‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 20 sur 238 · A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT

Le 4 juin 1829.

Je suis profondément touché des contradictions de foute sorte par lesquelles il plaît à Dieu de continuer à vous éprouver; je lui demande pour vous, de tout mon cœur, patience et résignation. Les croix les plus pesantes, loin de nous abattre, devraient nous consoler; elles sont comme le signe du chrétien et la marque sensible de l'amour de Jésus-Christ pour ceux qui lui appartiennent; car il est écni : qiCil faut entrer par beaucoup de tribu ations dans le Royaume des cieiix.

Nous approchons d'une crise terrible. Vous ne sauriez vous faire une idée de l'état de la France en ce moment. Le pouvoir se dissout avec une rapidité effravanle; les factions s'arrachent ses débris. L'anarchie des Chambres est au comble. On voit dans les discours des hommes qui préparent un bouleversement quels projets ils méditent, et le temps de l'exécution n'est pas loin. Les journaux, les cours publics, avec un concert qui suppose une direction suprême, poussent l'opinion vers le but que l'on veut atteindre, et qu'on atteindra infailliblement. D'un autre côté, le parti Yillèle et le parli gallican, saisis d'une espèce de rage, remuent ciel et terre pour arriver à leurs fins particulières. Ce sont eux qui commenceront la persécution religieuse. L'enfer n'a rien pi'oduit de plus ignoble et de plus dangereux. Ils se sont emparés de l'Association catholique, qu'on n'a pas su défendre ; Laurentie et Berryer s'en retirent : d'autres les suivront. Elle deviendra un instrument du mal, et c'est ainsi que tout semble concouiir pour assurer

son triomphe. Certes, je ne m'en étonne pas; c'est le contraire qui m'étonnerait. C'est pourquoi Dieu me fait la grâce de ne pas éprouver la moindre crainte à la vue de cet avenir si douloureux et si prochain. J'ai la conscience d'avoir fait mon devoir, et je suis préparé à tout ce qui peut et doit naturellement en être la suite. Ce serait se tromper beaucoup que de croire qu'il y avait là quelque chose d'évitable par les calculs et les ménagements d'une politique humaine ; ce sont eux, au contraire, qui ont tout perdu. Sauvons du moins la Uberté du naufrage universel! Voilà ce que je me suis dit, ce que je me dis encore, ce que je me dirai tant qu'il me restera un souffle dévie.

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