‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 170 sur 238 · A M. LE COMTE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE SENFFT

Paris, le 27 décembre 1833.

Mon excellent ami,

M. Talbot, membre de la Chambre des communes, actuellement à Paris et venant d'Allemagne, vient de me faire, remettre un paquet contenant 730 francs, sans autre explication qu'un seul mot au-dessus du bordereau : Contyihition venue de Pologne. Je ne sais qui a pu se croire le droit de m'offnr de l'argent, et surtout se persuader que j'étais homme à en accepter, à quelque titre que ce fût. J'avoue que rien au monde ne pouvait m'humilier davantage, et qu'au milieu de tous les chagrins que j'ai depuis longtemps à supporter, nul ne m'avait encore été aussi pénible. Je me suis empressé de faire prendre, chez M. Rothschild, une lettre de change sur Vienne, égale à la somme ci-dessus; et comme j'ai des raisons de croire que quelques-unes des personnes à qui est venue cette étrange idée ne vous sont point inconnues, je prends la liberté de vous adresser cette lettre de change, en vous priant de la faire passer à qui de droit. Ceci est une affaire d'honneur, et je

* A cette lettre l'évêque de Rennes répondit la suivante ;

A MONSIEUR l'abbé DE LAMENNAIS.

« Rennes, le 15 décembre 1833.

« MonJ^ieur l'abbé, « Je m'empresse de vous répondre et de vous assurer que votre lettre me comble de la joie la plus vive et la plus sincère, .le savais d'avance que votre cœur n'était pour rien dans les expressions c|ui avaient pu me blesser.

« Si vous revenez à la CluMiaie, n'oubliez pas que les pouvoirs que vous aviez sont les mi'mes, et que si vous en désirez de plus étendus, je suis disposé à vous les accorder.

« Recevez, monsieur l'abbé, l'assurance de mon estime et de mon inviolable attachement.

« •}■ C. G. évêque de Renncf. »

coiriple sur vous pour que le inien soil parfaitement à iabri. Je ne serai à l'aise que lorsque j'aurai eu par vous la certitude que la somme en question a été rendue à ceux qui l'ont envoyée.

Je vous réitère, mon bien cher ami , l'assurance de mon tendre attachement.

P. S. On m'annonce à Tinstant que ni M. liolhschild, ni MM. Fould et Oppcnheim n'ont pu doiuier de papier sur Vienne. Alors je me décide à déposer l'argent qui m'a été remis entre les mains du comte César Plater, que j'engagerai à faire toutes les démarches possibles pour découvrir quelles sont les persoiHies auxquelles -il doit être renvoyé; et de votre côlé, mon cher ami, veuillez me rendre l'inmiense service, si vous les connaissez, de leur faire savoir qui est le dépositaire de cette somme, et les engager à la réclamer de lui. Vous sentirez combien j'attache d'importance à cela.

39i. - A M. LE ÎIARQUIS DE CORIOLIS.

J'ai été trés-malade, mon cher ami ; des spasmes violents, la fièvre loutes les nuils, point de sommeil, enfin des misères de toute sorte. Me trouvant un peu mieux depuis quelques jours, je profite de cet intervalle, qui ne durera guère peut-êlre, pour vous remercier de l'intérêt que vous prenez à ce qui me concerne. Afin de ne laisser aucun prétexte à la persécution, j'ai envoyé à Bome une adhésion telle qu'on me l'a demandée. Je dois donc espérer qu'on me laissera désormais tranquille. Le contraire, cependant, ne m'étonnerait pas; et déjà l'on m'a prévenu que mes ennemis renouaient contre moi de nouvelles intrigues ; nous verrons ce qui en résultera. On s'enfonce dans des voies, en vérité, bien périlleuses, et l'on ne tardera pas à s'en apercevoir. Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard! Si ce qu'annoncent les journaux est vrai, déjà le Congrès mexicain aurait déclare que le Pape est sans autorité au .Mexique. En Pologne, le schisme grec fait des progrés dans le peuple, et l'ir-

religion dans les classes élevées. Je le dis avec une profonde douleur, ce mouvement qui éloigne les peuples de Rome ira croissant, et bien plus vite qu'on ne se le figure : le germe en est partout. Pour moi, je suis bien résolu à ne plus rentrer dans la lice : blessé par ceux pour qui je combattais, j'en sors pour toujours.

Je ne vous dirai rien de la politique; les journaux vous en entretiennent assez. On parle de lois contre la presse, contre le jury, contre les avocats et les associations, que le gouvernement présenterait aux Chambres. Celles-ci ne refuseront rien, pas même les forts détachés ^ Cette dernière tentative serait la plus sérieuse. Le Pouvoir est placé sur une pente rapide ; il ne saurait désormais s'arrêter, et comme ceux qui descendent, il trouve la route facile : facilis descensiis Averni. Toutefois, il n'y aurait pas à s'étonner que ceci durât trois ou quatre ans encore.

Puisse 1854; vous apporter, mon ami, contentement et joie! Je forme des vœux pour vous, pour M'"^ de Coriolis, pour tous les vôtres : vous revoir est celui que je forme pour moi. Adieu ; tout à vous de cœur.

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