A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
La Chênaie, le 27 avril 1834.
Me voilà, mon cher ami, dans nos bois presque encore sans feuilles, grâce à la sécheresse et au froid extraordinaire que nous ressentons : il paraît qu'à cet égard nous ne sommes pas privilégiés. On m'écrit de Florence^ : « Les montagnes sont « blanches; l'eau du bassin du jardin est prise; la première « pousse a gelé; on se chauffe comme au Nord; jamais je n'ai « vu printemps pareil. » Hélas ! si ce n'était que cela; mais nous avons eu à voir des choses bien plus tristes : les événements de Paris et de Lyon répandent sur notre pauvre pays une teinte plus sombre que les frimas du pôle. Sans parler du sang répandu et des ruines matérielles, que d'espérances flétries, détruites, au moins jusfju'à une autre saison! Le Pouvoir voulait une collision, il l'a eue -. Dans le sol, labouré par le
* M"^ de Senfft, sans nul doute.
- Les insurrections parisienne et lyonnaise de 1854. Au mois de février 1854, une diminution des prix de la main-d'œuvre fut décidée par les manufacturiers de Lyon. Les ouvriers en référèrent à une association que les chefs d'atelier avaient formée pour défendre les intérêts généraux de la classe ouvrière (l'association dite des Mutuel listes). A la majorité de 1297 voix contre 10i4, il fut décidé que les travaux seraient suspendus. Ils le furent, en effet, pendant dix jours, au bout desquels, les ressources des ouvriers étant épuisées, ils durent céder. L'interdiction fut levée, et les travaux reprirent. Mais on avait eu peur, et toute peur est rancuneuse. Six des mutueUistes (sur plus de deux mille) furent traînés devant les tribunaux comme chefs de la coalition de lévrier. Le 5 avril, les débats s'ouvrirent au sein d'une agitation telle, qu'il fallut en remettre la continuation au 9 avril. Cependant la situation s'agi^uavait. Il y eut une proclamation prononçant la déchéance du roi et la nomination de Lucien Bonaparte comtne premier consul. On vit aussi arborer ce fameux étendard dont la devise est si connue : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant! Li\ lutte s'engagea, et fut soutenue par les ouvriers lyonnais avec une incontestable bravoure. Le général Aymard, chargé de la répression, agit avec une rigueur extrême. Lyon fut mitraillé pendant cinq jours consécutifs. Le quatrième, seulement, l'insurrection parut faiblir, jusque-là, les troupes royales n'avaient pas obtenu davantage marqué. L'histoire mettra toujours tm nombre des calamités nationales les terribles jOMn/t^^s rfe hjon, en 1854. A Marseille, Terpignan. Vienne, Auxerre, Poitiers, Chàlons, mais surtout à Saint-Etienne, Arbois,. Grenoble, Luncville,
c.uioii, il va maintenanl plan! or toutes les lois qu'il nous préparait; le dcspolisiiie y élentira ses sèches et dures racines, et bien (pif, L;râce ;'i Dieu, je ne craigne pas (pi'ii parvienne à s'y alTeiniir, il y puisera cependant assez de sève pour nous couvrii {)lus longtemps de son ombre. Patience et courage, Dieu est pour nous. Peut-être, avant peu, enlendrez-vous parler de quebpie chose qui fera crier '. N'importe, j'ai fait ou cru faire
des riiouvcmenls analof^ucs éclatèrent à- la foi.>!. Les 12 et 13 avril, il y cul aussi des barricades à Paris, et le cloître Sainl-Merri devint une seconde luis le centre de la révolte. C'est dans le combat ainsi engagé qu'eut lieu le massacre de la rue Transnonain, de si funeste mémoire. Le général Bugeaml, sur la léte (lu(jucl pèse la responsabiJité de ce triste épisode, la rclrouva devant lui, en lévrier 184S, quand il aurait eu besoin de sympathie et de popularité pour organiser la résistance dont on lavait chargé. Un témoin oculaire des événements raconte qu'au moment le plus critique, et lorsque « le duc d'isly » s'apprêtait à monter à cheval, des observations respectueuses lui lurent faites : — « Ah!., dit-il, on ne maime donc pas? c'est cela que vous voulez dire?... » El il n'obtint pour toute réponse qu'un silence significatif, qui le déconcerta complètement.
* Bien évidemment la publication des Paroles d'un Croyant. Le jour même où Lamenniiis en parlait en ces termes à M. de Coriolis, il écrivait, sur ce métiie sujet, une lettre encore plus signihcalive à son beau-frère, M. Dlaize, qui lui avait demandé de relarder ce brûlant manifeste. Voici la réponse de Lamennais, empruntée à VEssni biographique dont nous avons déjà parlé.
LAÎIKNNAIS A M. UI.AIZE PÈIIE.
« La Chênaie, 27 avril 1831.
« Je reçus hier voire lettre à cini] heures. Vous aurez vu, par les deux mots que je vous écrivis sur-le-chainp, que mon premier mouvement fut de consentir à ce (pie vous paraissiez désirer vivement. J'aurais mieux fait de prendre un peu de temps, pour rélléchir, car, deux heures après, je reconnus que j'avais eu tort de me laisser aller à un sintimenl aussi naiurel, cepenilaut, que celui qui m'avait d'abord préoccupé. Ce n'est pas que je sente moins, en ce moment, le prix de vos conseils; au contraire, je ne saurais en être trop reconnais>anl, et je vous en remercie mille fois. Ils soûl pour moi une nouvelle preuve de voire bonne et tendre affection, ot c'est celle affection même (pii a fait naître en vous les craintes peu fondées, je crois, qui oui déterminé les instances auxquelles je me suis trop hàlé de céder. Vous en convieu.lrez vous-mèuie, je l'e^pèrc, apiès les éclaircissements que je vais vous donner. •
« L'écrit en question n'est pas du tout une boutade d'humeur soudaine et passajjère, mais le fruit de mûres réilexions. Il y a près d'un an qu'il esl achevé. .M M. Gcrbet, ni aucun de ceux à (p»i je l'ai lu n'y ont rien trouvé qui blesse on aucune nnnière la Ueliyion : sur ce poiut nulle dillicullé. 11 n'e>t pas davanlai;e en contradiction avec rien de ce que j'ai écrit au l'ape et dit à l' Ardievèipie. J'ai, au conlraire, toujour> déclaré, 1 1 deruiéremciit encore dans une lellre à celui-ci ', (pie je ré^ervais ma pleine liberté pour tout ce que je croirais intéresser mon pays ei l'humanité, et que ma conscience ne me pernicilait pas de concourir, wcnu' pur
' La niêine que nous venons de citer en net»-, p.ige 559.
mon devoir; le reste ne vaut pas qu'on s'en occupe. J'avoue qu'en voyant les peuples si souffrants, la tyrannie partout si pesante, j'éprouve en moi-même une grande douleur; s'il est passé dans mes paroles quelque chose de ce sentiment douloureux, si mes plaintes sont parfois poignantes, ceux qui ont une âme me le pardonneront. J'ai l'intime conviction que le monde ne jouira de la paix que lorsque la Liberté, unie à l'ordre, à la justice, au respect des droits, y régnera pleinement : c'est sous l'influence de cette pensée invincible pour moi que j'ai écrit. Je sais qu'on m'en supposera d'autres, qu'on calomniera mes intentions, qu'on refusera de me comprendre pour m'accuser plus aisément; mais Dieu me jugera. Je me regarde, à quelques égards, comme une victime de sacrifice : il faut que quelques-uns se dévouent pour tous; il faut que les
mon silence, au syslcnic politiiiue de Rome. C'est donc là une chose bien enlenduo des deuv côtés, quoique, certainement, je ne croie pas plus que vous que certaines j;ens soient satisfaits de cette liberté que je me suis formellement réservée en dehors de l'oidre l'eligicux. Je suis, en en usant, persuadé que je remplis un devoir, et à ce sujet je vous confierai qu'il y a peu de temps le cardinal Micara me faisait dire que « je devais parier, parce que autrement on en conclurait que mes opinions avaient élc condamnées, ce qui n'était pas. » Re-te donc uniquement la crainte d'une poursuite judiciaire. J'avoue qu'elle est possible, quoique, en y regjrdant de près, elle olfre de grandes difficultés. H y a plus, ce me semble, à parier contre que pour. Dans tous It s cas, je ne saurais, sans une extrême faiblesse, me laisser arrêter par cette crainte.
« Les motifs que j'ai de publier cet écrit sont : 1* « la conscience qu'en le faisant je remplis un deroir, parce que je ne vois de salut pour le monde que dans l'union de l'ordre, du droit, de la justice el de la liberté; 2" la nécessité de fixer ma position qui, aux yeux du public, est maintenant équivoque et fausse; de laver mon nom, dans l'avenir, du reproche d'avoir connivé à l'horrible système de tyrannie qui pèse aujourd'hui partout sur les peuples.
« S'il faut souffrir pour cola, peu importe; je ne le logretterai pas. 11 y a, pour chaque position, un genre de courage dont il est honteux de manquer. D'ailleurs mon ouvrage est déjà en quelque sorte publié. Tout le inonde l'attend. S'il ne paraissait pas, on m'accuserait très-justement d'avoir reculé par peur, et toutes ies conséquences que vous appréhendez, relativement à une certaine classe d'opinions, n'en existerait pas moins, peut-être même seraient pires. Je suis donc ré' solu à laisser les choses suivre leur cours. J'écris à Elie (M. de Kerlangui) dans ce sens. Veuillez lui remettre le billet que je renferme dans celte lettre. Si on avait déjà, sur ma lettre d'hier, parlé à Renduel ', je désire qu'il soit prévenu sur-lc-~ champ que ce qu'on lui avait dit est comme non avenu. J'espère, encore une fois, que vous approuverez le parti que je prends. Tout autre ouvriiail pour moi des abîmes, et ne me laisserait dans l'àme aucun repos. S'il en résulte pour moi des inconvénients, il est dans ma destinée de souffrir, et l'ieu me donnera pour cela la force dont j'ai besoin. Je vous réitère, en finissant, l'expression de ma reconnaissance, et vous embrasse tendrement ainsi que mes neveux.
• Votre frère. »
* Premier éditeur des Paroles d'un Croyant
vérités les plus iniluntos soient dites, afin fjue peu à peu 1 ou s'uccouluiue à les écouter. Au reste, si la haine, la colère, l'injure poursuivent, pendant sa vie, l'homine qui ne connaît que le Juste et le Vrai, la justice s'assied sur sa tombe.
J'ai laissé, à Paris, noli*e ami V. en assez bonne santé; vous savez qu'il a perdu sa inalhcuicuse belle-rdie de la manière la plus soudaine et la plus inattendue '. Le pauvre mari était dans une désolation profonde. Peu de jours avant de partir, je renconlrai M. de Chateaubriand (|ue je n'avais pas vu depuis son ambassaile à Berlin; je le trouvai extrêmement changé, ce ([ui me fit beaucoup de peine ; il ne faut pas juger de ses Mémoires par la Préface ^ ; on dit que c'est ce qu'il a fait de mieux : c'est tout à fait un ouvrage d'art, plein d'imagination et de poésie. Nous causâmes assez longtemps; il est, comme
* M"« Oswald de Vitrolles, née d'Arbaud de .Touques. Dans la lettre où M. de Vitrolles remercie Lamennais des paroles consolantes qu'il lui avait adressées nu sujet de ce deuil de famille, il lui parle en ces termes des Paroles d'un Croyant :
« Je n'ai encore rencontré personne qui ait assez lu cet ouvrage. Tout le monde se demande ce que c'est. H sera très-recherché, et du moins votre éditeur devrait vous en rendre bon compte. Le mérite de la forme sera loué par tout le monde : il n'en sera pas de même du contenu. Vous serez cependant ménagé parle grarfd nombre de ceux qui ne comprendront pas tout ce qu'il y a d'applications dans cette Apocalypse. Je n'en connais encore que ce qui n'y est pas, et que vous m'avez lu, et les lambeaux cités aujourd'hui dans la Quotidienne. Il me semble que vous n'aurez pas à vous plaindre de ce journal : au moins a-t-il jusqu'à présent ménagé la personne.
« Vous trouverez, dans les hasards de la circonstance, une faveur particulière ; c'est la fatigue qu'on a du Chateaubriand. On est las de ses lettres, de ses lambeaux, de ses lectures dérobées, de ses conversations écrites; enfin on « rebute sur» le Chateaubriand, et vous, vous rcparaisscB tout nouveau, après un long silence. Savez-vous (jue cela s'appelle de la « coquetterie? »
« Je partage de grand cœur, mon bon ami, ce calmant, ce bien-être que vous retrouvez dans vos champs, cette santé qui vous laisse du repos, ce loisir qu^ ne vous sera bon que si vous l'employez, connne vos livres, comme vos bois. Prenez ce bicu-là, puisqu'il vous est donné et que vous savez encore le sentir. N'allez pas compromettre tout cela en vous abandonnant, sans voiles et sans boussole, aux orages dos mers inconnues. Mon Dieu, savez-vous où vous aborderez? Savez-vous quels regrets, quels remords peut-être vous attendent au bout de cette carrière audacieuse dont le terme vous est inconnu? En vérité, je m'en préoccupe pour vous. » — M. de Vitrolles à Lamennais. Paris, 2 mai 185i.
2 La Préface des Mémoires d'outre-tomOe fut publiée dans les journaux en 1854.
tout le monde, en face de'l'avenir, et n'y distinguant pas grand'chose; il voit seulement que l'Europe s'en va en République; toute pensée sérieuse de Restauration me paraît bien loin de lui. Je ne sais si vos légitimistes de Toulouse en sont là : ici nous en avons qui conservent des espérances; sur quoi fondées? .Ne le leur demandez pas : ils espèrent parce qu'ils espèrent et veulent espérer. Mais qui triomphe, c'est le juste-milieu; il se croit éternel; nous en avons déjà tant vu, de ces éternités ! J'ai reçu, à Paris, le charmant billet de M"' de Coriolis, et je vous ai mandé combien j'en avais été touché : veuillez l'en remercier de nouveau pour moi, et lui faire agréer mes respectueux et tendres hommages. Que deviennent MM. vos fils? Rappelez-moi, je vous prie, à leur souvenir; ils sont toujours présents au mien. Adieu, moucher ami : aimez-moi toujours comme je vous aime : c'est dire beaucoup, mais vous êtes généreux. Mon adresse est simplement à Dinan, Côtesdu- Nord. Encore une fois, adieu!