‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 174 sur 238 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

. Paris. 5 février 1854.

Je suis, mon cher ami, bien en retard envers vous. Voici mon excuse : une grippe très- fatigante, puis une assez vive attaque de la maladie spasmodique qui a failli me tuer deux fois, attaque suivie d'une grande faiblesse et d'une disposition nerveuse incompatible avec la plus légère appHcation. Maintenant que je souffre un peu moins, je profite de ce moment de relâche pour remercier et vous, mon ami, et M"^ de Coriolis, de tout ce que l'un et l'autre vous voulez bien me dire d'obligeant, d'aimable et d'affectueux. J'espère qu'on me laissera désormais en repos, quoiqu'on m'avertisse que mes irréconciliables ennemis continuent de déclamer et d'intriguer à Rome contre moi; maiê je ne devine pas par quel point ils pourraient réussir à m'atteindre dans la position que j'ai prise. Us seront, je crois, obligés de ravaler leur venin. En ce cas, je les plains beaucoup ; — l'épreuve sera rude.

Avant-hier eurent lieu les obsèques du malheureux Dulong' :

* LeUre supprimée : A M^^ la baronne de Vaux. La Chênaie, 50 janvier

Membre de la Chambre des députés, tué en duel à la suite d'une discussion politique, par le général Rugeaud. M. Larabit soutenait, contre le maréchal Soiilt, l'opinion que l'obéissance du soUlat, el surtout des officiers, n'était pas tellement passive qu'ils dussent toujours obéir à n'importe quel ordre, juste ou injuste. — « On obéit d'abord, s'écria le général Bugeaud. —

il s'y trouvnit une foule iumieiiSL', et des troupes à pied et à cheval, et des gardes iuiniici{)aux, et des sergeuls de ville en aussi giand nonibie à peu près : preuve de l'amour qu'on porte au Pouvoir (l'est uu étrange spectach; que de le voir descendre tojit vivant, marche à marche, l'escalier des Gémonies, tandis qu'à droite, à gauche, on asperge de houe son front crispé, si ce n'est par la honte, du moins par la crainte.

Vous me demandez ce que je vais devenir; je n'en sais, en vérité, guère rien moi-même. Seulement, je suis résolu à ne me plus mêler des choses de l'Église et de la Religion. Le temps ne me parait pas venu où celle-ci reprendra son empire sur les esprits : de grands événements devront s'accomplir auparavant. Je quitte la place à ci^ux qui m'ont fait un crime de mon zèle et mes efforts. Ils pourront mieux réussir sans beaucoup de peine : à eux donc le combat, maintenant. J'avais eu la pensée, et presque le projet, d'un long voyage qui me souriait depuis mon enfance: — le voyage d'Orient; — mais ni mes ressources, ni ma santène me permettent de l'entreprendre. Cependant Paris me tue, quoique j'y vive assez retiré, et, de plus, tout travail m'y est impossible. Ce que voyant, je me suis mis à chercher, dans le voisinage, une petite retraite à la campagne, où je pusse respirer à l'aise ; car le rat des champs, c'est moi : 0 rus, quanclo ego te aspiciam ? Mais nul moyen encore de me caser de cette façon-là. Il est donc très-probable qu'après Pâques je m'acheminerai de nouveau vers mes pénates bretonnes, bien qu'il y ait à cela des inconvénients ([ui me détourneraient de prendre ce parti si j'avais le choix d'un autn; Que voulez-vous? H faut savoir être là où vous fixe la Néces site, avec ses longs clous d'airain. Je serais bien heureux qu'un

Faut-il obéir, repartit aussitôt M. Dulong, jusqu'à se faire geôlier, iusqii à rignomiiiie? » Celte nllusion sanglanle à la lri>te mission que venait de remplir, à Blaye, le giMn'ral l!uj;t'aii(l, — et dans laquelle il avait girdé peu de mi'nageinents, donna li(>;i à une rencontre où M. Dniontj succ^ndja. La mort du jeune députe lie la gauche produisit une vive sensation. M. Dupont de l'Eure, — parent etanii de M, Dulong., en lit loccasion de la démission motivée par laquelle il renonçait à son mandat parlementaire, l'n autre souven i\ plus pénible encore, s'y raltache. Ce l'ut aux ob>èques de M. Dulong que lo général Lafayette prit lo germe du mal (jui l'enleva le 20 mai suivant.

vent prospère vous poussât sur les rives de la Seine avant que je leur fasse mes adieux ; vous y retrouveriez votre ami V^, que j'ai revu avec grand plaisir, et avec lequel je suis plus que jamais, malgré quelques nuages passagers, dans les termes d'une vieille et bonne amitié, que rien n'altérera, je l'espère. Sa santé, en ce moment, est fort bonne : je désire vivement qu'il en soit ainsi de la vôtre et de celle de M"'^ de Coriolis, à qui j'offre hommages et respects, et de celle enfin de tous ceux qui vous appartiennent, cher ami. On dit que vous pourriez, si vous vouHez, nous envoyer des cerises mûres; cela signifie peutêtre que nous nous en passerons cette année : il faut se passer de bien d'autres choses. Ce dont je ne consentirai jam^fis à me passer, c'est, mon ami, de votre affection qui m'est si douce, et que je vous rends du fond du cœur avec une effusion si naturelle et si vraie.

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