‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 178 sur 238 · A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT

Paris, le 2 avril 1854.

Je ne veux pas quitter Paris sans prendre congé de vous, comme si vous étiez encore rue du Bac. Combien ce mot réveille en moi de souvenirs doux et tristes I Je ne veux point réveiller le passé : cette vue est mortelle pour l'homme. Étendons plutôt nos bras et nos vœux vers cet avenir si grand qui s'ouvre devant nous ! L'avenir, c'est la vie, la vie sans bornes, parce qu'il n'a que celles de l'éternité.

J'ai reçu les lettres de Valeriani et du P. Rambaldi ; je ne leur réponds point, voulant réduire le plus possible mes corres-

chose que vous désirez. Mais, quelque simple qu'elle paraisse en soi. au premier abord, il serait possible quelle eût pour moi des conséquences si graves, que je manquerais à toute prudence''bi je me laissais aller au sentiment qui, en cette occasion comme dans toutes les autres, me porterait à vous complaire aussi bien qu'à témoigner au Souverain Pontife mon humble et profond respect. Je suis averti qu'en ce moment on ourdit contre moi de nouvelles intrigues, et j'en ar la preuve entre les mains. 11 m'importe donc extrêmement de ne rien faire, de ne rien écrire dont mes ennemis puissent abuser plus tard por.r me placer dans une position fausse ou équivoque. Or, la lettre dont vous m'envoyez le modèle, comme toutes autres lettres semblables, serait certainement de nature à leur procurer cet avantage. On la jnésenterait comme un engagement de concourir, au moins par mon silence, au système politique de Rome, et cet engagement, je ne puis le prendre; ma conscience me le défend. Je ne promettrai jamais ce que je ne suis pas résolu à tenir. En souscrivant aveuglément à tout ce qu'on m'a demandé, j'ai voulu prouver que j'étais, quoi qu'on en eût dit, un homme de paix; et tout ce que j'ai supporté, sans répondre un seul mol, de provocations, d'injures, d'outrages et de calomnies le prouve encore assez. Cette paix, à laquelle j'ai fuit des sacrifices qui peut-être, un jour, honoreront ma mémoire, cefte paix que, de loule mon âme, j'ai voulue pour les autres, qu'on m'en laisse jouir à mon tour; j'y ai droit. Ce n'est pas moi qui la troublerai. J'ai déclaré que dorénavant je ne m'occuperais en aucune façon de rien de ce qui touche la Religion catholique et l'Eglise. Que demanderait-on de plus? Voudrait-on qu'étranger à ma patrie, à l'humanité, je demeurasse indifférent îi ce qui les intéresse? Mais quelle puissance pourrait me dispenser de mes devoirs envers elle? Quoi qu'il arrive, je les remplirai dans mon étroite sphère : et si de nouvelles persécutions devaient être le prix de ma fidélilé à ces devoirs sacrés. Dieu me donnera, je n'en doute nullement, la force de les supporter avec la constance qui sied à un homme plein de foi dans l'éternelle justice, et peu sou( ieux de ce qui n'est que du temps.

« La position où je nie trouve placé est si particulière, si en dehors des communes circonstances de la vie, qu'elle justiliera, je l'espère, à vos yeux, ma persistance! dans une résolution qui n'a, comme mes actes précédents, po"ur objet que la conservation d(; la paix.

« Daignez agréer l'hommage du respect et de l'attachement avec lesquels je suis, etc.

Paris, 29 mars 1S31. »

poiulnnces. Le priMiiier mk; presse dVnlreprendre un voyage que je suis résolu à ne faire jamais : nous connaissez déjà ma délenninalion et ses motifs ; j'espère donc que vous. voudrez bien nn\ icndic le service de lui dire combien il sérail inutile d'insister sur C(! poini. Mais où a-t-il pris que je me considère connue mort à (a Socii'té? C'est, au contraire, pour la Société que je veux commencer à vivre ; j'ai envers elle des devoirs que je m'effoicerai de remplir : il peut donc se tranquilliser tout à fait à cet égnrd.

Dans peu de jours je me retrouverai au sein de ma chère solitude; solitude, en effet, car j'y serai absolument seul. Quelle joie que de respirer un air que n'ont souillé ni la lâcheté, ni la bassesse, ni l'hypocrisie, ni l'avarice ! H y a dans la nature un calme, une pureté (pîi vont droit à l'âme : là viennent expirer, au milieu des échos champêtres, les derniers bruits du monde ; et si l'œil aperçoit dans le lointain le fouet de la Justice divine qui chasse les pervers, on bénit la main qui préparc aux faibles, aux opprimés, un abri sur cette terre qui fut, à l'origine, donnée à tous en héritage ; elle entendit, il y a deux mille ans, une voix qu'aucune voix n'étouffera jamais : — Venite ad me^ onines qui lahoratiset oneratiestis, et ego reficiam vos!

Après l'hiver le plus doux, — un véritable hiver d'Italie, — nous avons un temps âjire et dur dont bien des santés se ressentent. Il en est de Tannée comme de la vie * elle présente pour chacun à peu près la même somme de biens et de maux, de plaisirs et de douleurs; la distribution seule varie. Les récoltes sont belles; mais les petits fruits ont beaucoup souffert ; cela vaut mieux que l'inverse. Si ce que l'on m'a dit est exact, vous ne tarderez pas beaucoup à revoir M. de Beaufort ; il paraît charmé de son voyage. Adieu, soignez votre santé, celle de M. de Senfft, et croyez à mon inaltérable et tendre dévouement*.

' I.cUrcs snp|)riniéos : — A M. (le Voltcr. Li ChiMiaio, 22 avril iSôi. - « ,Io crois tout à lait comme vous, écrit Lamennais, que la Iteligion et la Philosophie s'uniront dans une sphère plus élevée que celle où cllC'* ont comhalhi jusqu'ici. Ni l'une ni l'autre ne ^oru vaincue tilles sont toutes ceux d'orijçinc divine, et par conséquent inimorlellcs.

— A M'^' Il baronne de Vaux. 25 avril I83i.

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