‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 193 sur 238 · A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT

Le 8 octobre 1854.

Je n'ai lu qu'avec un vif tressaillement de crainte ce que vous me dites de l'accident arrivé à M. de Senfft. J'aurais été plus inquiet encore, si je n'avais su qu'il a plusieurs fois éprouvé de

pour continuer les bonnes œuvres que celte pauvre sœur avait commencées. — ]\P^^ de Uidnière à Lamennais. Paris, ^O septembre 1854.

' Quelque fortes qu'aient été mes peines, cher ami, elles ne m'ont pas un instant distrait des vôtres, car, quoique vous en disiez, vous ne pouvez être insensible à de si cruelles épreuves. Ce qui me chajçrine le plus, c'est de savoir que l'apostat Chàtel ne cesse de proclamer votre nom dans sa chaire empestée, et qu'il ose vous citer comme ayant déserté l'Eglise Romaine parce que vous en avez, dit-il, reconnu les abus... Je ne saurais vous exprimer à quel point je suis indij^née. Un mot de vous suflirait sans doute pour con- Ibndre cet homme méprisable. Mais, ce mot, jugerez-vous à propos de le dite?... — 1m même au même. Même lettre.

scmblal)les évanouisscinonts, sans (ju'ils aient eu de suites ■graves. Cela ne laisse pas de doubler beaucoup, et je comprends à merveille que votre santé s'en soit péniblement ressentie. Je vous plains aussi d'avoir perdu Tisa : ces pauvres êtres si bons, si attacliés, si fidèles, sont, en nn sens, quelquefois plus à regretter que les hommes si égoïstes et si inconstants; il n'est pas douteux que la l*rovidence n'étende sur ces pauvres créatures, selon des lois que nous ignorons, son inépuisable'amour. Someare tobe foiuid in (lie ScriptiireaboiU tliat mysterious dispensation. Par exemple, dans les Psaumes : « Vous sauverez, Seigneur, les hommes et les animaux, — hommes et jumenta. » Le mot hébreu que la Vulgate traduit par jumentay signifie proprement « tout ce qui est animé, tout ce qui vit.» II n'y a, ce me semble, de difficulté que sur la permanence individuelle. Du reste, on peut croire, et je crois, qu'en fait de bien, tout ce qui peut être donné sera donné; je crois également à ce développementprogressif dont vous parlez; j'y crois surtout pour l'homme, et c'est pourquoi je ne saurais, le moins du monde, entrer dans la désolante opinion suivant laquelle ce qui se passe serait le symptôme terrible de la défaillance dernière et la dissolution de la race humaine. Il n'est pas dans mon âme une seule puissance, un seul instinct qui ne répugne à admettre cela; j'y trouve, au contraire, une foi immense dans l'avenir de la Société, une espérance inébranlable de quelque chose de grand qui se prépare pour elle dans le secret des décrets divins. Nous assistons, n'en doutez pas, au commencement d'une ère nouvelle, et c'est parce ([u'elle est nouvelle que le passé nous paraît mourir, et qu'il meurt en effet, non tout entier, — car en tout ce qui fut, il y a une partie, un germe premier impérissable, — mais dans ce qui, en lui, était assujetti aux conditions du temps. On s'étonne que, disposant d'une si grande niasse de forces matérielles, on ne puisse arrêter les événements qui déplaisent et iinpiiètent : c'est s'étonner d'être impuissant contre les lois naturelles et universelles des êtres ; c'est s'étonner de ne pouvoir vaincre Dieu. M. de Maistre le disait, il y a quarante ans, mais il le disait en un sens faux et que l'Humanité ne pouvait avouer. Préoccupé d'une idée hor-

rible de châtiment fatal, il ne voyait que deux choses dans l'histoire : le crime d'un côté, le supplice de l'autre. Avec une âme généreuse etnoble, tous ses livres semblent avoir été écrits sur un échafaud. Sa philosophie impitoyable a Timpassibililé du juge qui dit toujours : La mort ! Je ne suis pas surpris que le bourreau ait été, à ses yeux, si grand. Dieu, au contraire, dit toujours : La vie! car « il n'est pas le Dieu des Morts, mais le Dieu des Vivants. » Cependant cet homme, si sec et si dur comme penseur, ne pouvait se défendre d'un pressentiment magnifique ; un reflet de je ne sais quel resplendissant avenir, impénétrable à sa raison prévenue, avait plus d'une fois brillé sur le glaive qu'il tenait constamment levé sur le genre humain; son œil apercevait ce que son cœur ne reconnaissait point, tandis qu'à d'autres le cœur révèle ce qui est encore profondément caché à leurs regards. N'écoutez que votre âme ; elle vous rassurera sur les destinées futures des peuples : l'âge terrestre n'est point fini. L'homme n'a pas, il s'en faut de beaucoup, accompli le cercle de ses progrès ici-bas : il n'est pas prêt encore pour la grande transfiguration : on a dit de lui une chose très-vraie, c'est qu'il n'a pas été mis sur la terre pour y jouir du bonheur, mais pour s'y perfectionner; l'histoire seule le prouverait, et, plus que toute autre, celle de notre temps. Je vous remercie de m'épargner la lettre de Val. ^ : qu'avons-nous à nous dire l'un à l'autre? Mille et mille choses tendres à M. de Senfft. Je vous souhaite courage et santé. S'il est au fond de mon cœur une place où l'affection soit plus inaltérable et plus vive, c'est là que vous êtes ^.

* Yaleriani. Voir la lettre 400, page 560.

2 Lettre supprimée:— A ili""^ la baronne de Vaux. La Chênaie, 14 octobre 1854.

421. - A WONSEIGNEUII M ATIIIAS, KVI'QUt^ DE S Al .NT - liU lE UC '.

A la Chênaie, le '2 novembre 1834.

Monseigneur,

J'apprécie, comme je le dois, vos bons procédés qui me sont bien connus, et je vous en remercie. Si d'autres personnes,

' Nous donnons ici la lettre de Mgr l'évoque de Saint-Brieuc à laquelle répond Lannennais :

LÉVÊQUE DE SAINT-DRIEUC A l'aDBÉ DE LAMENNAIS.

« La Bellière, 26 octobre 183i.

« Monsieur l'abbé,

« Au moment où je faisais des visites épiscopales dans l'arrondissement de Dinan, je témoignai à M. de la r.cllière le désir d'avoir une entrevue avec vous, chez lui, ou dans votre maison de la Chênaie. Je me rendis, en consé<iuencc, hier, auprès de sa l'ami Ile, et on vient de m'y remettre sa réponse par l'tînlremise de M. Marion. Je regrette que votre indisposition actuelle vous empêche de recevoir, et je suis, au surplus, sensible aux choses obligeantes pour moi que sa lettre contient. 11 m'est impossible de prolonger ici mon séjour, étant attendu pour afl'aircs importantes à Ploubalay, d'où je me rendrai à Saint-Brieuc pour la fête de la Toussaint. Mais une circonstance favorable se présentera, au milieu du mois prochain, pour me retrouver à la Bellière. M. l'abbé Berthier m'a engagé à venir célébrer la fête de Saint-.Malo dans sou église, et j'y ai consenti d'autant plus volontiers que votre frère Jean-Marie doit aussi être, à la même époque, à Dinan, pour la retraite de ses Frères d'école. Vous savez sans doute combien j'apprécie leur établissement qui rend de si grands services à mon diocèse : c'est un bien qui me lit oublier promplemeut les petits désagréments que j'avais éprouvés au commencement de mon épiscopat, quand je me vis o'oligé de changer de grands-vicaires. Aussi ai-je fortement engagé l'abbé de Verdalle, mon neveu, à fonder luimême des écoles dans son pays, à l'instar de celles de Bretagne. Je me suis empressé, en dernier lieu, de lui écrire pour le prévenir contre ce que \'Ami île la lielKjion avait mis dans un de ses numéros, au sujet de quelques tra(a>series que l'on disait avoir eu lieu à Bennes ou à Sainl-Méen; je sentais qu'il pouvait eu résulter de la défaveur pour monsieur votre frère, et pour ses écoles.

«Soyez donc bien persuadé, monsieur l'abbé, que rien ne peut me faire oublier les services que vous avez rendus à la Beligion, vous et monsieur vutie frère. Je ne méconnais pas la vérité de cet axiome : Kriurc humanum eut, ni celui de l'Ecriture : Infirnium in fldc suscipilr. L'Apôtre dit, à la vérité: Atqur incre/:!! ; mais il

ajoute : Obsfcra viim omiii piilieulitï. Oh! si je pouvais réparer le mal qu'a dû

faire un oubli de celte leçon, dans une certaine circonstance délicate, avec quel zèle ne m'y einploierais-je pas!...

« Jus([uà présent, je n'avais pas osé me llatt.>r «pie l'entrevue que j'ai désirée pût avoir du succès, roui-être u'ètais-je pas dans le cas d'avoir été vu sous des couleurs assez favorables, quand la situation où était mon clergé me faisait un devoir de parler de vos écrits! Je devais vous avoir indisposé contre moi, et plus

comme je l'entends dire, en ont envers moi de tout différents, je les ignore : il faudrait trop se courber pour regarder si bas.

encore vos collaborateurs, dans le temps où le Souverain Pontife ne s'était pas expliqué.

« Aujourd'hui, dans l'état d'abandon où ils vous laissent, j'ai pensé qu'il n'en était pas de même de M. de la Bellière, l'ancien ami de mon frère, qui a servi avec lui autrefois dans l'artillerie. L'affection qu'il m'a témoignée, depuis que je suis à Saint-Brieuc, m'a fait connaître son bon cœur, et j'ni su dès lois qu'il est pour vous Vami fidèle, l'ami incomparable qui n'abandonne pas son ami dans la ncce^silè. Ce sera donc sous ses auspices que je me présenterai de nouveau chez lui, ou, si vous le préfériez, chez M. jlaiion, en qui j'ai la même confiance, quoique je le connaisse moin; personnellement. Monsieur votre frère devait être alors (après le 15 de novembre) dans ce pays-ci; combien ne me sera-t-il pas agréable de nous voir tous disposés à adoucir vos peines! J'engageai mon clergé, dans ma dernière Instruction Pastorale, à prier dans la même intention; je l'ai fait moi-même, et je continuerai en mettant ma confiance en Dieu.

« Je suis, avec une considération distinguée,

« Monsieur l'abbé,

« Votre obéissant serviteur, » . « t Mathias, évêqne de Sainl-Brieuo. »

Mênne après la réponse de Lamennais, si respectueuse, mais si catégorique, Mgr Mathias ne se regarda pas comme battu. La lettre suivante le prouve :

\ l'abbé F. DE LAMENNAIS.

« Saint-Brieuc, 27 décembre 183i.

« Monsieur l'abbé,

<( Je ne vous oublie pas dans votre solitude; je vous y ai rendu visite, et je vous promets de revenir avec le même intérêt qui m'y avait conduit une première fois ; ce ne pourra être qu'au mois de mars, lorsque j'irai donner le sacrement de la confirmation aux paioisses de la ville de Dinan; j'espère que j'y retrouverai monsieur votre frère, et sans doute cette fois nos mesures seront mieux prises, pour que nous nous trouvions ensemble à la Chênaie. Que je souhaiterais de faire un voyage tout à fait consolant ! J'ai pou parlé du notre premier entretien. J'ai pen-é qu'il fallait surtout éviter défaire parler le public, et île faire sonner la trompette des journaux. Au reste, je n'y ai rien vu qui puisse donner lieu de s'occuper de vous, que ce qui a été dit récemment d'une lettre de M. le comte de Monlalivet, écrite au Pape. Hélas! vous ne pouvez doul-îr qu'elle ne m'ait fait faire des réflexions que je n'ose pas confier à ce papier. Je dirai seulement que j'ai prié Dieu avec une nouvelle ardeur, me souvenant des paroles qu'un vénérable évoque adressa à sainte Monique, qui le jiressail d'entrer en conférence avec son fils...

C'est avec ces sentiments, monsieur l'abbé, que je vous présente mes vœux bien sincères, à ce moment où une nouvelle année va commencer. Je voudrais être plus près de vous, pour vous les exprimer de vive voix. Veuillez, je vous prie, offrir mes civilités à M. Marion ; mon désir serait de le voir chez lui, et pareillenieul la famille de M. de la Bellière, quand je retournerai chez vous. Je pense qu'il y aurait alors une Ircs-bonne pêckc, si;r ce bord de la mer

* Agréez l'assurance de mon attachement, et du désir que j'ai de vous en donner des preuves qui m'attirent votre estime, et aussi (permettez-moi cette expression) votre reconnaissance.

« t Mathias, h'êque de Sainl-Brieuc. »

DE I AMRNNAIS. 411

Je serai toujours charmé de vous voir ; cependant ma santé fort cliaiicelanle ne me permet pas d(t sortir de chez moi, en cette dure saison. Je crois d'ailleurs comprendre que votre désir serait de me parler de certaines choses siu" lesquelles j'ai résolu de ne me point expliquer, l/entrevue que vous me pioposez serait donc parfaitement inutile sous ce rapport ; elle n'aurait qu'un avanta^^e, qui me scTait tout personnel, celui de vous assurer de vive voix du respect et des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monseigneur, etc.

Page 1