‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 192 sur 238 · A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUCINIÈIIE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE CORNULIER DE LUCINIÈIIE

La Chênaie, le 6 octobre 1834.

Je prends une vive part, mon excellente amie, à la perte que vous éprouvez ; les mêmes circonstances m'ont atteint moimême : j'avais économisé une très-petite somme pour le cas où je serais obligé à quelque voyage; c'était tout ce que je possédais au monde; on me donna le conseil de l'employer en fonds espagnols; cela m'a réussi comme à vous. Si vous me permettez de vous dire franchement ce que je pense, à voire place, au lieu de me désoler trés-inutilement, je chercherais un placement sûr pour ce qui me rest^ait; et je vivrais, comme auparavant, en partie avec le revenu, en partie, s'il le fallait, avec le capital : votre famille n'a aucun besoin de votre fortune; que suerait- ce, pour elle, que quelques milliers de francs de plus que vous lui laisseriez en vous gênant beaucoup, et quel gré vous en saurait-on? Pensez à vous d'abord, et ne vous inquiétez point du reste : à chaque jour suffit sa malice. Quand vous vous serez rendue malade, les autres s'en porteront-ils mieux?

Ce que vous me dites de Villiers m'afflige -; je crains qu'elle

* Lettre supprimée : — A M'"" la baronne de VaiLV. La Chênaie. 2 octobre 1854.

-J apprends de bien Iri.Mes nouvelles de ma panvre Villiers. Adèle me mande qu'elle satïaisse d'une manière lrè>.-sensil)le. Je sais i|ue le séjour d'Avranches ne lui était pas aijréable; et, depuis la mort de sa sœur, on lui a persuadé (ju'clle devait liabilcr celle ville, et renoncera Paris et à Rennes,

ne soit retenue dans un lieu qui lui déplaît par une fausse idée de devoir ou de délicatesse : que Dieu nous la conserve l Je voudrais vous voir réunies : on se console ensemble, et tout le monde a besoin d'appui. J'ai toujours été frappé de ce que nous perdons de bonheur, non par la nécessité des choses, mais uniquement par notre volonté. Que voulez vous? Les hommes sont ainsi faits, et les femmes aussi. Je puis, quant à ce qui me concerne, vous assurer, en toute vérité, que jamais je n'ai joui d'une paix si profonde ^ Si je pouvais, de fois à autre, causer avec mes amis, je ne saurais réellement que désirer; car peu me suffit, et la tranquillité de ce lieu, la liberté entière que j'y trouve, sont pour moi des biens au-dessus de tous les biens. Aussi ne suis-je pas près de retourner à Paris, à moins que des circonstances imprévues ne m'y forcent.

Mille choses aimables et affectueuses à ma petite Hélène ; souvenirs à vos bons domestiques. Mon frère vous verra probablement au mois de novembre; je lui envie ce plaisir : ne vous chagrinez point, et faites ce que je vous conseille; il faut savoir, dans cette triste vie, louvoyer contre le vent. Adieu, ma bien chère amie; lout à vous de cœur, et pour jamais.

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