‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 157 sur 238 · Ô16 CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

Ô16 CORRESPONDANCE

qu'on vient de lui donner M. de Frayssinous pour précepteur, et pour gouverneur l'ancien gouverneur des Invalides^. D'ici à trois mois, on verra une nouvelle restauration : c'est là ce qu'on persuade à des milliers d'imbéciles, principalement dans ces contrées. Et par qui se fera cette restauration? Aucuns disent par Nicolas, aucuns par M. de Bourmont, que beaucoup de jeunes henriquinquistes rejoignent en ce moment ^ Ils vont se battre pour dom Miguel; par amour pour les Bourbons. 11 est très-possible, assurément, que Bourmont reprenne Lisbonne; mais qu'en résultera-t-il? une simple prolongation de la lutte. L'Angleterre est trop engagée en faveur de dom Pedro, ou plutôt de dona Maria, pour laisser périr sa cause; elle ne pourrait désormais être abandonnée que par un ministère tory, et un ministère torv amènerait immédiatement une révolution en Angleterre. D'un autre côté, quoi que fassent les gouvernements, et à cause même de ce qu'ils font, les idées d'affranchissement politique se propagent chaque jour en Europe : il n'est pas un seul coin de cette terre qui n'en soit imbu ; et que leur oppose-t-on? la force. Mais que peut la force contre un vœu qui sera bientôt universel? Et puis celte force, elle-même, ne tardera pas à échappera ceux qui en disposent maintenant. Par le système même de la conscription, seul moyen possible de recrutement, lorsqu'on veut avoir quatre ou cinq cent mille lîommes sous les armes, l'armée sort du peuple, et ne saurait être longtemps séparée du peuple. Il n'est donc pas ditficile de prévoir à qui la victoire restera. La seule chose qui retarde le triomphe des masses, c'est la crainte très-fondée qu'inspirent les anarchistes, qui partout se placent à la tête du mouvement; et cette crainte elle-même piouve clairement (juiî ci^ que veulent les populations, ce n'est pas le désordre, mais un ordre nouveau qui leur reconnaisse des droits et leur en offre la garantie. Or, ce désir, ou plutôt ce besoin invincible de l'époque présente, ne fera que s'accroître avec le temps. Remar-

* M. de Lalour-Mauljourg, qui, par pareiillièse, refusa cette marque de liante conliiiice.

"^ Va\ I\)rln-^al, où M. de Rourniont allait prendre le commandement des Imni^os de Dom Miiinel.

quez qno les lé^ilimisttîs n'cspjTent (Mix-rrn*Mnrs acrjiiérir et cxerœi' quehjuo action sur les esprits (|u'('n [>roclariKint plus haut que les autres, — quoifiue avec moins de sineérilé, pour leur malheur, — les principes de liberté qui sont dans tous les cœurs, et surtout dans les plus droits, comme dans les plus nobles. Car, il ne faut pas s'y troinper. les paysans bretons, par exemple, sont, par le fonds de leuis sentiments, bien pins républicains que royalistes. Peu leur importe ce qu'on appelle la lé«,ntimité : ce nom, pour eux, ne signifie que la défense de la Ueligion et la résistance à l'oppression que le Pouvoir et ses agents font peser sur eux. En réalité, ceux-là aussi combattent pour la liberté, et pour elle seule. Le petit nombre des hommes qui ont d'autres pensées et d'autres vues, ne songe qu'à ses intérêts d'argent et de vanité : c'est de la boue, et de la plus infecte. Vous connaissez les œuvres de mon frère, ses écoles où trente mille enfants reçoivent une éducation chrétienne. Eh bien! croyez-vous que, ces écoles, on voudiait les détruire, parce qu'elles sont en dehors de toutes les opinions politiques; et qui les attaque? devinez-le : l'évéque de Rennes et une partie de son clergé. Telle est la religion de ces gens-là : leurs efforts seront vains sans doute ; mais jugez, par là, du degré de fureur qu'ont atteint les passions, et de l'intérêt que peut inspirer aux âmes honnêtes une cause îjui enfante, — le mot n'est pas trop fort, — d'aussi exécrables crimes. En vérité, de pareils hommes feraient tolérer tout, même le juste-milieu, moins insensé et moins infànu^ qu'eux. Au reste, tout continue à pourrir là, connue ici. On a vu d'étranges choses ; on en verra de plus étranges encore. Que Dieu vous protège, et vous soutienne, et vous conscde au milieu de tant de folies coupables qui consternent la pensée et flétrissent le cœur ! Dieu s'est retiré de ce (jui est : que mettra-t-il à la place? il le sait, et nous l'ignorons; mais qu'impoi'te? nous croyons en lui ; croyons aussi dans l'avenir qu'il prépare au monde. Pour moi, j'ai la conviction qn'i'près les maux inévitables, cet avenir vaudra mieux (jue le passé. H existe des symptômes de bien qu'on ne remarque pas assez ; j'aurais là-dessus des choses consolantes à vous dire ; mais il

faudrait, pour cela, entrer dans des détails qu'une lettre ne comporte pas. Soignez votre santé et celle de notre cher comte. Le séjour de Florence est très-fatigant pendant les chaleurs : un peu de campagne, un peu d'air plus vif et plus pur vous feraient, je crois, du bien. Leben wolil!

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