A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT
Je suis charmé de la distraction agréable que vous avez trouvée dans le séjour à Florence de quelques personnes avec lesquelles vous avez du moins pu causer; cela aura fait une espèce de trêve à l'ennui habituel de votre isolement. Pour moi, je vois fort peu de monde, et j'en vois encore beaucoup plus
* La polémique à laquelle donnait lieu le projet d'embastiller Paris avait repris avec une ardeur nouvelle. Le JSational venait de découvrir et de publier un rapport de M. de Clermont-Tonnerre, ancien ministre de la guerre, par lequel, en 182G, il conseillait à Charles X de se ménager des positions fortifiées contre Paris en cas d'émeutes. Que tel fût, au fond, le but du gouvernement de Louis-Philippe, — et non, comme on le soutenait en 1854, de mettre Paris à l'abri d'une attaque de l'étranger, — qui donc en doute aujourd'hui?
que jfi no voudrais. Je n'aspire qu'à la solitude; c'est toujours vers elle que m'ont reporté mes instincts et mes goûts; mais il n'est pas aussi facile qu'on le croirait de vivre seul. Les asiles sont rares sur la terre. Vous avez grande raison de dire que j'ai commis une faute, une faute très-grave, en écrivant ma première lettre. Je le savais bien; aussi, pour me décider à l'écrire, n'at-il fallu rien moins qu'un molif aussi puissant que celui de sauver d'une destruction immédiate des écoles où trente mille enfants reçoivent une éducation chrétienne*. J'ai cru devoir m 'oublier moi-même pour ne songer qu'à cet immense intérêt. Quant à ma seconde lettre, où vous voyez une contradiction avec ce que j'avais écrit précédemment, c'est de votre part une erreur de mémoire. Dans les ouvrages mômes où j'ai défendu avec le plus de force et de zèle la puissance pontificale, — notamment dans mes Lettres à M^'' l'archevêque de Paris, — j'ai dû poser le principe, invariable dans l'Église catholique, qu'i/ existe deux puissances distinctes, indépendantes chacune dans son ordre. En combattant le gallicanisme, le cardinal Litta établit aussi, dans les mêmes termes que moi, la distinction et l'indépendance des deux puissances dans les objets qui sont purement de leur ressort. C'est ainsi qu'il formule la doctrine romaine. Je suis donc bien à l'abri de ce côté. Cela ne m'a pas empêché de me rendre aux instances qu'on m'a faites, et j'ai Heu de croire désormais celte affaire finie, sauf les nouvelles intrigues, qui ne manqueront pas, probablement. Je suis de plus en plus persuadé qu'il faut abandonner à Dieu toutes les affaires qui concernent l'Église; lui seul la sauvera quand et comme il lui semblera bon.
Nous avons ici un vrai déluge ; il y a dix-huit pieds d'eau sous les ponts : on ne parle que de désastres occasionnés par
* On se rappelle ce que Lnmennais écrit, (tans quelques lettres précéilentcs, sur l'hostilité de l'évèque de Rennes contre les établissements des Petits- Frères, fondés par l'abbé Jean de Lamennais. Le mobile de celte hoslililé, plus ou moins déguisée, n'aurait-il élé, au fond, que le désir de réduire r indépendance obstinée do Lamennais, et de lui anacher une concession de principes dont on pût, ensuite, lui taire un joug? Nous ne devons, à cet égard, que formuler la question. Elle serait diflicile à résoudre d'ins ce qu'elle a de plus intime.
les débordements. A Charleroi et aux environs, les bestiaux logent au premier étage. S'il survient des gelées un peu fortes, les dommages seront incalculables; joignez à cela les nombreux naufrages, sur les côtes de la Manche et ailleurs, cela fait un ensemble fort triste. Le monde politique n'offre rien de plus gai ni de plus rassurant. Chacun lève les yeux, et l'on se demande: Que voyez-vous? — De sombres nuages à l'horizon. — Je ne vois que cela non plus — Et, cela dit, pour se distraire, on parle d'autre chose. Lamartine est de retour ici; sa pauvre femme fait grand' pitié; l'un et l'autre ont, au fond du cœur, une blessure qui ne guérira point ^ : chacun a la sienne. Nous sommes tous malades, tous souffrants; nous gémissons tous. Dans trois heures, le temps va engloutir dans ses vastes gouffres les larmes et les douleurs d'une année ; celle qui la suivra sera-t-elle remplie de moins de pleurs et de moins de deuils? Non, sans doute : elles se ressemblent toutes; toutes elles s'en vont, vêtues de noir, former, au sein de l'abîme ténébreux, la danse lugubre du passé. Mon cœur, cependant, vous envoie ses vœux; il demande pour vous, sinon le bonheur qui n'est point d'ici-bas, du moins ces secrètes consolations que la Providence fait couler d'en haut dans les àines malades, ces joies intimes qui n'ont point de nom, paree qu'elles passent sur la terre comme quelque chose d'un aulre monde, comme le souffle lointain de la patrie; c'est là qu'il faut se joindre .: je désire, mais j'espère peu désormais vous revoir ailleurs. Nos routes se dirigent en des sens divers ; heureusement qu'il existe un centre où elles aboutissent toutes. Mille tendresses à mon cher comte ; mes sentiments pour lui et pour vous ne s'affaibliront jamais.
* Nous pensons qu'il s'agit ici de la mort qui venait de frapper la GUe unique du célèbre poêle.
LIVUE SIXIEME
18ôl ET ANNÉES sIIVANTF.S