre petite créature de Dieu, qui, après avoir aspiré, comme un globule de rosée sur la fleur, sa gouttelette de vie, s'en va et ne revient plus. S'il fallait porter le deuil des royaumes qui passent, des pouvoirs qui expirent, les peuples, depuis Nemrod, n'auraient pas eu d'autres vêtements, et nous entendrions encore, au fond de l'Orient, tinter les glas de ces grandes funérailles ; le bruit lugubre de ces premières morts nous arriverait de tombeau de roi en tombeau de roi, connne d'écho en écho ; « e1 pourtant, dit le Seigneur Dieu, c'est moi qui ai abattu ces chasseurs dliommes, parce que j'ai eu \n{\é de la terre. » N'allez pas croire, cependant, (jue je ne sente pas tout ce qu'il y a de douleur dans la rupture de ces vieux liens qui vous attachaient

au passé? Hélas! oui, nous sommes ainsi faits, ot la famille qui flottait dans l'Arche sur les ruines d'un inonde entier, d'un monde pervers dont elle détestait les crimes, n'en éprouvait pas moins, quoiqu'elle connût ses hautes destinées, des souffrances inexprimables. Toutefois, je voudrais que mon cher comte ne prît aux événements que cette sorte de part que, dans sa position, le devoir commande, ou que peut avouer une raison aussi droite et aussi ferme que la sienne. S'il y a des astronomes à la fin des temps, je ne crois pas qu'il fût sage à eux de se tuer de chagrin parce que les planètes iront de travers, c'est-à-dire autrement qu'elles n'étaient allées jusque-là; ceci dérangera, j'en conviens, la régularité de la science, mais ne dérangera point l'univers, que ne cessera pas de conduire une Intelligence pourvue d'autres règles de gouvernement que celles que nous nous faisons avec tant de travail et un travail si vain. Pour moi, voici toute ma politique: — Je crois en Dieu, en sa Providence, et j'espère dans l'avenir qu'elle destine au genre humain.

Le mien, personnellement, n'a rien de beau : malade, pauvre, persécuté, je ne sais pas, le soir, où le lendemain je reposerai ma tête. Il y a cependant, depuis quelques jours, quelque apparence d'arrangement avec l'homme qui me poursuit; c'est-à-dire que, pour s'assurer le fruit de son vol, il consentirait à prendre tout ce que je possède, de préférence à mes autres créanciers, à condition de me laisser tranquille par ailleurs. Si cela se termine, je vous le manderai. Joignez à ce que je viens de dire les ardentes haines des divers partis, auxquelles je suis en butte, vous comprendrez que ma vie n'est pas douce ; mais elle est telle que Dieu me l'a faite, et je dois dès lors en être content. Ce n'est pas ici le lieu du repos: redisons-nous cela sans cesse. Cette pensée calme : elle fait qu'on tourne avec espérance ses regards veis l'occiderit, là où nait l'aurore du jour qui n'est pas de la terre, du jour que ne trouble aucun orage, et que la nuit n'obscurcit jamais.

Ma posilion est telle, qu'elle m'oblige à prier mes amis intimes d'affranchir leurs lettres; veuillez aussi me les a Iresser simplement à Dinan, Côtes-du-Nord. Mon frère est en ce mo-

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ment à Paiis pour ses affaires; il a bien do. la peine à défendre ses écoles. L'abbé (iei'bet est avec moi ; il vous offre ses respects ; sa santé est déplorable. Toute créature (jémit, dit saint Paul.

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