‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 166 sur 238 · MÉMOIRE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE

ADRCSSK AU PAPR GRKGOlIiE XVI '.

Sa Sainteté connaît sans doute les circonstances qui, contre le gré de M. F. de Lamennais, Tout forcé de rendre publi(|ne la lettre qu'il a été de son devoir de lui écrire le 5 noveuibre dernier. Dans l'état d'excitation où sont les esprits en France, elle a été l'objet de beaucoup de commentaires, de jugements divers, et de conjectures sur les sentiments qui l'ont dictée. Dans cette position, pour lui trés-pénible, M. de Lamennais ose espérer que Sa Sainteté lui permettra de désavouer à ses pieds, trés-liumblement, toutes les fausses interprétations que Ton pourrait donner prèsd'Elle à ses paroles et à ses actes, et de lui ouvrir son cœur, comme à un père. M. de Lamennais peut et doit d'abord protester devant Dieu que, résigné à tous les sacrifices personnels pour éviter de devenir, même involontairement, un sujet de troubles dans l'Église, il avait, depuis deux ans, pris la résolution, qu'il a tenue fermement, de souffrir en silence toutes les attaques, l'injure, l'outrage, la calomnie, sachant d'ailleurs avec certitude que ses ennemis n'avaient d'autre but, dans leurs provocations, que d'abuser des paroles qui pourraient lui échapper, peut-être, dans la vivacité de la discussion.

Il savait aussi que beaucoup d'entre eux poursuivaient en lui, non pas l'homme dangereux à l'Fglise, à la défense de laquelle sa vie entière a été couifacrée, mais l'homme qui, voulant rester étranger à tous les partis politiques existants, par là même était en dehors de celui auquel ils appartenaient. C'était principalement sa position, sous ce rapport, (ju'on avait à cœur de changer, et ceci est le point de départ des explications qu'il doit à Sa Sainteté sur sa dernière lettre.

En premier lieu, le diocèse de Rennes étant un de ceux où les divisions politiques se manifestent avec le plus de chaleur, il s'était, depuis quelque temps, résolu à s'en éloigner, lorsque Mgr l'évêque de ce diocèse lui lit parvenir une copie du Bref de

* Ce Mémoire élait joint à la lellre précédente, qu'il complète, et dont il précise le sens.

Sa Sainteté ^ Ayant obtenu d'un de ses prédécesseurs une excorporation, avant même de recevoir le sous-diaconat, il ne se considérait pas plus que Mgr l'évêque de Rennes ne le considérait lui-même, comme obligé de résider dans son diocèse. Et, comme il ne pouvait pas douter que sa réponse au Bref de Sa Sainteté, s'il la lui faisait parvenir par l'intermédiaire de Mgr l'évêque de Rennes, ne devînt dans son diocèse, où elle aurait été immédiatement connue, l'objet de discussions dont l'effet eût été d'irriter les passions que M. de Lamennais désirait au contraire calmer, il pensa qu'il valait infiniment mieux en assurer le secret en l'adressant directement par la Nonciature de Paris.

En second lieu, il souhaitait, d'une part, que Sa Sainteté vît, dans sa lettre, l'expression, non-seulement de son obéissance parfaite dans toute l'étendue de son devoir, comme prêtre et comme catholique, mais encore la disposition sincère où il était, et où il est toujours, de lui prouver, de toutes les manières possibles, son amour et son dévouement inviolables, en évitant, d'une autre part, par la brièveté de la Déclaration ellemême, de fournir à la malignité de ses adversaires des prétextes de l'attaquer, dans le cas où elle fût devenue publique, ainsi que Sa Sainteté lui annonçait qu'elle devait le devenir. Et si, malgré cette précaution, on a pu encore supposer à M. de Lamennais des sentiments contraires, en interprétant d'une manière injurieuse pour Sa Sainteté les paroles mêmes dont il s'est servi pour exprimer qu'il ne voulait pas renfermer sa soumission et son dévouement à Sa Sainteté dans les bornes strictement fixées par la Religioji, combien d'autres interprétations odieuses ne lui aurait-il pas fallu désavouer, avec autant d'indignation qu'il désavoue celle-ci, si, par de plus longs discours, qu'on aurait également dénaturés, il avait fourni une plus ample matière au travail de la calomnie.

En troisième lieu, on s'est élevé contre renonciation qui ter- •mine sa lettre, et certes elle eût été au moins inutile en d'autres circonstances, si, en écrivant, il avait dû n'avoir que Rome même en vue,

* Le Bref du 5 octobre 1833.

Mais il ne doit pas taire â Sa Saiiilelé qu'en France, pour beaucoup dt3 jjens, pour le plus grand nombre, la question politique étant la principale, — disons-le Iranchenient, la seule qui les intéi'esse, — s'il n'avait pas clairement expriîiié la distinction, dont on cherche aujouid'hui à lui faire un sujet de reprocher, on en aurait conclu, de sa pail, rabandon de cette partie de la doctrine de l'Kglise. Il s'est donc trouvé, et de plusieurs manières, dans l'obligation de prévenir ce grave inconvénient. Sa conscience lui en fnisait un devoir:

1° Parce qu'on n'eût pas manqué de dire qu'il confondait, et que Sa Sainteté voulait que l'on confondit, l'ordre spirituel et l'ordre temporel ; conviction qui, répandue dans les esprits, n'aurait pu, sous plusieurs rapports, qu'être funeste à la Religion ;

2" Parce qu'on en aurait immédiatement conclu que les catholiques, dépendant de l'autorité spirituelle, même dans les choses purement civiles, ne pouvaient prendre aucune part aux affaires de leurs pays, autrement que d'après les ordres du clergé; position qui en plusieurs lieux, en France, en Belgique, en Irlande, aux États-Unis, par exemple, servirait de prétexte pour les dépouiller de tous leurs droits légaux ;

3° Parce que, s'ils se croyaient eux-mêmes obhgés de se placer dans cette position, — purement passifs dans le mouvement qui emporte la Société, aumiHeudes passions qui la troublent, — elle serait désormais livrée à ces passions seules, et le principe de désordre, n'ayant plus dans chaque État de contrepoids public et ne rencontrant plus d'obstacles, bouleverserait éternellement le monde ;

4° l^arce que, si l'on concevait un pareil état comme une conséquence nécessaire du catholicisme, une certaine classe de catholiques, inquiets pour leur vie, leur sécurité, leurs biens, et résolus à ne point se dessaisir, comme citoyens, de leurs droits et de leur liberté, qui renferment pour eux la garantie de leur existence même, seraient, — et M. de Lamennais le dit avec épouvante, d'après la connaissance qu'il a d'eux, — entraînés par l'influence d'intérêts si puissants à se séparer de l'Église;

5° Parce que, dans la position actuelle de la France, menacée d'une seconde terreur, il peut devenir pour M. de Lamennais d'un devoir rigoureux d'essayer de prévenir une si affreuse calamité, et par conséquent d'entrer, à un degré quelconque, dans le mouvement politique qui l'agite; et que, si cette prévoyance venait à se réaliser, ses ennemis lui feraient sur-le-champ un crime de son dévouement même, en l'accusant alors de manquer aux engagements qu'ils auraient certainement supposé qu'il avait pris envers Sa Sainteté, dans sa Déclaration du 5 novembre, si, dans cette Déclaration même, il n'avait pas exclu formellement cette fausse interprétation.

Tels sont les graves motifs de conscience qui l'ont décidé a joindre à son acte de pleine soumission à l'Encyclique de Sa Sainteté les paroles qui terminent sa lettre. Et, quant à ces paroles en elles-mêmes, il doit désavouer encore et repousser toute espèce de sens — qui ne serait pas entièrement conforme à la doctrine catholique, — qu'on essayerait de leur attribuer. Assurément, l'ordre temporel en tant qu'il toiTche, sous une foule de rapports, à la Loi divine, est subordonné à l'Église, gardienne et interprète de cette Loi. Mais, évidemment, ce n'est pas là ce que, dans le langage universel, on désigne sous le nom d'ordre purement temporel; et M. de Lamennais s'est à dessein servi de celte expression, afin de mettre pleinement à l'abri la puissance propre de l'Église. En un mol, par cette expression, il a voulu rappeler et constater la doctrine qui, selon les paroles d'un des plus récents dogmatistes, le cardinal Litta, consiste à admettre la distinction des deux Puissances, et leur indépendance dans les objets qui sont purement de leur ressort. (Lettres sur les Quatre Articles de 1682; lettre septième.) Et M. de Lamennais lui-même, lorsqu'il se crut obligé, il y a quelques années, de s'associer personnellement à la défense des droits du Siège Apostolique, a dû, pour ne point s'écarter d'une des plus constantes tradilions de l'Église, élablir précisément, et dans les mêmes termes, le principe inébranlable qu il existe deux puissances distinctes, indépendantes chacune dans son ordre. Or, comment aujourd'hui pourrait-on considérer, soit comme une déviation des maxi-

mes qu'il a délondues précécloinmont, soit comme une restriction à son obéissancfî, l'énoncé d'une proposition qu'il n'a pu so dispenser d'établir forMicllenient dnns les ouvrages même destinés à affermir dans les esprits l'autorité du Saint-Sié<:e, — proposition dont nul, à cette époque, ne songea même à contester la parfaite orthodoxie?

Le but de ce Mémoire, déposé aux pieds de Sa Sainteté, est, d'une part, de lui faire connaître les motifs de conscience qui ont déterminé la conduite et les paroles de M. de Lamennais, dans les circonstances où il se trouve placé; d'une autre part, de ne rien laisser à désirer à Sa Sainteté sur le sens précis de ces mêmes paroles, afin que par là soient repoussés, tout ensemble, et les soupçons injurieux que quelques personnes se plaisent à concevoir sur les intentions de M. de Lamennais, et les interprétations malveillantes par lesquelles on chercherait à rendre douteuse la soumission pleine en entière qu'il a professée dans sa Déclaration du 5 novembre, et selon les termes du Bref, à l'Encyclique de Sa Sainteté.

Paris, 6 décembre 1833.

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