‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 151 sur 238 · A iM. LE MARQUIS DE COiUOLIh · texte numérisé non relu

A iM. LE MARQUIS DE COiUOLIh

La Chênaie, ce 0 niui 18ÔÔ,

Je le pensais bien, mon cher ami, que l'esprit de vos gens devait ressembler assez à un pâté de foie gras; j'en jugeais par M. de Toulouse, dont la Requête, du reste, et la Censure ont éternises à néant, à Rome, sur l'avis unanime d'une Congrégation de cardinaux, assemblée par le Pape, le 28 février dernier. Tant y a que vous êtes dégoûté des foies gras, et que vous êtes venu chercher à Paris un autre régime. Je ne me serais pas douté que je dusse jamais avoir une obligation aux Toulousains, et pourtant en voilà une, et des plus douces, puisque je leur dois d'être plus près de vous. Pour consommer ma bonne forlune, c'est maintenant à moi de me recommander à nos Bretons ; mais, comme je vis seul, ils ne peuvent pas grand'chose à mon affaire. Vous voyez de près ce que devient celle de cet autre foie gras qu'on appelle Louis-Philippe : il vise au pâté, ne trouvez-vous pas? Mais ne vous effrayez pas de celui-là ; il est destiné à apaiser la grosse faim de la République.

Je ne saurais revenir de mon élonnement à la vue des bizarres espérances de certains hommes. Lorsque partout la vieille Société se dissout avec une rapidité effrayante, lorsque ses bases matérielles s'écroulent partout, et que ses théories crèvent comme des bulles de savon; lorsque la démocratie, du

polilc cousine Hélène de vouj écrire on mou nom une belle cl grande lettre, i.ur du papier bleu de ciel, avec de l'encre ro>e et njie plume d'or, comme il convienl à une alibesse ; pour récompense, j'- lui enverrai ce rosi'ignol, qui cbante là, sur un aibrc, loul près de ma lenètre; elle le rcc;'vra, par la posle dans une lettre : il ne me manque plus que de l'avoir pris; c'est donc comme s'il était déjà parti pour le n" o4. Pour moi, si j'étais rossignol, j'irais très-certainement vous demander à déjeuner demain matin : nous aurions i)eaucoup de cliosos à dire, elles mol* nous arriveraient des quatre vents du ciel. Mais comme je ne suis pas ros>i};nol, cl que je suis seulement ermite, je me borne à prier Dieu pour que vous guérissiez voire <:asliile, et aussi pour que votre sensibilité politique s'affaiblisse, aulunl que faire se jii'Ul, nolcz bien! Je crois, en mon âme et conscience, qu'elle est la cause d'une très-grande partie de vos souffrances, .le sais tons les compliments par lesquels M, Y. termine sa lettre, et je me liàte de les faire; car, sans cela, j'allais commencer un serii;on. r»ccevez seulement ma bénédiction. »

I)K I-AMKNNAIS. 28'.)

soir au iiialiii, pousse dos juls érioriiH's, ils rôvciil une restauration nionaiclii(jue. Dans k* travail d'un monde (jui se dé«;ompose pour renaîtie sous une aulre forme, ils voient une intrigue de cour, ou une conspiration de cabaitl; et dans le vaste suaire de la royauté européenne, la layette d'un enfant-roi. A la bonne Iumuh^ : cet élat d'es[)rit a du moins le mérite d'être curieux à observer ; il forme une variété neuve de l'intelligence bumaine, que je conseille aux Cuvier plnlosopbiqu<^s de noter soigncnisement, pour en eniicbir l'bisloire de />,ç/?^'cg, conime ils disent; et, en vérité, ils disent bien : — c'est le mot propre.

Je plams de toute mon âme la pauvre duchesse, si affectueusement soignée par son cbei" cousin K Quelle race que celle de (îes têtes à couronne! Voyez, avec la Fiance, l'Espagne, le Portugal; sans parler de ces deux Ijrunsvvick qui se disputent si fraternellement leur poulailler semi-royal; et je pense que la même envie ne manquerait pas à d'autres, si les circonstances s'y prêtaient. Le fameux duc François de Modène, si dévot maintenant à la légitiinilé, — cela se nomme ainsi, — ne voulait-il pas se faire souverain de l'Italie, à l'aide des carbonari, qu'il fait pendre aujourd'hui tant qu'il peut, pour le bon exemple -? Je lisais dernièrement un vieux chroniqueur italien, d'un

* La duchesse de Berry. — Louis-Philippe.

- a Modène, cilé peu iinpoiliinle au centre de l'ïtiilie, était gouvernée

par un prand-duc qui, soit loyalement, soit avec des mutifs secrets, avait annoncé le désir de se faire souverain constiUilionnel d'une grande monarchie italienne dont la capitale serait placée à Bologne ou à Milan, rêve ancien du carbonarisme. Quelques révélations nous disent que le grautl-duc de Modène était l'àirie du complot, et que c'est parce qu'il nyeul pas cliance du succès, qu'il abandonna ce dessein, et sévit contre les rel>clles avec d'autant plus de rigueur, qu'il était lui-même compromis. Peut-être y a-t-il un pou d'aigreur et de ressentiment dans celte ver^ion des réiugiés (jui [)ardonneMt

dilTuiloincnl la pcrsécMition et 1 exil «

Ainsi parle M. Cajifli-^uc, étrivaiu pou suspect d'irrévérence envers les Icles couronnées. Et innuédialenuMil après avoir hasaidé celle timide restriction, il ajoute avec un aplomb merveilleux :

« Puis, \i\ poliee autrichienne était trop bien informée pour no pas savoir tous les Secrets d'un complot, et sans doute le duc de Modène ne lut que la main nii/slérieuse qui, on laissant m.irclur la conspir.iiion, put aider à soustraire l'Italie à ce réseau de carbonari in^ensé^, qui rêvaient les vieilles choses niorles, Borne antique et le Moyeu àue.» — L' Europe depuis 11. ^ 17

290 COKKESl'ONDANCE

bon sens fort naïf; il se demande pourquoi les oppresseurs des ppuplcs, les tyrans de la race humaine, l'emportent presque toujours sur ceux qui sont guidés, dans leurs entreprises, par des senliinents généreux? 11 répond : « qu'il ne sait pas bien, « mais qu'il croit que cela vient de ce que, si les hommes « jouissaient de quelque paix et de quelque bonheur, si la jus- « tice. régnait sur la terre, on oublierait le ciel, et que Dieu, « par pitié pour nous, a soin de nous réveiller par ses fléaux, « qui sont les princes : — ils servent, dit-il, à nous détacher « de la vie. » Que dites-vous de ce bonhomme? Je recommande ses os à M. Persil, et sa mémoire à la Quotidienne. Il s'appelait Bernardo Segni, et habitait Florence, de son vivant. Au reste, cène sont ni les brochures de M. de Chateaubriand S ni les allocutions de M. Laffilte -, qui feront l'avenir du monde; les chiffres de l'un, les phrases de l'autre, ont peu de poids dans la grande balance où se pèsent ses destins. Il va paraître incessamment un petit volume intitulé : le Livre des Pèlerins polonais, par Mickiewitz, sans contiedit le premier poêle de noire époriue : il y a là des choses ravissantes; sans oublier ,t(>uîe la distance qui sépare la parole de l'honimn de la parole de Dieu, j'oserais f^resque dire quelquefois : cela est beau coiîune IF.vangile. Une si pure expr< ssion de la foi et de la libellé tout eiist ml)le est une merveille en notre siècle de servitude et d'incroyance. Adieu, mon cher ami ; vous savez combien je vous aime et vous suis dévoué.

ïavénement de Ij)uis -Philippe, lome IV, pag. 265-264. Paris, Comoii et C% 1845.

* Allusion à l'écrit remarquable que M. de Clialeaubriand venait de publier sous ce titre : Mémoire sur la captivité de 3/°"^ la duchesse de Berrij. Les lé^ gilimistes firent un immense succès à celle brochure dans laquelle se trouve la fiimeuse phrase : Votre fils est mon roi! M. de Chateaubriand avait été poursuivi, etacquiuéle 17 février 1855. Dans son habile délense, il qualifiait le jury de « Pairie universelle. »

'^ En attendant, ce pauvre M. Laltitte, qui niouit de f'aitii, s'écrie liravenietit qu'avec Henri V nou-; serions déi;rcvés de !20U,0J0;OO0, tandis qu'avec Pliilippe nous rosleion> surchargés. Voilà pour faire cnver de jalousie ce fouille de fruei re de Cliateaubriaml Aus^i e>t ce Iden sa faule s'il e t dépassé. 11 ne dcm.iudail, pour' (ont rélid»! r. ipie «six mois et une écriloiie. » Les six ni!)is >oni éroulés d< pins lantôl fieux ans el demi; létriloire ne lui a pa> taii laiite, et quel'»' avame! C'e-t lalTilte qui lui va couper i'ncrbe sous le pied. — -W. de Coriolis à Lamennais. raii>, ÔJ avril 1855,

bt i,AMt.N>.\lS. l"Jl

Ô67. - A MADAME L\ litMTESSE DE SENFFT.

A la Cberiiiic, le 0 mai 1855.

Si l'on iniprimiiil, si un publiait luiilt-S les lettres (jui s'écrivent uiijoiird'liui en Europe, on anrait une idée de la vie humaine et de la niisèie de notre siècle ; car il n'en est pas une, je crois, qui ne soit une voix de douleur. Vous avez, et j'ai aussi une large part dans les maux communs, et d'autres y ont une part bien plus grande encore que la iiôtre. Voyez ces pauvres Polonais, une nation tout entière! Mickiewitz, leur grand poëte, a fait pour eux un petit ouvrage ravissant, que Monlalembert a Iraduit sous ce titre : le Livre des Pèlenns polonais. Il y a joint un Avant-propos qui vous paraîtra trop vif, et dont vous ne pouvez pas approuver les principes politiques. A cela près, et comme talent, vous trouverez, ou j(! me trompe beaucoup, que c'est une des belles choses qu'on ait écrites dans ces derniers temps. Tout ce que je sais de la Pologne, tout ce que j'en apprends chaque jour, me rendrait fou de douleur et de rage, si la foi ne me soutenait, si je ne croyais, et dans un avenir prochain, à la vengeance de Dieu, comme je crois en Dieu même. Avant-hier, plein de ces sentiments, et oppressé dune tristesse profonde, je traçai l'espèce de portrait que voici : « 11 y avait en enfer un démon horrible, né de l'acu couplement de l'Orgueil et de l'Impiété, et son nom était lk « Mkuiitre. Comme il répandait l'épouvante, dans les régions « infernales, et qu'à ^on aspect Satan même ressentait une u émotion étrange, comme si le mal pur, essentiel, infini, u avait passé devant sa face, il le bannit de son empire. Le (( monstre, exilé, prit une forme humaine et se réiugia sur la a terre : on l'y nomme Nicolas. » A propos de livies chaimants, il en est un autre qu'il faut lire, et c'est celui de Pellieo, intitidé le Mie Pritjioni. Vous le trouverez sans doute à Florence ; il a été d'abord imprin.è en Piémont.

Les affaires d'Orient paraissent s'arranger connue toutes les autres affaires, c'est-à-dire qu'elles se compHquent en atten-

292 COnRESPONDANCE

dant la grande et finale solution qu'y donnera la guerre universelle que tout le monde craint, que personne ne veut, et qui est, à peu d'années et peut-être à peu de mois près, rigoureusement inévitable. La Russie, bientôt, va presser l'Europe sur toute la longueur de la ligne immense qui s'étend de Pélersbourg à Conslantinople : et c'est à ce moment qu'on a laissé égorger la Pologne!... Je ne parle ici que politiquement. Mais ce n'est pas aux rois qu'il est donné de lier le démon du Nord et de le jeter dans la mer, sous les glaces du pôle. Dieu a confié cette lâche à d'autres, et le jour où elle sera accomplie approche, et ce sera un beau jour pour la terre.

On doit savoir désormais bientôt à quoi s'en tenir sur cette pauvre malheureuse duchesse, dont les fautes, quelles qu'elles soient, n'excusent à aucun degré l'hypocrite atrocité de ses bourreaux. Ceci est le cri de la France, sans distinction de parti ; mais la haine et le lâche intérêt jettent un autre cri dans certaines âmes, si âmes y a, et le féroce grognement du porctigre est devenu, pour quelque temps, la loi parmi nous. Pazienza !

Vous devez savoir que 0. est l'âme damnée du P. R. ^ : prenez donc bien garde de ce côté; vous ne sauriez user de trop de réserve. Tous les services que vous avez rendus n'étant plus à rendre, c'est comme si vous ne les aviez pas rendus : ne comptez sur aucune reconnaissance; ce mot n'est pas du dictionnaire de ces gens-là. S'ils avaient le rîioindre intérêt à vous faire pendre, vous seriez, ou ils ne le pourraient, pendus le lendemain matin : il est vrai que deux d'entre eux vous accompagneraient charitablement à la potence, pour l'édification du pubhc et pour la plus grande gloire de Dieu. Ils en feraient même une belle relation qu'ils distiibueraient giatis à ceux qui n'auraient pas le moyen de la payer. En vous disant cela, je pense à vous uniquement : c'est le plus vrai et le plus fidèle de vos amis qui vous parle. Je vous en dirais bien d'autres, de vive voix.

Savez-vous comment on vient de payer les longs et immenses

* Ces initiales ne désignent-elles pas le nonce Oslini et le Père Roothan, gôncral des Ji'suites?

services et le dévoueinent du 1*. Ventura? Le Pape lui a fait écrire, par le cardinal l'acca, « (jU(î, dans le cas où il serait de « nouveau élu géiiêial, il ne souffriiait |)as qu'il acceptât ni a celte di<(nité, ni toute auti'e charge de son ordre qui l'obli- « gérait à résider à Konie^ » l'our ne rien diie du l'este, c'est connue s'il tuait ce pauvre ordre des Tliéatins, qui se mourait, et que le P. Ventura a ressuscité; aussi allait-il être réélu par ses leligieux à l'unanimité des voix. Levez les yeux et regardez le ciel; vous y verrez clairement l'Ange de l'Apocalypsii brandissant son glaive sur la Jérusalem moderne. Malheur à la cité qui tue ses prophètes ! Et tout cela est bien, car tout cela prépare tout ce qui doit s'accomplir. Allez donc, frappez, abaltez, vous qui avez reçu cette mission ! Quoi ! il reste encore quelque chose debout? A l'œuvre, à l'œuvre! ne vous exposez pas à rougir de votre indolence ou de votre peur devant la troupe infernale qui vous attend aux portes du Royaume sombre ! Courage, préparez votre gloire! méritez d'entendre, au jour de votre entrée triomphante, ces solennelles acclamations : Hosanna filio Satan x!

Adieu, adieu. J'embrasse mon cher comte. L'abbé Gerbet vous offre l'hommage de son respect et de son affection inaltérable; autant en ferait mon frère, s'il était ici; il a bien vieilli, ainsi que moi : vous ne nous reconnaîtrez presque plus l

r»6S. - A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS.

La Chênaie, le 9 juin 1855.

Vous dites vrai, mon cher ami, sur la presse comme sur tout le reste ^; on s'en dégoûte; mais preuez-y-garde : on se dé-

* ll;ins les IciiTios où Lainemiiiis élail, à ce nioinent de sa vie, avec le R. P. Ventura, il est clair iju'il ltn;iil de ce lieniii-r lui-iiiènie tous les détails de colle persoculion. El il la ressenlait d'autant plus vivement qu'il s'en croyait la cause indirecte. Le P. V., dans ses lettres, ne m;intjuait jamais, en elTet, de mettio on relief la solidarité t|ui, dis;iit-il, existait entre lui et le glorieux ermite de la Clieiiaie. Tout cela fut ensuite hien oublié, parait-il.

- Lettre supprimée : — ,1 M. de Miisitjmj. La Clieuaie, '20 mai 18)5.

' ... « On pétrit et rtpétrit les esprits, parce (|ue I indilTércncea ixancrené

294 CORRESPOiNDANCH:

goûte de ce qu'elle dit, et c'est là un fort bon syjiiptôme, car elle ne dit guère que des sottises. On est las des vieux rabâchages. La légitimité, le trône et l'autely le représentatif, la monarchie selon la Charte, la Charte selon la royauté, la République à la Maral ou à la Marrast, tont cela est usé; rien de tout cela ne répond plus à l'instinct vague et secret des générations nouvelles et des masses souffrantes. Là-dessus, notre ami V. vous dira que c'est vrai, et que ce qu'il faudrait, ce qui satisferait tout le monde, ce serait un bon gros despotisme; et vous ne le croirez pas, ni moi non plus; mais vous ferez bien de garder votre incrédulité in petto, sans quoi je ne répondrais pas qu'elle ne fut punie, comme la mienne, d un silence qui durerail tant qu'il plairait à Dieu. Curas levés luqmmtiir, ingentes stupent, comme disait cet autre. J'aime à le prendre de ce côtélà, d'autant plus que j'avais piis la liberté grande de me consoler de mon mieux, dans ma solitude, du grand accouchement d'un petit enfant *; et s'il ne fallait que chanter pour expier ma faute, je chanterais volontiers, de ma voix chevrotante, ce vieux couplet de mes jeunes ans :

Quoi! ma voisine, es-tu fâchée?

Dis-Dioi pourquoi !

Veux-tu venir voir l'iiccouchée

Avecque moi?

A condition, cependant, qu'on ne me prendrait pas au mot : car, par ma foi, je ne me sens ni la force ni le goût de faire

les Ames. Nulle foi à ce qu'on écrit; au re>te, croyez-moi, la presse s'use; cette torniidahle iirlilleric, vous la verr. z, si Dieu ne s'en nuMe. s'erulouer elle-même. Pas une gizelle, pas un livre écrit dans la libre indépeudaiice de son auteur. Enfin, puur parler comme voub, la presse est lasse d'elle-même. i^ — M. de Coriolis à (Mtneniiais. Paris, 29 mai 1853.

* L'accoucliemenl de Blaye. Le mécontentement de M. de Vilrolles était assez naturel. Genldhomme tt royaliste, il avait prisa (oeur la ^ilualion de la femme, aussi l;ien que celle de la princesse, et domptant ses répujinancos, multipliait ses démarches auprès du fiouvcrnement de Juillet afin d'adoucir et d'ai>réger pour Mad;ime les misères de la captivité. La manière de voir de Lamennais, exprimée peut-ètie avec trop peu de ménafrements et d'égards, était en conlradii tion trop directe avec les idées, — disons mieux, les sentiments de son ami, — pour qu'il n'en résultât pas un lefroidissement momentané, dont celle page de la Correspondance a gardé le lémoitruaçe.

le pùlerinni^e de l'alt'rmc; ma (h'îvolioii ne va pas jiisrpio-là; j'y pourrais trouver l'Ane et le l)a'ur; mais rijifanl divin el la Vierge-Mère, ce serait, en vérité, un grand liasaid. Tout l)ien considéré, donc, je resttî en IWclagne. VA vous, inon ami, où allez-vous? que devenez-vous'.' Toulouse ne vous avait |>as gâté Paris, et l^uis ne vousgûle pas Toulouse. Les tètes soni taillées partout à peu près sur le même patron, Tutto il mondo è fatto corne la nostra famifjlia. D'après celte vérité incontestable, je

ne comprends |)as autrement le voyage de M. de Ch....

à Prague. Anrait-il envie de nous ramener une troupe du Bohémiens? Mais nous avons déjà assez de jongleur.^; qui le sait mieux que lui? Du reste, il aura pu observer sur sa route certains signes qui n'annoncent rien de très-agréab'e pour les mouarcbies, même selon la Charte ^ Paitont des taches livides apparaissent sur les peaux royales; Tépidémie est univeiselle, ou l'épizootie, si vous voulez. Faut-il se pendre pour cela? Moi, je me d s que Dieu a ses desseins, qu'il en sait plus que nous, et qu'il y a tout à parier qu'd a raison. Il est vrai qu'on me répond que je suis « un téméraire, un insolent, un impudent-. » Cela est fort, je l'avoue,. el pourtant je ne suis pas encore absolument convaincu. Les hommes sont comme cela : c'est une grande uiisère. N'êtes-vous pas touché de l harmonie qui règne en tous lieux, dans ces nobles, el dlustres, et aimables, et adorables familles à qui la Providence a confié le soin de nuire bonheur en ce bas monde? Ce sont là de ces choses frappantes, mais qui malheureusemeul sont perdues pour les libéiaux, les révolutionnaires, les impies : « — El savt z vous ponrcpioi? me disait dernièrement une personne extrêmement hi.n pensante... c'est que Dieu les aveugle aussi. » — J'ose affirmer que, d'ici vingt ans, la face de la terre aura changé, quoi qu'en disent les conservateurs, et les restaurateurs, et les rénovateurs, et que tous ces changements n'en apporteront jamais

* Allusion à un des ouvnig;es |ioliti(|iics île M. de Clial''aiil)riaiid qui avaient eu le [tlus de ielenli>.<enienl. il lui pulilit' en ISIO, couiuie nianilesle du parli royalisle conUe les opinioii.; modérées, dites « des centres, » Il monarchie restaurée inclinant alors de ce cùlé

-Un remarquera, sans doute, que Lamennais réftète ici les termes mêmes des Encycliques el firels lancés contre lui. Voir page IW) à la note.

296 CORRESPOiNDANCE

aucun à la tendre affection que je vous ai vouée, mon cher ami.

o6i.>. - A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT.

La Chênaie, le 22 juin 18r»5.

Je n'ai rien reçu de vous, depuis celle de vos lettres à laquelle en était jointe une de la princesse Lubomirska. Cette bonne princesse a dû vous qu'lter depuis assez longtemps, ainsi que les Rzew ^ Je ne sais où sont allés ceux-ci. L'Europe n'est qu'un petit coin du monde, et cependant, après s'y être rencontrés une fois, on se sépare pour ne plus se revoir que là où, grâce à Dieu, il n'y a plus de séparation. Je suis souvent comme effrayé de ce giand néant de la vie présente, et de l'inanité de tout ce qui passe ou semble passer sous nos yeux, dans cette région des ombres. Mais ce qui m'effraye [dus que tout le lesle, c'est notre incompréhensible folie. Voyez ce qui, chaque jour, nous agite, nous tourmente, ce qui nous fait perdre le repos et le sommeil. Je ne sais quoi d'insaisissable par sa rapidité, des choses qu'on a vues cent et cent fois dans les temps passés, qu'on retrouvera sous de nouvelles formes tant qu'il y aura des hommes sur la terre. Repassez seulement, dans votre esprit, l'histoire du Moyen âge : quille inquiète activité de l'intérêt et de l'ambition ! Quelles complications d'intrigues, que d'injustices, que d'atrO("es violences, que de catastrophes de tout geni'e ! 11 y a eu là, assurément, plus de malheurs publics qu'à aucune époque; (jui s'en occupe? qui y pense? Combien est-il de personnes, actuellement vivantes, qui en aient seulement entendu parler? Il en sera ainsi des événements que nous prenons si fort à cœur. Et déjà, qu'est-ce que ces événements pour la plus grande partie des habitants de la tiTre? Ce que sont pour nous les l'èvolutions du Japon, de la Chine, de Tombouctou et de la Nouvelle-Guinée. Et après cela, si l'on s'élève de planète en planète, et de soleil en soleil, jusqu'aux dernières limites imaginables de ce vaste univers,

' [.os T«/o\viiski.

DE I.AMKNNATS. '297

OU iî(; Ironve plus d'expressions pour peindre la pitié qu'inspiient nos vaines joies, et nos douleurs [)lus vaines, sur ce grain dt.' sabh; in/peice[»lil)le où nous nous remuons, et nous querellons, et nous dressons si ljurle^(jueinent.

Je voudrais que la [)auvre duchesse de Berry eût l'esprit tourné à des réflexions de cette nature ; elle y trouverait, je crois, plus de vraie consolalion que dans les maladroites flatteiies de ceux qui l'ont, pour leur intérêt, entraînée à sa peile. Je ne pense pas que vous doutiez encore de la réalité de l'accouchement ; la Quotidienne même, si elle ne l'a pas positivement avoué, a cessé du moins de le contester, et ce qu'on sait des motifs qui ont déterminé le voyage de M. de Chateaubriand à Prague *, en est une preuve encore plus forte. Au reste, nous verrons la suite. Pour ma part, je plains sincèrement cette malheureuse femme, et j'ai dans une horreur presque égale les intrigants qui l'ont perdue en encourageant sa folle expédition, et l'inlâme qui a pris un horrible plaisir à la déshonorer à la face de rEuro[)e : tôt ou tard, il portera la peine de ce crime et de tous les autres ; mais on ne doit pas croire que, lorsqu'il tombera, sa chute relève ceux auxquels il s'est substitué. Il n'en sera rien. Si l'on peut encore concevoir, à toute force, la possibilité d une troisième restauration, moins que jamais on peut en concevoir la durée. Partout on aperçoit les symptômes d'une ère nouvelle. J'ai reçu dernièrement des lettres d'Angleterre; on ne saurait se faire une idée de Tétat de ce pays-là : je doute que le ^ens moral fût altéré plus profondéuient à Rome, sous les Empereurs; les détails qu'on me donne à cet égard, détails officiels consignés dans le rapport d'une commission d'enquête, passent tout ce qu'on peut imaginer ; et la misère n'est pas moins grande que la corruption. H n'y a plus, dans ce triste pays, que deux partis réels, le parti des riches et le parti des pauvres, et c'est la faim qui fera la révolution. Les mêmes lettres m'apprennent des choses fort curieuses sur le fameux sectaire Irvving, qui n'est pas du tout un hoinine ordinaire, il est diihcile d être plus éloquent,

* Ces motifs sont lunpleniciils déduits duis les Mémoires du célèbre éirivain. Kous n'avons pas à les expliiiuer ici.

avec tout ce qu'il faut extérieurement pour faire valoir cette éloquence entraînante et soiril)re ; il e^t entouré dhoinmes et de leiiimes qui s'appellent Prophèles et Évangéiistes, et tous s'en vont, annonçant l'avéneinent prochain de Jésus-Christ, qui va venir, je crois, en deux ans, mettre fin à tout ce qui est, et commencer son nouveau régne. Des gens bien nés, des gens instruits, donnent pleinement dans ces fulles rêveries, tant on a besoin de trouver quelque part, dans l'indicible misère du présent, l'ombre même d'une espérance.

Mille tendresses à notre cher compte. Je lui recommande le soin de sa santé et de la vôtre.

Ô70. — A LA 5JEME.

A la Clienaie, le 20 juillet 1835.

Hélas ! toujours des souffrances ! que ne puis-je au moins les adoucir ! Mais Celui-là seul le peut qui vous les envoie, dans son amour, pour vous préparer, par ces épreuves du temps, à une félicité sans mesure et sans terme. Il y a dans saint Paul de bien belles et bien consolantes paroles sur ces tribnlaiions passagères, « qui n'ont, dit-il, aucune proportion avec le poids de gloire que Dieu réserve à ceux qu'il aime. » Qu'est-ce que notre pauvre vie? Ijne plainte fugitive qui, en montant vers le ciel, se transforme en un chant éternel de joie. Ne vous affectez point des événements de la terre : c'est la Providence qui conduit tout, selon des lois et pour des desseins que nous pouvons à peine entrevoir. Nous ne tarderons pas à passer à travers des jours difficiles. L'Europe est à la veille d'une commotion terrible qni l'ébranlera jusqu'en ses fondements. Le mouvement ne sera pas circonscrit dans un seul pays ; il s'étendra à tous 1rs peuples, et chaque henre peut donner le signal de cette grande catastrojhe. L'on n'entend que des hommes qui en accusent d autres; ils se trompent, en cela, profondément : le mal n'est pas dans la volonté de celui ci ou de celui-là : il est dans les choses; il est dans les entrailles de la Société. La vieille Europe no lient plus debout : usée, pour-

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rie comme l'Kmpirt' romain, olle chancollo ot croule fie toutes pnrls ; ci'U\ (jui s iuia^ioenl (juils parvicutlroiil. à l.i n'tcriir sur sa base me paraissent resseml)ler à un lionunc; (pii, lorsque la terre (reinble, étendrait la main pour situhMiir la colonne Trajane. Pour uioi, le présent est déjà le passé; les destructions inévitables, accomplies à mes yeux, ne me fiappent que par leur relation avec l'avenir. Sur ce sol couvert de débris, je cherclie à découvrir les matériaux et le plan de l'édifice que les nations devront reconstruire; le reste ne me semble que de l'iiistoire, qu'un simple souvenir de ce (jui fut. Mais que de maux, cept'iidanl, que de désordres, que de crimes! De (iadix à Saint-l'élersbour*^, on marchera les pieds dans le sang. Nous attendons le résultat de la nouvelle attaque des tories contre le ministère Grey ^ : si celui-ci succombe, je ne serais pas surpris ((u'avant un an l'Angleterre eût une Convention; et, s'il l'emporte, la lèvolnlion n'en ira guère Uioins vite, car les wings ne sont plus, dans les Trois-Royaumes, que ce qu'est, en France, notre juste-milieu. Une sorte de nécessité fatale, irrévocable, domine aujourd'hui tous les conseils delà politique hiunaine, qui se plie et replie, et se débat vainement sous la main puissante qui l'écrase; ses combinaisons les plus habiles sont à chaque instant déconcertées par mille circon-

* Le ministère Groy fut cffeclivoment renversé, mais seulement cl;ms la session de 1854, à l'oKoasion des déhals sur la motion Waid, relativement au budget di's cultes en II lande. La ré^oluti()^ prcpo.-ée le 27 maid'clar.iil « qu il élail juste et nécessaire de lelirer inmiéilialement à rKgli.-c proiestante d'iilande une partie de ses revenus. » Qu.ilre des niinislres (Stanley, .1. Graham, le duc de Kiclimond et le comte de Ripon) donnèrent leur démission, qui entraîna, conjointement avec le scunilale parlementaire dont le bill dit de coercition devint l'objet, la retraite du cabinet tout enlier. Mais If's tories n'béritèrent pas imméiiiatement de leurs antagonistes. Un ministère U'Iiig se forma sous la direction do lord Melbourne et de lord Aliliorp, inen>bres du dernier ministère. En revancbe, quebjues mois plus tard, un acte de la volonté royale, tout à fait imprévu, un vrai caprice constitulionnel, (it ce que le combat parlcmenl:nre n'avait pu amener. Au mois de novembre, lorsqu'il lui quolion de rempbuer IomI AMliorp, (pie la mort de son père, l<»rà Spencer, laisiil enirer à la ('.b.iiibrf lianlt'. lord Melliourne rri;ul de .^on |:iacieux mailie l'ordre d'appeler lord Weiiinglon. qui allait être cliarué.de former une nouvelle adminislraUon. Lord \Veilin<;:lon indiqua sir Hoberl Peel, qui était alors en Italie, et qu'on manda tout exprès pour lui conlier les rênes du çouvernemenl.

stances imprévues. Voyez, par exemple, en ce moment, la péripétie du Portugal^ Demain, ce sera autre chose, et au bout, qu'y a-t-il? la double guerre des souverains entre eux, et des peuples contre les souverains. La lutte peut durer plus ou moins longtemps, mais qui me dirait que, dans quatre ans, il ne restera pas un trône debout, ne m étonnerait en aucune manière. Ici le carlisme va se désorganisant de plus en plus. L'aventure de Blaye lui a ôté un reste de prestige qui le soutenait. A présent, les voilà qui se disputent sur les précepteurs du duc de Cordeaux, confié aux soins de deux Jésuites, pour le rendre populaire en ce pays. Il faut ei tendre là-dessus la Quotidienne^ et la Gazette y et le Rihwvateur. Ces pauvres gens ne voient pas que cela fait rire la France. Je regrette sincèrement que l'idiotisme fût destiné à fermer les yeux à la Monarchie. C'est une malédiction, en v.érité, bien persévérante. Du reste, le mépris et la haine pour ce qui est augmentent rapidement de jour en jour; on tourne et on retourne Louis-1'hilippe dans lo ruisseau, et il prend cela, sinon avec autant de plaisir, du moins avec autant de calme et de sang-froid que notre argent. Le projet des quatorze forts, élevés pour contenir Paris, devient une affaire sérieuse ^; ce projt t, si l'on y persiste, pourrait fort bien être le signal de la révolution dont le germe est partout. Il y a, dans la tentative d'embastiller la capitale de la France, une audace folle qui ressemble à de l'aveuglement : c'est tout au monde ce que pourrait oser un des-

^ Doiii l^etlro, à l;i Iclo d'une armée de quatorze mille hommes rassemblés ;iux îles Açores, é^ail venu eiigajier conlre Dom Miiiuei (juillcl 18Ô2) une luUe qui aboutit, mais non sans quelques alternatives de succès el de revers, au renversement de cet usurpateur que sa tyrannique humeur rendait si clier aux partisans de la légilimilé européenne.

^ Le projei de loi sur les foriilicalions de I^aris, annoncé par le minisire de Il guerre quand il pi éseiita son budget à la Ch imbre des dépulés (session de 18r)2). lui, le 22 avril 18Jô, l'utijet d'un rapport lavoiable de la commission nommi'e pour l'examiner. 1-e 14 juin, la Chambre des députés avait paru le condamner d'avance par un vote rendu dans la discussion du budget de la guerre. lie gouvernement nen passait pas moins, dès le lendemain, des mart;hés d'a.ijudication relatils. à ces travaux. I/oppo>ilion dev.nt telle, par h.uile de cet acte inilant, que, dans le Moniteur du 'ir> juillet, le ministère annonça qu'il acceptait l'ajournement, et attendrait la décision des Chambres.

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pôle militaire, sûr d'iuit' armée (lépcndanle de lui. En défini! ivo, nous nous en allons dircclenient à la Répuliliqnc, ou, poui* mieux dire, à l'anarchif», ear le parti des Kcpuiilicains, — le moins nombreux sans doute, mais le seul qui soit uni et organisé, — n'a en vue, de son propre aveu, qu'une tyrannie Conventioimelle; mais j*es[)ère encore qu'il rencontrera, pour réaliser cette atroce utopie du crime, plus d'obstacles qu'il ne pense peut-être.

J'embrasse tendrement mon cher comte; qu'il ménage sa santé; et vous aussi, ménagez la vôtre. Je serais si heureux de vous savoir contents, au moins de ce côté-là !

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