‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 17 sur 238 · A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT

Le 5 mai 1829.

Je vois, par votre lettre du 25 avril, de combien de peines et d'embarras vous êtes encore entourés. Hélas! la vie est-elle autre chose ? Demandons à Dieu la grâce, la grande grâce de la supporter avec patience, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous délivrer de ce pesant fardeau. Un jour, nous bénirons la croix qu'il nous impose; et qu'y a-t-il en effet de meilleur, puisque le ciel en doit être le prix?

Le gallicanisme se remue avec une violence que vous pouvez difficilement vous représenter. L'abbé Affre, neveu de l'abbé Boyer, vient de publier un gros livre auquel on répondra : ce n'est guère qu'un abrégé de la Défense, de Bossuet, assaisonnée d'absurdités incroyables. Du reste, ce qui montre le peu de faveur que trouvent en général les doctrines gallicanes, c'est qu'aucun libraire n'a voulu se charger du livre : l'auteur a été obligé de le faire imprimer à ses frais.

On a fait courir le bruit, à Paris, que le cardinal de la Fare venait d'écrire, de la part du Pape et des cardhiaux, que mes

systèmes étaient formellement désapprouvés par Sa Sainteté et le sacré Collège tout entier. Il faut s'attendre, d'ici à quelque temps, à beaucoup de bruits semblables; carie gallicanisme est fécond en moyens de ce genre.

Une chose plus grave, à quelques égards, est un écrit de l'évêque de Gap, qui n'est qu'un inconcevable tissu d'extravagances, d'injures qui vont jusqu'à la rage, de doctrines absurdes et quelquefois scandaleuses : il porte la fureur jusqu'à dénoncer Malestroit. Gela ressemble à de la passion, mais ce qui vous étonnera, je crois, c'est un extrait d'une lettre de l'évêque de Pignerol, du mois de mars dernier, à un grand vicaire de l'évêque de Gap, et que celui-ci a imprimé dans son inconcevable factiim. Voici cet extrait: « Hé bien, que dites- « vous de ce fameux abbé de La Mennais, qui vient de jeter un « baril de poudre sur le feu, au milieu du clergé de France? « 0 mon Dieu! que l'on se console d'avoir une faible mesure (( de talents, lorsqu'on voit ceux qui en ont inunensément en « faire un si triste usage. Voilà donc le troisième volume, « après l'abbé Maury et M. de Chateaubriand. » Vous voyez ce qu'on gagne à défendre l'Église, et les encouragements qu'on reçoit dans son sein K Combien de temps Dieu permettra-t-il encore qu'on se taise là ? Ce silence, cette faiblesse, cet incompréhensible abandon de soi et d'aulrui, ne r.onfirment-ils pas lamentablement mes prévisions de l'avenir? Je vous prie de me mander ce que vous pourrez apprendre des dispositions de celui et de ceux que cela regarde i)rincipalement. Il est important que je sois instruit.

Tout s'en va en France de plus en plus : anarchie dans les Chambres, nullité absolue du gouvernement, ennui, dégoût, mécontentement universel, tel est notre état. La nomination

' L'évêque de Pignerol était fort lié avec M. de Senfft, qui lui demanda des explications au sujet de ces propos, si élrangemeul mis en circulation par l'évêque de Gap. On peut voir, annexée à la lettre 224, ce que le premier de ces d(MJx prélats répond pour se justifier, et ce qu'il dit de Vinexplicable indiscrétion du grand vicaire de son collègue. Remarquons ces mots qui semblent admettre l'authenticité de la lettre mal à propos publiée. Comment les termes de cette lettre peuvent se concilier avec les sentiments exprimés dans celle que l'évêque de Pignerol adresse à M. de Seniït, ce n'est pas nous qui le dirons.

(lu duc (lo Lival an iniuistèro ressemble au léger souffle qui el'lleure les lèvres du nioiiiaut ', Toute celte agonie est. bien pénible. Il n'y a rien qui soutienne lame, conuncj dans les crises. On étouffe, on défaillit, on ne sent que l'angoisse du dernier labeur. Que le bon Dieu ait pitié de nous!

Page 1