‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 177 sur 238 · A M. LE MARQUIS DE GORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE GORIOLIS

Paris, le 29 mars 1834.

Notre sympathie de souffrance dure toujours, mon cher ami, et je le regrette pour vous au moins autant que pour moi. Il y a, dans ce temps-ci, quelque chose qui use vite les corps où logent les âmes qui sentent. On nous traite comme les Espagnols traitèrent Guatimozin. Comme le procédé n'a rien de doux, vous ne vous étonnerez pas que je cherche à m'y soustraire en partie, et que je change de ht, même sans être sûr d'être mieux couché. Je partirai pour la Bretagne le 9 du mois prochain. On aurait voulu me faire partir pour ailleurs ; une intrigue était hée pour me faire aller à Rome, où l'on se flattait d'être plus maître de moi. Le vieux Breton ne s'est pas soucié d'avoir le cou pelé. Tout ce que j'apprends de là fait pitié et horreur en même temps. Mon Dieu, que les hommes sont laids, vus sous certains aspects !

Je maintiens mon dire, quant à la durée de l'épreuve que nous subissons ^ ; dans les limites que je lui assigne, ma seule crainte est de me tromper, non en moms, mais en plus : les morts vont vite. Je pourrais justifier mon opinion par toute sorte de considérations diverses, et par beaucoup de faits assez curieux ; je m'en garderai bien et pour cause. Mais, à propos, n'ètesvous point un peu effrayé de nos relations?

* Je vis au jour le jour, comme une monarchie, sans toutefois pouvoir entrer dans la pensée de ceux qui assignent à telle une si briève durée. A un siècle de boue il faut apparemment des gouvernements de boue, et ce n'est pas une raison pour ne pas rester debout. Passez-moi cette mauvaise pointe. — M. de Coriolis à Lamennais. Toulouse, 11 mars 185 i.

N'appW'liPndoz-vous point que M. Persil, avec son rril sagace, n'y découvre une association en lierbc? Songez-hion, mon ami, que si, dans un sens, il est très-vrai (jue nous sommes ww, dans un autre sens il est difficile de nier que nous soyons deux : or, deux, voilà VUléqaliti'., voilà la chose horrible, le commencement du lohn-])ohn, le geruK! menaçant de l'anarchie, le choléra-morbuH de l'ordre, le point central d'où partirait, par un misms formativus que comprend si bien M. Barthe, le développement de l'ogre destiné à croquer sous sa dent la dynastie, à la broyer, à l'avaler, à la digérer; et encore assuret-on qu'après cela il non serait pas plus gras. — Je le crois parbleu bien ! Mon cher, vous avez grande raison de vous en tenir aux livres : c'est le parti que je prends de mon côté, bien que je prévoie que les livres auront aussi leur loi des suspects. Au bout du compte, ne sommes-nous pas peuple? et nos seigneurs et maîtres n'ont-ils pas décidé qu'il n'était pas bon que le peuple lût? Que ferons-nous quand ce beau principe aura reçu de notre gouvernement paternel toutes ses salutaires applications ? nous y penserons alors. Pourquoi s'inquiéter du lendemain ? Diei siifficit malitia sua.

Nous avons ici, depuis près de deux semaines, un temps couvert, âpre, dur et froid, une sorte d'hiver attendu six mois, et qui est venu enfin faire acte de présence. Je vous souhaite mieux dans votre Midi ; je souhaite que vous ayez de plus tous les petits fruits que nous aurons de moins. Du reste on s'y est pris de façon à ne guère nous laisser de loisir pour songer aux fraises et aux cerises. Ce à quoi je songe toujours, mon cher ami, c'est à la douce et tendre affection qui nous lie : c'est là mon vrai printemps, meilleur que l'autrcj car il n'aura point d'hiver ^

* A la même date que les lettres qu'on vient de lire se place, — document trop important pour être omis, — celle v^ue Lamennais écrtvit à l'archcvè.^ue de Paris qui lui envoyait à souscrire un modèle île soumission. Celte lettre a été publiée dans les Affaires de Home (Œuvres complètes de Lamennais; tome XII. page 160 et suiv.). Kn voici les termes :

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