A MONSEIGNEUR
Aoûl 1855.
Monseigneurj
Les bontés dont vous m'avez honoré, pendant mon dernier séjour à Uome, me persuadent (lue vous me permettrez d'y recourir diî nouveau, dans une circonstance délicate, où ce qui
* Nous avons loul lieu de penser que celte lettre d'envoi fut adressée à Mi;r de Quélen, charge de la transmettre à la Nonciature.
me louche personnelleiiieiit se trouve mêlé aux intérêts généraux de la Helif^Mon.
Votre Kxcellentîe ^ connait sûrement un Bref adressé par Sa Saintelé, le H mai 187)."), ù M. rarclievôque de Toulouse, <l que celui-ci a rendu pul)lic {)ai' la voie des journaux, i.a sincérité de ma sounnssion et de celle de mes amis à la volonté du Pape y est expressément mise en doute; c'est-à-dire qu'après la protestation la plus solennelle d obéissance de notre f)art, on déclare au monde CMllioli(iue que notre loyauté et notre bonne foi peuvent élre légitimement soupçonnées.
J'étais cerlainement loin de m'attendre à une pareille impu- (alion, et plus l'autorité d'où elle émane est haute et vénérable» plus le devoir de la repousser est rigoureux. Il n'est point, je ne dis pas de chrélien, mais d'honnête homme, qui puisse, sans manquer à ce qu'il se doit, consentir à passer pour un fourbe et un hypocrite.
Dans une position aussi douloureuse et que rien n'avait du me faire prévoir, j'ose donc m'adresser à Votre Excellence, pour la prier de faire de mes réclamations ainsi que des explications franches et nettes que je vais y joindre, l'usafre qui lui paraîtra le plus convenable. Accusé publiquement, j'aurais eu le droit de me défendre publiquement; je ne l'ai pas voulu, parce que, dans mon cœur, les intérêts de l'Église et du Saint- Siège passent avant les miens; parce que j'ai résolu d'être fidèle jusqu'au bout aux principes et aux sentiments qui, grâce à Dieu, ont constamment réglé mes démarches et toute ma conduite; et que je regarderais comme la plus pénible des e.\trémités où je pourrais être réduit, la nécessité de me justilier devant la Chrétienté entière.
Votre Excellence pouvant n'avoir pas sous les yeux le Bref au sujet duquel je prends la libellé de lui écrire, je transcrirai ici le [>as; âge (pii me conc^'rne, d'après la traduction imprimée à Toulouse, car je n en ai point vu le lexte original :
» Les auteurs eux-mêmes et les partisans des projets qui
* Ce liiro (\' excellence sewh\e in<1iqucr qu'il s'apit d'un des ministrt\s de l;i cour poiitilicalf, ri que ce niinislre tréLiit piis Son Eminince le tiinliiial BerneUi, alors à la fèiC des allaires. C est loul ce iiue nous pouvons iliieàco sujet.
« faisaient surtout l'objet de nos plaintes, et auxquels nous ({ avions eu soin d'envoyer l'Encyclicjue, ont déclaré publique- « ment qu'ils se désistaient à Theure même de leurs entrece prises, pour ne pas s'opposer à notre volonté.
« Cotte déclaration nous inspira d'abord la confiance qu'ils (( avaient obtempéré à notre jugement avec sincérité, pleine- « ment, absolument, sans aucun reste d'ambiguïté, et que, (( dans la suite, ils en donneraient des témoignages plus con- « vaincants, avec les sentiments de foi dont ils ont dit souvent, « et dans les termes les plus expressifs, qu'ils étaient animés « pour le Vicaire de Jésus-Christ. Cet espoif si doux avait re- « levé notre âme, alarmée du péril de la Religion, dans l'ex- « trême difficulté des temps. Mais ce qu'on répand encore au- (( jourd'hui dans le public nous jette de non veau dans la douleur. (1 Nous levons donc, avec d'humbles prières, nos yeux et nos (y mains vers Jésus-ChrisI, l'auteur et le consommateur de la « foi, afin que, donnant lui même à tous un cœur docile, nous '( puissions nous féliciter, selon l'expression du Pape saint Cé- (( lestin, de ce que les bruits qui se sont élevés dans VÈglise ont « été calmés de la manière la plus paisible. »
Ainsi, en nous livrant aux soupçons les plus injurieux, on n'allègue contre nous que des bndts répandus dans le public, comme s'il était possible à qui que ce soit de se mettre à l'abri de pareilles accusations, ou même de les réfuter, tandis qu'elles demeurent ainsi vagues et indéfinies; comme s'il n'était pas notoire qu'il n'est point de calomnies que, depuis trois ans, nos ennemis n'aient imaginées conire nous. Qu'on m'niterroge sur des faits précis, je suis prêt à répondre avec candeur et humilité. Tout ce que nous avions promis, nous l'avons effectué : V Avenir, suspendu depuis notre dépari pour Home, a été supprimé définitivement; l'Agence Catholique a été dissoute, et ses comptes publiquement rendus aux souscripteurs. A-ton tenté, plus lard, d'établir rien de semblable? Nous défions nos adversaires les plus ardents d'oser l'avancer. Des anciens rédacteurs de V Avenir et membres de l'Agence, les uns ont été conduits par leurs affaires en Angleterre*, d'autres voyagent
< M. deCoux.
DE LAMENNAIS. 31.j
cil AlliMiiiigin; pour leur inslruclioii '; h; reste est dispersé, et moi-même je vis à la campaji^ne, au fond d'une de nos provinces les |)lus roeuloes. Les tànoicjnagesphis convaincants de la sincérité de notre soumission^ (jU(! h; l'npc alteiidîiit, ont donc «'*lé donnés, et doiniés à la l'ace; du inonde. Il est clair, néainnoins, qu'on a trouvé le moyen de nous noircir aux yeux du Saint- Père, de lui inspiier de l'inquiétude sur nos disposilions réelles. Comment? je ri<,Mioi'e; mais je présume qu'on aura invenlé (les faits, des pai-oles, qu'on en aura dénalurê d'autres, el je connais assez la triste adresse de nos ennemis à abuser du faux, comme du vrai, et à corrompre celui-ci par l'autre, pour comprendre qu'ils aient réussi à faire illusion aux hommes même de meilleure foi. Si donc je me plains, c'est qu'on ne m'ait pas mis, avant de me flélrir par un acte public, en face de mes accusateurs. Il y a dix-huit mois, on fit circuler, dans toute la France, une prétendue lettre où j'engageais des ecclésiasliqnes à se joindre à moi pour secouer le joug des évoques. Averti de cette odieuse fourberie, je vins à bout, mais seulement après de longues et pénibles recherches, — dans lesquelles M. de Mazenod, récemment nommé évêque, voulut bien m'ai- (1er avec un zèle que je n'oublierai jamais, — je parvins, dis-je, à remonter jusqu'à l'auteur de la calomnie, qui était un prêtre d Ai.\; sur le point d'être traduit devant les tribunaux, il confessa sa fraude dans une lettre que je fis imprimer -. Cet exemple peut du moins servir à montrer la nécessité d'être en garde, lorsque toutes les passions sont enjeu*, contre les bruits les mieux fondés en apparence.
Nous avons donc été fidèles à notre déclaration; nous avons obéi, sans hésiter, à la volonté du Pape. Que si, comme quelques-uns l'ont fait en France, l'on demandait pourquoi nous nous sommes renfermés strictement dans cette limite, la réponse serait facile. Des honnnes, dont je ne veux pas eaiaetériser les vues, ont fait tous leurs efforts |)our nous en faire sortir, par des provocations de tout genre, des outrages, des insultes qui n'ont pu vaincre notre patience. On ne croira pas,
* M. de Montalembert.
•Voir, à ce sujet, les Icllrcs 322, 323 el 32i, pag. 199 et suiv. II. 18
314 C0RKES1>0NDANCE
je pe.nse, que je redoute la controverse; mais j'ai dû m'oublier moi-même, et supporter tout, pour éviter qu'à mon occasion la paix de l'Église fût troublée, même innocemment de ma part : où en serait cette paix, si j'avais suivi l'exemple de mes adversaires? Lorsque le Souverain Pontife a parlé dans l'Encyclique, j'ai écouté sa voix avec respect et soumission, et mes actes l'ont assez prouvé. Je ne pouvais aller au delà sans faire naître des discussions interminables; car, d'un côlé, si j'ai dû entendre, comme chrétien, avec un silence humble, les dures paroles (jui m'y sont adressées, ma conscience ne me permettait pas l'aveu que je les eusse méritées; et, d'un autre côté, comme à moins d'expl calions de ma part, l'on n'aurait pas manqué de conclure que je reconnaissais mes doctrines dans celles réprouvées par l'Encyclique, ce que je devais à la vérité, comme à mon caractère, m'aurait inévitablement forcé à soulever de nouveau, pour ma propre défense, des disputes que le Pape voulait assoupir. Je crois donc, en me taisant malgré les injures dont on m'accablait, lui avoir mille fois mieux prouvé mon lespect et ma soumission que ceux qui m'accusent prés de lui. On ne doit pas, d'ailleurs, se d ssimuler qu'en France, les questions religieuses sont complètement subordoimées, dans le plus grand nombre des esprits, aux questions politiques. H m'aurait ainsi fallu entrer dans ces dernières questions, afin d'éviter qu'on ne se servît de mes paroles pour m'agréger à un parti politi(|ue, chose à laquelle je ne consentirai jamais, convaincu que le' prêtre doit, comme tel, se tenir à l'écart, et s'élever au-dessus de toutes ces querelles de la terre.
Cependant, sur ce point, il est de mon devoir de déposer humblement aux pieds du Saint-Père une franche et claire exposition de mes sentiments, afin quelle puisse, en toutes circonstances, servir, en quelque sorte, de commentaire à mes actes et à mes paroles. J'ai toujours été, je serai toujours profondément soumis, et sans aucune réseive, à tontes les décisions émanées du Saint-Siège sur la doctrine de la foi et des mœurs, ainsi qu'à ses lois de discipline. Je vénère, dans le Pontife romain, l'autorité de Jésus-Christ même, et je fais hautement profession de lui devoir une pleine et parfaite obéis*
I)K LVMKNNAIS. .'15
sance. Mais, en dcliors de cet ordre, dans les choses purement temporelles, et particulièrement en ce ([ui louche les inlérôts de mon pays, je ne me crois lié en aucune manièie par sa puissance s|)irilnt'lle. ('aiholiqne, j'écoule la voix du Pasteur suprême, et j'y obéis connue à celle de DicîU ; Fiançais, je consulte, sur les choses exclusivement temporelles, ma conscienci; et ma raison, et je me conduis d'après les conseils qu'elles me dictent.
Je vous écris ces choses, Monseigneur, en présence de Dieu, et devant la Croix sur laquelle est mort Celui qui me juj^era un jour, et peut-être bientôt. Vous avez vu mon âme tout entière; ri est vrai qu'elle est pleine de douleur, mais cette douleur est calme et résignée, parce que ma conscience est tranquille, parce que si je sais que les Pontifes les plus éclairés et les plus saints pi^uvent être momentanément trompés par d'insidieuses et fausses relations, je sais aussi qu'il vient un temps où la juslice et la vérité triomphent de toutes les intrigues.
Daignez agréer, Monseigneur, l'assurance du profond respect avec le(piel j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le trèshumble et obéissant serviteur.
r.77. — A M\Î)\ME I,V COMTESSE DE SEiNFFT.
Le 29 août 183Ô.
J'ai de vos nouvelles du 17 août. Souffrances, tristesses, inquiè:udes,(hagrins;— vos lettres sont l'écho de la vie. Élevonsnous au-dessus d'elle ; transportons-nous par la pensée, par la foi et par l'espérance, au-dessus de la sphère terrestre, dans limmuable région des esprits que ne tourmentent plus les vicissitudes présentes : c'est l'unique soulagement aux innombrables maux de ce laborieux pè'erinage. Ce qui me fait le plus croiie à une catastrophe proi^haine, c'est l'espèce de vertige, la frénésie de bêtise qui s'est emparée de tontes les télt^s, mais particulièrement de ceux qu'on appelle légilim sles. Lisez la Gazette, la Qttot idiome; tout était perdu, parce qu'Henri V ' n'avait plus près de lui M. de Rarande ; tout est sauvé, parce