A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT
Paris, 19 février 4854.
C'est un des malheurs de ce temps-ci qu'avec la même droiture d'intention, la même pureté de vues, les hommes, néanmoins, soient entraînés, par leurs convictions, dans des routes si diverses. Ce fait, au reste, n'est pas nouveau; il se représente à toutes les époques où la Société vieillie se renouvelle ; et il y aurait au moins cet avantage à en retirer que chacun, comprenant qu'on peut être également sincère dans les opinions les plus différentes, fît tourner ces différences mêmes au profit de la charité, par la défiance de soi et la tolérance des autres. Au bout du compte, le monde a des lois qui règlent ses destinées : nul ne peut les changer, en arrêter les conséquences; il n'arrivera donc que ce qui devait arriver providentiellement, que ce que Dieu a prévu, voulu ; et quelque importance que nous soyons portés naturellement à attribuer à notre action, elle n'est, elle-même, qu'un moyen préparé d'avance par
* M. de Vitrolles.
la Snf,'osse suprême pour accomplir ce qu'elle a résolu. Ce serait donc une sorte diî lévolte coutn; cette Sagesse que de se trop arni<:er lorsque les choses prennent une direction contraire à nos désirs ou à nos pensées. Alors nous devons croire que nous nous troin[)ions, et bénir Celui qui seul, dans son infinie raison et son amour sans bornes, ne saurait se tromper jamais. Aussi ne snis-je intérieurement lieuité par aucune opinion, quelque opposée qu'elle puisse être aux miennes. Ce qui me répugne et me blesse, c'est la fausseté, l'hypocrisie, le mensonge, l'imposture, la bassesse et la lâcheté d'âme; et de cela, il n'en manque pas, de notre temps. Hélas! dans votre position, vous le savez mieux que moi ; vous voyez de plus près ces misères humaines, et je ne doute point que ce ne soit une de vos plus grandes souffrances. Je vous remercie d'avoir arrêté les démarches qui me conceiiiaient^; un instinct invincible, auquel je dois céder, me détourne de cette voie, et cet instinct est d'accord avec tout ce que j'ai de réfle.xion. Je suis à peu près décidé à retourner en Bretagne pour y poursuivre, dans la solitude, mes travaux philosophiques. Le séjour de Paris achève de détruire ma santé, en même temps qu'il m'ôle la possibilité d'écrire. Je retrouverai à la Chênaie tout le loisir et une partie de la force qui me sont nécessaires pour terminer ce que j'ai commencé. Ce ne sera pas, à la vérité, sans compensation ; car la vie de l'homme seul, absolument seul, a aussi son poids ; mais il n'est point d'état sur la terre qui n'ait sa tristesse et ses inconvénients. Au reste, je ne partirai pas avant six semaines ou deux mois peut-être, et vous serez avertie de mon départ. Vous allez entrer dans le printemps, plus hâtif (ju'en France dans le pays que vous habitez ; j'espère qu'il aura sur votre santé une influence heureuse : abandonnez-vous à ce qu'a de si doux cette saison de renaissance; faites-vous fleur avec les Heurs. Nous perdons, par notre faute, une partie, et la plus grande , des bienfaits du Créateur; il nous environne de ses dons, et nous refusons d'en jouir, par je ne sais quelle triste obstination à nous tourmenter nous-
* Les démarches qui avaient pour objet d'attirer Lamennais à Rome. — V. la lettre 595 du 25 janvier 183i, page 551.
même. Au milieu de l'atmosphère de parfums qui émane de lui, nous nous en faisons une composée de toutes les vapeurs mortelles qui s'exhalent de nos soucis, de nos inquiétudes et de nos chagrins, — fatale cloche de plongeur qui nous isole dans le sein de l'Océan immense. Adieu ; tout à vous, et à jamais ^