A MADAME LA COMTESSE DE SEiNFFT
La Clienaie, le 27 avril 1854.
Nous sommes, comine vous, en plein hiver : vent dur et âpre, gelée, rien n'y manque que la pluie, et cela pour notre malheur, car rien ne pousse : les blés jaunissent, l'herbe est sèche, et les bestiaux meurent de faim. Pour surcroît de consolation, on craint que les sources, déjà presque taries, n'aient pas le temps de se renourrir, et que l'eau manque pendant l'été. Nous sommes, en outre, entourés d'incendies : cela compose un agréable état; d'autres maux, à la vérité, nous distraient de ceux-là. Les événements de Lyon et de Paris ont répandu dans les âmes une tristesse profonde ; ceux de Lyon surtout, qui, quoi qu'en dise le gouvernement, n'ont pas une origine politique, révèlent une grande plaie dans la société, plaie terrible de la faim, qui dévoi'e une partie de ses membres. Rubichon, dans son dernier livre, regrette l'esclavage antique; je n'en suis pas là. Il dit qlie le Christianisme, parmi
tant (lo Ijioiifails, a copoiidaiit pos«'; dans h» iiioikIp un prolilèmo nouveau et (jui n'est pascMicoii! résolu, le problème de la jjauvreté. 11 y a quelipie chose de vrai là dedans ; mais c'est (jue le Christianisme ne fait encore que de naître, q\ie son action vraiment politi(pie, vraimentsociale, ne fait que comnitmcer : comme le soleil à ré(jùinoxe, il entre maintenant dans un nouvel hérnisphère (pj'il visite [)()ur la première fois. De là les teuipèles qui agitentle monde, etcontinueront de l'agiter jusqu'àccque l'équilibre se soit établi : ce ne sera pas de notre vivant; mais qu'importe? Ce n'est pas de nous qu'il s'agit, mais du genre humain. Nous oublions trop qu'ici-bas notre existencen'est qu'un combat, un effort douloureux pour remonter à l'état d'où nous sommes déchus; et ce qui est vrai pour chacun de nous est vrai pour les peuples, pour rilumanité entière. Jésus-Christ n'en est-il pis le vrai type aussi bien que le chef? Qui a plus combattu, plus souffert que lui? Et tout cela sur la terre n'a dû aboutir qu'à un tombeau. Notre mal vient de ce que nous demandons, de ce que nous voulons plus. Il va paraître un petit livre qui vous déplaira fortement ' ; vous en entendrez parler : je vous supplie de ne le pas lire; quelques-uns ne doivent pas Tentendre; d'autres ne le pourront pas; ce n'est point un livre du présont; c'est un livre d'instinct, de pressentiment et de conscience. L'auteur a vu les larmes qui content des yeux des peuples; il a entendu leurs cris de souffrances, et il a senti en lui-même un grand désir de les consoler. Il est, soit qu'il se trompe ou non, convaincu que le droit est perdu dans le monde, qu'on n'y sait pas ce que c'est que l'homme, à qnoi il est destiné, et qu'on le traite comme Dieu ne veut pas qu'on traite sa créature; il croit qu'un ordre nouveau se prépare, que rien de ce qui fut ne subsistera, et que le saUit, l'unique salut, est désormais dans l'union intime de la Justice et de la Liberté ; ses paroles sont âpres ; il ne les croit pas injustes. Cependant elles blesseront, elles doivent blesser; il le sent à regret. Encore un coup, je vous supplie de ne le point lire. Il y a peut-être, au fond de fout cela, connue un devoir myslérituix, connue un entier sacriliee de soi , que l'on ne cherche point, que l'on fuit plutôt, et qui liie de
* I,cs Paroles d'un Croyant.
l'âme affaissée d'angoisse cette parole: Transeat calix iste! Cet amer calice, ille faut ])oire pourtant, et le boire jusqu'à la lie. Lorsque j'ai quitté Paris, on y parlait beaucoup des Mémoires de M. de Chateaubriand; beaucoup de personnes en ontentendu de longs fragments lus chez M""^ Récamier. On dit que c'est le plus bel ouvrage de l'auteur, plein d'imagination et de poésie ; il y aura douze volumes; peu de temps avant mon départ, je l'ai rencontré (je dis M. de Chateaubriand); il y avait bien des années que je ne l'avais vu : je l'ai trouvé extrêmement vieilU, et, en effet, il n'est plus jeune; mais ce changement m'a peiné ; sa pauvre femme est fort malade, et presque mourante d'une fluxion de poitrine, dit-on. J'admire la rapidité avec laquelle tout s'en va, tout passe. Ménagez-vous; obligez M. de Senfft à se ménager. Pour moi, je suis seul ici, étudiant, rêvant, et demandant à Dieu, pour mes vieux jours, un peu de paix que je n'obtiendrai pas : que sa sainte V(donté soit faite! Adieu, adieu!