‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 19 sur 238 · A MADEMOISELLE CORNULIEH DR LUCIMÊRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE CORNULIEH DR LUCIMÊRE

Le 11 mai 1K20.

Yotro lettre, mon e\rellt>nto niTiie, iri'aurnit f;iit plus de plaisir, si elle me donnait de meilleures nouvelles de vos santi-s à toutes; la mienne a été fort mauvaise depuis que je ne vous ai écrit, et je suis encore extrêmement faible. La mort de notre pauvre petit Louis, au moment où il allait venir près de moi continuer ses éludes, m'a tout à fait abattu. La vie n'est qu'un long tissu d'afflictions. Vous pouvez vous faire une idée de la désolation de la mère, du père et de toute la famille. Enfin, Dieu l'a voulu ; il faut se soumettre, espérer qu'un jour on se retrouvera dans un monde meilleur.

La position de l'Archevêque ' n'est pas agréable. Se taire, après de pareilles accusations, est une chose pénible, pour peu qu'on ait de conscience, ou même d'amour-propre; mais aussi, que répondre? Du reste, il n'a fait son Mandement, dit-on, que pour avoir le cordon bleu à la Pentecôte : — c'est là son « saint Esprit. »

On me mande de Rome que Léon XII n'avait, dans son cabinet particulier, que deux gravures : une image de la sainte Vierge et mon portrait, qu'il avait fait placer au-dessous^. J'ai pensé que celte petite anecdote vous ferait plaisir, et vous rassurerait, au besoin, sur ma catholicité.

Je suis, comme vous, un peu étonné qu'on laisse là l'abbé Le Tourneur; voilà des années qu'il se ménage; il ne lit point pour ne point parler; il se tient prudemment à honnête distance de ce qui déplaît et de ce qui inquiète; et tout cela, zéro. C'est affligeant. Oh! la bonne politique que de n'en point avoir, d'aller droit son chemin, et de ne désirer au ciel et sur la terre que la volonté de Dieu ! J'ai été fort aise de la nomination de l'abbé Carron ', parce que je crois que ce sera un

' Mgr de Qiielon.

* On peut voir, dans les Notes et souvenirs placés en tête de cette Correspondance, comment ce porlrait se trouvait dans le cabinet du Pape. ^ Le neveu du directeur des Feuillantines.

1)011 évêque; et puis j'espère que son saint oncle priera pour lui, et lui obtiendra les grâces de lumière et de force dont il aura tant besoin.

Vous allez vous trouver bien seule, après tous ces départs. Mille tendresses, je vous prie, à notre bonne Villiers, à Angélique que j'ai tant d'envie de revoir, à Constance, Adèle, Clara, Hélène, et à mon cher père Carissan. N'oubliez pas non plus Jeannette, Jeanne, Peggy, et enfin tout ce qui se souvient de moi.

Il serait possible que l'abbé Gerbet, qui vous offre ses hommages affectueux, fît un petit voyage à Paris, dans le mois d'août; cela dépendra des circonstances : il est presque toujours souffrant; ce sont les nerfs qui le tracassent : j'espère que la belle saison lui fera du bien.

Mon frère court, en ce moment, la Basse-Bretagne; je ne puis le voir que racement, et chaque fois très-peu de temps. Pour moi, je suis l'homme du monde qui voyage le moins. Je n'ai pas pu aller une seule fois chez ma sœur. Écrivez-moi le plus que vous pourrez, mon excellente amie; c'est vraiment charité, car vos lettres me font grand bien. Vous savez que je suis tout à vous, à la vie, à la mort.

22i. — A M. LE COMTE DE SENFFT.

Le 28 mai 1829, jour de l'Ascension.

Quand est-ce que, nous aussi, nous nous élèverons au-dessus de cette terre? Quand nos pieds s'en détacheront-ils, et la regarderons-nous d'en haut? Il s'en allait loin de la vallée de larmes, dans la Cité de paix, là où la lumière ne tarit point, où ne pénètre aucun des vains bruits de ce monde, où tout est harmonie, vérité, amour; il montait vers son Père, et, longtemps après, l'œil de ses disciples le cherchait encore dans l'espace immense. Pauvres exilés, errants dans le désert aride et stérile de la vie! oh! quand nous sera-t-il donné de le suivre, et de prendre à jamais possession de la demeure qu'il est allé nous préparer! Quis clabit mihipennas? Volabo et requiescaml

. La lettre dont vous avez rexlrème bonté do. mCnvoyor copiti est difj^iic de la vertu de celui qui la êerile*; l'extrait de l;i première est aujourd'hui répandu dans toute la France, et produit sur beaucoup (l'es|)iits une impression fAchcuse. Il serait l)ien, je crois, pour Tintérét des doctrines catholiques, que l'auteur arrêtât, par une déclaration pubhque, le mal qui se ftiit en son nom; il consultera là-dessus sa conscience : cela le regarde, et non pas moi.

Il n(! vent pas entendre parler, dans un sens qui ne soit pas purement spirituel, de lu libertc des enfants de Dieu. Ainsi un évêque ne comprend pas que Jésus-Christ a affranchi le «^^enre humain dans tous les sens; qu'avant lui le peuple était nécessairement esclave; qu'en le délivrant de l'esclavage de l'erreur et du péché, il l'a délivré aussi de l'esclavage politique. Un évêque n'entend pas comment le christianisme a partout aboli la servitude, comment il a changé la société, et créé la vraie liberté, inconnue auparavant. Après cela, faites des livres, défendez la Rehgion, l'Église; écrivez des traités d'arithmétique pour ceux qui avouent bien que deux et deux font quatre, mais qui ne veulent pas, pour rien au monde, que quatre et quatre fassent huit. Lorsque je viens h considérer l'étonnant phénomène que nous offre le temps présent, je trouve à peine assez de force en moi-même pour me consoU'r d'avoir rompu le silence que tant d'autres ont gardé si heureusement pour eux. L'Église était là, seule dans l'arène, livrée aux bêles et aux gladiateurs; j'ai senti le désir de combattre pour elle, de la défendre selon ma faiblesse. Aussitôt évêques et prêtres accourent pour voir cela; les poches remplies de pierres, ils s'asseoient, et c'est à qui, de dessus leurs bancs, où ils se reposent à l'aise, lapidera le mieux le mal avisé, le téméraire qui a eu l'audace de s'exposer à la dent des ours et des tigres, sans mission; ceux même qui Texcusenl de cette hardiesse s'irritent quand ses mouvements ne sont pas à leur gré; ils n'auraient pas fait connue cela, et la pierre arrive pour le lui prouver^.

* La lettre de l'cvèque de Pignerol, que nous citons plus loin.

* Nous donnons en note la lettre d'excuses du prélat, aux scrupules duquel

Ne pensez pas, au reste, qu'en jugeant ma position je voulusse qu'elle fût autre en ce qui me touche personnellement : sans doute, elle est pénible, considérée sous un jour humain; sans doute la nature, en certains moments, se soulève et souffre; mais ce que j'ai fait, je l'ai dû faire. J'ai obéi à Dieu, je le crois du moins, et jusqu'au bout, avec sa grâce, j'accomplirai ce qu'il demande de moi. Vous verrez, dans le Mcmorial^ un article de l'abbé Gerbet sur le livre d'Âffre ; l'abbé Rohrbacher en achève une réfutation plus étendue. Quant à mon

répondent indirectement ces dernières lignes, empreintes d'une amertume si légitime ;

l'évêque de pigxerol a m. le comte de senfft-pilsach.

« Pignerol, 17 mai 1829.

« Monsieur le comle,

« J'ai su toutes vos peines de famille, et mon cœur y trouvait un motif nouveau de redoubler mes vœux, pour attirer sur vous et sur tout ce qui vous entoure les bénédictions qui devaient adoucir la douloureuse situation où vous vous trouviez. Mais comn>e il e>l écrit : non duhis in xlernum fliicluiitionem justo, la Frovidence vous a rendu au calme que ces nombreuses épreuves de douleur avaient dû un peu altérer.

« Eh ! bon Dieu ! pourquoi n'y a-t-il pas des eaux thermales sur les bords enchantés du lac Majeur' je verrais alors se renouveler les moments si doux, si religieux, si honorables, où j'avais, l'année passée, le bonheur de jouir de votre compagnie; j'y suppléerai par le souvenir, par l'espérance et par la continuité de mon tendre et respectueux dévouement.

« Vous me rendez url vrai service en m'appronant l'inexplicable indiscrétion du vicaire général de Mgr l'évêque de Gap : vous m'avez expliqué à notre illustre ami delà meilleure manière, parce que c'est la véritable. Mais à quelque chose malheur est bon, et Votre Excellence verra, | ar la lettre ci-jointc, que je vous prie de lire, ma profession de foi bien claire et bien franche sur l'ouvrage de .M. l'abbé de Lamennais. Je vous avouerai pourtant encore, monsieur U- comle, qu'il me semble que notre géant breton et catholique frappe bien rudement sur le respectable arciievèque de Paris. 11 me semble que l'huile sainte aurait dû un peu radoucir les coups portés sur une tète qui en avait été ointe : même dans une défense légitime, je crois que l'on doit abonder en ménagements, et entourer les vérités qu'on leur dit d'une sorte de séduction de formes, où la iranchise des regrets et de la vénération sert de passeport à tout ce qu'ils sont obligés de lire ou d'entendre.

« Soyez assez bon pour cacheter et mettre à la poste ma lettre à M. Arnaud, après que vous en aurez pris lecture aussi lon(jucment qu'il vous plaira.

« Faites agréer mes hommages à tout ce qui porte le nom de Louis, chez vous, et à tous ceux et celles qui l'iionorent si bien.

« Au nom de Dieu, souvenez-vous de moi dans vos saintes prières, et veuillez agréer toujours avec bonté les sentiments les plus respectueux et les plus distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur le comte, de Voire Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.

« f Pierre Jos,, évêque de Pignerol. »

I)K LAMKNNAIS. 55

ouvrage sur la Sociétéy je ne sais quand il paraîtra, .le m'occupe à présent, clans les couris loisirs qui nie restent, d'une autre chose qui me semble plus pressée.

J'espère que l'air d'Arona hâtera la convalescence de la comtesse Louise, et fortifiera la santé de M'"" de Senfft. Tout à vous, cher ami.

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