M. LE MARQUIS DE COU 1 OMS
A la Chênaie, le 29 juillet 1853.
J'ai eu des affaires, des visites, des fatigues de toute sorte, mon cher ami, et voilà le motif du silence dont vous vous plaignez d'une manière si ainiabl(\ Ma pauvre machine délabrée ne supporte plus le moindre dérangement apporté dans ses habitudes ; elle ressemble tout à fait aux monarchies européennes. Les rois n'aiment point à se persuader cela, mais je ne vois pas qu'ils s'en portent mieux. Oui, vous avez raison, les nuées s'épaississent ; un immense et violent orage se forme à rhorizon; au premier ébranlement qui surviendra dans l'atmosphère politique, la foudre la parcourra d'une extrémité à l'autre. Nous approchons des jours où seront livrés les derni(Ts combats entre les peuples et les souverains, et, quelles que soient d'abord les alternatives de cette guerre terrible, le 1 ésultat n'en est pas douteux : les fds du passé s'évanouiront à jamais dans le passé ; déjà, dans leur terreur et le pressentiment de leur fin, ne se mettent-ils pas partout en dehors de l'humanité? Voyez ce qui se fait en Piémont, ces jugements ténébreux, ces cachots qui regorgent de victimes, ces hommes fusillés par derrière, ou, si on leur fait cette grâce, par devant, pour crime de non-révélation *. Les princes ont
^ Une conspiration avait été découverle en Piémont. Suivant le Journal of'pciel, les coiis|)ir;iteurs voulaient di'lriiire le culte, renverser le gnuveiiit'uierit, élalilir la r''pul)lic|ue. Sans autre explication, sans autre preuve ;ulmini.-tn'e au pub ic, les cou eils de }iuerre punirent les con pirateurs — nous copions — (( lanlôl de !a ni()rl i<inomini«-usi-, laulôl d<' la moi t simple, (c'esià-«iiie (pie les uns lui eut iusiilé> par derrièie et les autres en l'aie. ) t.tnlùt des ;;alùres ou de la prison. Les ext'rutuuis étaient piéc'déisde la dégradalion, du biùlemenl des liaLit.-, et de ramemie liuimralde «levant le drapeau.» — les ane>tations avaient commencé le 2'2 avril. Vers le milieu de septembre, il y avait déjà, au dire du Journal officiel, soixante-sept procédures, trente-deux condamnai ions à niort, douze exécutions, trente condamnations
oOi CORRESPONDANCE
aussi leur 93, et il ne leur réussira pas mieux qu'aux bourreaux de la Convention ; encore ceux-ci s'autorisaient-iis, dans leur atroce fureur, d'un prétexte de bien public; ils tuaient, disaient-ils, pour sauver la France envahie à la fois sur toutes ses frontières : les autres tuent pour eux, et voilà tout. L'Angleterre, rAllemaf^ne, l'italie, le Portugal, l'Espagne, n'attendent que le signal des bouleversements. Il n'est pas un seul coin de l'Europe où la révolution ne soit imminente ; et, tandis que tous ceux qui ont quelque chose à conserver devraient chercher dans leur union une garantie contre ses conséquences, jamais ils ne furent livrés à plus de discordes, ni endormis dans une apathie plus profonde : n'en doutez pas, ils payeront cher leur égoïsme et leur lâcheté. Quelques anarchistes, pleins d'audace et organisés entre eux, leur dicteront de nouveau des lois, et ces lois seront dures, je les en préviens. Je dirai plus, elles seront justes, non du côté des hommes, mais du côté de Dieu ; car une pareille corruption d'âme appelle de sa paît un grand châtiment. Quand on leur a dit : Quxrite primiim regnum Dei etjustitiam ejus, ils ont jeté un cri de rage contre les « blasphémateurs ; » ils ont dit : « Qu''est-ce que cette justice et ce royaume dont on nous parle? Nous ne les connaissons point : non habemus regem nisi Cxsarem ! » Eh bien ! que César les défende, à présent que l'armée étrangère investit de toute part leur cité. Amen dico vobis^ non relinqiœtiiv hic lapis super lapident, qui non destruatur.
Que dites-vous de la nomination des nouveaux précepteurs du duc de Bordeaux"? N'est-ce pas là une heureuse pensée? Les Jésuites, à ce qu'on me mande, disent que cesi humainement malheureux, et sur humainement admirable. Vous voyez que tout le monde a raison, et qu'il ne s'agit que du point de vue. Du reste, peu importe, à mon avis ; les destins de l'avenir sont ailleurs.
Veuillez, je vous prie, faire agréer mes hommages respectueux à M""^ de Coriolis, et lui dire combien je prends part à l'ailhction nouvelle que Dieu lui a envoyée* ; hélas! notre
i'i la prison perpétuelle ou aux travaux forcés. Cinq accusés avaient été absous * M"*" de Coriolis venait de perdre un de ses Irères.
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paiivro vie, surchnrgéo de douleurs, coule à travers le temps comme uu ruisseau de larmes; c'est [)Our(juoi nous devons élever nos pensées et nos espérances plus haut. Non hubemus fùc manentem civitatem, sed fiitiiram inquirimiis.
Mou frère veut, mon clitr ami, être rappelé à voire souvenir. Vous êtes toujours présent au sien : c'est uu penchant de famille. Que le monde change tant qu'il voudra ; ce qui certainement ne changera pas, ce sont les tendres seulimenls qui m'unissent à vous, mon cher ami.
r,73. —A MADAME LA COMTESSK DE SE.NFFT.
A la Chênaie, le l"' août 1835.
J'ai lu et relu, et toujours avec plus d'intérêt, votre admirable leltre du 15 juillet. Ce que personne ne voit, dans ces jours de ténèbres, vous le .voyez clairement; mais n'espérez pas qu'on vous croie. L'esprit de vertige est au comble : j'en ai des preuves récentes, et qui m'étonneraient, si quelque chose pouvait* encore m'étonuer. La Société ne ressemble pas mal à ce qu'était Jérusalem à l'époque du dernier siégt»; mais la chute de cette ville coupable marquait la naissance d'un ordre nouveau qui devait s'établir sur les ruines du monde ancien, a[)rés d'effroyables calamités. Je crois qu'il en sera ainsi aujourd'hui, et que la terre, dévastée par les orages, reverdira; mais nous ne le verrons pas. Ce qu'il y a de meilleur, en France, c'est le peuple; il a presque partout conservé la foi, et, avec un bon sens exquis, il se tient en dehors de tous les systèmes politiques; il n'est généralement ni carliste, ni philippiste, ni républicain; mais, de quelque part qu'i'lle vînt, il ne soufhirait pas longtemps loppression. Dans cet Ouest, qu'on connaît si peu, s'il avait un penchant, ce serait pour la République'.
' Dans le procès intenté aux nouveaux cliouans enrcj;iinenlés. après 18r)(), par MM. (te Caqueray, etc., etc., on peut lire la curieuse lii'posiiion d'un 'les olficiers ch.irgés de la répression, M. le capitaine Gallcran. Il s'cxpriimit, nir les paysans vendéens, dans les mêmes termes que Lamennais: et connue un certain élonnemenl accueillait ces paroles : « Les Vendéi-us. rcprit-il, ne sont
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Peut-être est-ce en lui un resie de l'ancien esprit national, qui s'est principalement conservé dans la Basse-Bretagne ; la politique, au reste, n'occupe dans leurs pensées, comme dans leurs affections, qu'une place bien secondaire : ce qu'ils aiment, et qu'ils veulent avant tout, c'est la religion; elle est leur vie même.
Les affaires s'embrouillent de plus en plus en Angleterre, enPorlugal, en Espagne, en Allemagne, partout. Les projets, les plans, les cofubinaisons diplomatiques les plus habiles, sont évidemment déconcertés chaque jour par des événements imprévus. La Piovidence se joue des conseils des hommes. La grande affaire du moment, chez nous, ce sont les forts détachés ; le gouvernement s'acharne à les construire, avec une opiniâtreté qui montie sa peur : y réussira-t-il? J'en doute; et cette grave question pourrait bien déterminer sa chute : les provinces commencent à y prendje part. La pensée du despotisme est trop visible pour qu'on ne s'en inquiète pas ; et c'est une étrange chose, en effet, qu'un souverain qui songe à tenir sa capitale en état de siège perpétuel. On bâtirait ces forts, qu'avant quatre ans ils ne seraient plus debout. Les intérêts matériels des propriétaires sont, d'ailleurs, extrêmement compromis par cette mesure, et cette cii constance n'est pas de nature à lui concilier la faveur publique à Paris. La loyauîè du 7 août joue si gros jeu en cette occasion, que, pour moi, je ne puis croire qu'elle n'exécute pas un ordie donnée si cela est, autant, à peu prés, aurait valu commander à Louis-Philippe de se pendre : c'eût été plus simple, plus économique, et il n'aurait pas eu besoin du concours des Chambres pour cela; sans compter que personne n'eût fait d'émeute pour couper la corde; — autre avantage notable.
Les hommes qui m'ont persécuté continuent, tant qu'ils peuvent, de me desservir prés du Pape; je ne sais quelles calomnies nouvelles ils ont inventées; le fait est que, dans un Bref adressé à l archevêque de Toulouse-, je suis derechef
peul-êire pas républicains politiques, mais républicains de mœurs el d'idées, ils le sont très-cerlainenient. »
* Par la diplonialie des monarcbies européennes.
2 Le 8 mai 1835.
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iTinKrnité, à raison, ost-il d t, de ce qu'on réfand dans le public. A moi inaiiileiiant (1(; iii'inroriiKîr do « ce (ju'on ropaod dans le public, » chose facile, coiriine chacun le voit. J'ai une autre idée de la justice, et il m'aurait semhlé qu'avant d'essayer de fléhir un hoirune par des soupçons injurieux, il eût été du devoir de lui r.iii'e coniiailre les niotils (ju'on croyait avoir de .m' plaindre de lui, et d'écouter sa juslification : il parait qu'on en pense autrement à lîorne; et l'on m'a d'ailleurs, de[)uis doux ans, tellement familiarisé avec les procédés de ce genre, que Dieu me fait la grâce d'en être foil peu ému. Il sait tout, et Cv^la me suffit. Je laisse aux intrigants les succès de ce monde : ils sont faits jpour eux et non pas pour moi. Au surplus, l'on a cru peut-être devoir aux évoques français, signataires de la Censure, une consolation pour l'échec humiliantqu'ils ont reçu, et il ne pouvait guère y en avoir de plus douce pour eux qu'un soufflet sur ma joue. Cependant mes doctrines restent intactes, et i4 demeure seulement constaté, de plus en plus, que le Pape craint et désavoue com[)létenient mes vues politiques. Dans leur rapport avec le gouvernement de IKglise, il est juge et je ne le suis pas; à lui le commandement, à moi l'obéissance; c'est mon devoir, et, grâce à Dieu, j'espère n'y manquer jamais. Mais en dehors de l'Kglise, dans l'ordre purement temporel, et plus particulièrement en ce qui touche les intérêts de mon pays, je ne reconnais point d'autorité qui ail le droit de m'imposer une opinion ni de me dicter ma conduite Je le dis hautement, dans cette sphère, — qui n'est pas celle de la puissance spirituelle, — jamais je n'abdiquerai mon indépendance d'homme; jamais, pour penser et pour agir, je ne prendrai conseil que de ma conscience et de ma raison.
Nous avons ici une sécheresse extraordinaire. On regarde la récolte du sarrasin comme à peu près perdue. L'eau commence même cà manquer, en plusieurs lieux, pour abreuver les bestiaux. Heuieusement que les froments sont beaux, et qu'il en reste une quantité considérable de la récolte dernière; de sorte que nous sommes, pour cette année, à l'abri de la disette. La chaleur n'est pas excessive : 19 à "20 degrés à l'ombre. L'air a du ressort, et, pour mon compte, cette température me plaît :
je VOUS en souhaite une semblable. Je me trouvais à Florence, Van deinier, au mois de juillet : on y étouffait. J'avoue cependant que je préfère l'extrême chaud, même à un froid assez peu intense. J'aime mieux le thermomètre à 28 degrés qu'à zéro : mise à cette dernière épreuve, ma santé en souffre beaucoup.
Auriez-vous la bonté, lorsque vous verrez M. Micali, de lui dire que j'ai reçu sa lettre, que je l'en remercie, et que j'espère trouver bientôt une occasion pour lui répondre?
Mille tendresses à mon cher comte : je voudrais bien trouver deux mots seulement, de sa main, dans une de vos lettres. Adieu, adieu : priez pour moi ! Jamais je, ne monte au saint autel sans m'y ressouvenir de vous.