A M. LE P.VUON DE VITROLLES
A la Chênaie, le 3 mai 1829.
Je suis extrêmement peiné, mon bon ami, de l'accident que vous avez éprouvé^, et j'aime à espérer qu'il n'aura pas de suite, c'est-à-dire que l'œil malade recouvrera sa première force, avec du repos et quelques soins. J'ai été aussi bien près moi-même d'une maladie sérieuse, déterminée par la fatigue et la douleur que me cause la mort d'un de mes petits-neveux, qui était sur le point de venir achever près de moi ses études ^. Ajoutez à cela d'autres contrariétés, une mauvaise queue de mes tristes affaires, et tout ce que la baine de certaines gens peut me susciter d'embarras et de tracasseries méchantes. Je mets à la tête votre évêque de Gap, qui, dans une circulaire adressée à son clergé, débite contre moi toutes les injures et toutes les exiravagances que la rage peut suggérer à la bêtise. Il dénonce Malestroit, établissement formé par mon frère. Enfin, que ne dit-il pas, et que ne fait-il pas? On me mande qu'avec ses fureurs il met son diocèse en feu. Vous avez là un étrange homme *.
Vous avez toute raison de dire qu'il aurait fallu développer
^ Voir l'article publié par liamcnnais dans la Bévue des Deux Mondes sous ce tilre : de i Absolutisme et de la Liberté. — Dialogfietti. (5« série, t. III. — Juillet à septembre .854.)
- La nature de cet accident est précisée dans la lettre {'222) du 8 mai à M°'" de SenlTt.
^ Lanicnuiiis revient, dans les lettres qui suivent, sur ce malheur de famille, qui l'avait, paraît-il, fortement impressionné.
* La terre de VitroUes est dans le diocèse de Gap.
mes idées dans deux ou Irois gros volumes. Il y a longtemps que j'ai ce projet, el j'ai même rassemblé pour cela une grande quantité de matériaux, mais le temps me manque pour les mettre en œuvre. Quant à ce qu'on aurait voulu de moi, un remède à l'état présent, je conçois très-bien ce désir ; tous les malades en sont là : ils veulent qu'on les guérisse. Je leur ai dit : Vous êtes inguérissables, et je leur ai expliqué pourquoi ; là-dessus ils se fâchent : que voulez-vous que j'y lasse? Ce n'est pourtant pas une chose inutile que de. jeter dans les esprits certaines idées, et celles que j'ai exposées, outre leur importance pour l'avenir, ont dès à présent des conséquences pratiques en ce qui touche l'Église. Le clergé revient à des doctrines saines, malgré la résistance de quelques prélats et du parti qui les entoure. A ce sujet, voici un petit fait qui peut servir à montrer le progrès des vrais principes catholiques : un grand vicaire d'Amiens, nommé Affre (neveu de l'abbé Boyer, de Saint-Sulpice), vient de publier contre moi un livre gallican ; pas un libraire n'a voulu s'en charger; il lui a fallu l'imprimer à ses propres frais : il y a là-dedans toute une statistique théologique. Je ne sais pas ailleurs, mais ici, en Bretagne, à Dinan, à Paimpol, les libéraux sont enchantés de ce que j'ai dit, et cela les rapproche de la Religion. Cet elfet doit être très-partiel, mais enfin c'est un commencement. Vous me direz : a Prenez garde que cela finisse comme 1 élection de Gregorio; » et moi je vous répondrai : « Non pas comme Gregorio, mais comme Grégoire Vil. » La brillante ambassade ^ ! Et pourtant, voyez ce que c'est que l'étoile de certains hommes; celui-ci n'en restera pas moins l'homme habile par excellence, et peut-être avant un an daignera-t-il descendre au ministère des Affaires étrangères. Alors, prenez garde à vous : vous aurez là un rude général. On se demande si celui qui vient d'être nommé aura la bonhomie d'accepter'^; s'il lit les journaux, il aura un avant-goût de sa nouvelle place. J'ai dit
* Toujours l'ambassade de M. de Clialcaubiiand à Rome. Allusion à l'échec qu'avait subi, dans le Conclave, l'auteur du Génie du Christianisme.
^ M. de LavaDlontmorency, qui, effectivement, n'eut pas ceUe bonhomie. Y. la seconde noie de la lettre 221.
qu'il n'y avait plus de gouvornemeiit en France : le Globe aussi disait, ces jours derniers, (ju'en France il n'y a plus de gouvernetnent..,, mais seulement depuis trois semaines. L'époque est drôle. Quoi qu'il en soit, croyez-vous, mon chei*, qu'aujourd'hui un ^gouvernement soit possible parmi nous? Regardez les Chambres, l'administration, le public, regardez tout. Ah! oui. j'ai dit la vérité; l'avenir le prouvera.
Je n'ose vous demander quelques lignes, clior ami , mais au moins faites-moi écrire que vous vous portez bien, et madame de Vilrolles aussi, et ({ne madame Amélie reprend un peu de forces en respirant l'air du printemps, si doux là où vous êtes. Mille hommages respectueux pour elle et pour madame de VitroUes. Vous savez, cher, comme je vous aime, et comme je vous aimerai toujours.