A MADEMOISELLE COR.NULIER DE LUCLMÈRE
Le 2 mai i855.
Non, bien certainement, je ne vous oublie point, mon excellente amie; mais ma mauvaise santé, ma faiblesse qui augmente, et les affaires nombreuses dont je suis accablé, tout cela fait qu'une lettre à èciire est pour moi comme une montagne à traverser; je regarde, je voudrais être de l'autre côté, et je reste dans la plaine. Si j'étais à Paris, j'irais me délasser et me ranimer près de vous. Mais quand relournerai-je à Paris? qui le sait? J'aurais besoin de passer encore ici deux ans pour achever certaines choses ; et puis, les moyens de vivre, où les trouver? Je n'ai plus rien que des dettes. Solon disait : « Je vieillis en apprenant toujours. » C'était acquérir que cela ; et moi je dis : « Je vieillis en m'appauvrissant toujours. » Quand on jettera dans la terre ma vieille carcasse, ce qui ne tardera guère, elle y tombera nue, à moine que quelqu'un ne me fasse l'aumône d'un linceul. Qu'importe, après tout? Le bonhomme Job nous assure, en termes îrès-clairs, que c'est folie de prendre garde à cela. Quant à la gastrite, c'est autre chose ; je vous engage fort à user de ménagements avec elle : peu de remèdes, mais un régime exacl et adoucissant. Ce genre de phlegmasie, comme dirait M. Broussais, est d'une guérison lente : ce que je dis pour amener le magnifique apophthegme dont me régala, dix-huit mois de suite, il y a quelques années, un médecin de Dinan : in morbis chronicis, tempus et paùentia. Vous
savez yssez de latin poui" ontendro celui-là, et bien d'autres. Je perds le mien à imaginer pourquoi les légitimistes s'opiniâtreiit ù nier la grossesse de cette pauvre duchesse; ils ont, par là, fourni un j)rélexte et pres(pie un motif à ses infâmes geôliers, de |)rol()nger son empi isonnement : bêtise d'une part, atrocité de l'antre; voilà lont ce que j'y vois. Du reste, plus que jamais je crois le parti royaliste sans force et sans avenir : adim, paniers, vendtuujcs sont faites! une autre époque commence : qu'y voulez-vous faiie? Il faut, dit le proverbe, prendre le temps comme il vient ; c'est ce qu'a pensé enfin, et avec grande raison, le bon M.nausan : il attendait ce qui n'est point venu, et il est venu pour ne plus attendre *; vous le trouverez bien vieilli; je ne l'en plains pas. Ce monde n'a rien de si atlachant qu'on doive regretter de se voir près d'un autre, surtout après une vie comme celle de ce digne prêtre. A ce propos, c'est-à-dire à propos de M. Rausan, qui me rappelle Rome, qui me rappelle le Pape, qui me rappelle mes affaires, je vous diiai que, le 28 février dernier, il a été tenu une congrégat'on de cardinaux, où l'on a décidé, à l'unanimité, « qu'on ne tiendrait compte de la Censure des évêques et de leur de* mande en confirmai ion de cette même Censure, » ce qui n'a rien d'agréable pour eux. Quant à moi, ces choses-là m'intéressent à peu prés autant, depuis que j'ai vu de prés les ressorts qui font tout mouvoir, que ce qui se passe à la Chine, dans le grand Collège des mandarins. Et ma petite Hélène, qu'en dilelle? J'embrasse cette chère enfant; je me rappelle au sou* venir du bon abbé Lacroix ; je remercie du leur Jeannette et Caroline; je vous réitère l'assurance d'une tendresse qui ne finiia point, et je cède la place à l'abbé Gerbet, qui veut aussi vous dire son petit mot *.
' M. Rnusan, qui aviiil joué un certain rôlo parmi les missionnaires de Ja Rcstauralion, élaii, comme nous l'apprend la leUrc de Lamcimais datée de Rome le Vl janvier \X7d (V. lettre r>")0. p. ^Trl' . allé s'établir dans la capitale du monde cluélien. Ce qu'il y « attendait », non^; riirnorons. Peut-être une place au sacré Collège. Il rc^ntiail en France sans avoir atteint le but, quel qu'il lût, de ses désirs*
- Voici le « petit n»ol » annoncé par Lamennais :
« Cointnc il ne me reste que J)eu de place, ma bonne (lenioibclle, je charge ma
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