‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 200 sur 238 · A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT

La Chênaie, le 7 mars 1855.

Je vous écris au milieu d'un effroyable coup de Vent qui emporte les toits et déracine les arbres, espèce d'ouragan mêlé de tonnerre, qui nous arrive après des jours de véritable printemps. Ne voyez-vous pas là une image de notre pauvre vie, que les vents aussi agitent et brisent, et dont ils dispersent çà et là les débris? A mesure que je sens la mienne s'en aller, je me reporte avec plus de charme sur un passé qui ne fut pas non plus sans orages, mais sur lequel, en même temps, la bonne Providence versa de grandes douceurs. Ces longues soirées de la rue du Bac me reviennent en mémoire ; je revois tout ce qui était là, et je vous plains, et mon âme s'unit encore avec la vôtre. Ah! croyez-moi, la vraie, la soUde, la tendre

affection est la seule chose réelle, la seule qui ne passe point ; lorsque tout le reste change, charitas manet. Qu'importent les pensées, les opinions? Elles ne dépendent point de nous, ou n'en dépendent guère. Nés à Constantinople, à Téhéran, à Bénarès, que seraient pour nous toutes les ((uestions qui remuent si vivement notre Europe passionnée? Dans cet immense conflit d'idées contradictoires, je crois, de part et d'autre, à plus de bonne foi qu'on ne s'en suppose mutuellement, et je ne blâme en moi-même aucun de ceux qui, se trompassent-ils, guidés uniquement par leur conscience, ne regardent, ne désirent que le Vrai et le Bien, complètement détachés de tout intérêt personnel. Je ne saurais exprimer l'horreur que m'inspire tout ce qui tend à rompre le lien d'amour parmi les hommes, tout principe qui autorise à se haïr et à se nuire réciproquement, à cause des manières diverses dépenser. N'est-ce pas une grande pitié que cela, lorsqu'on vient à considérer, après quelques siècles, l'espèce de rage qui armait les frères contre les frères pour des questions dont personne aujourd'hui ne se soucie? Ces pleurs, ce sang, pourquoi ont-ils coulé? Les savants disent pourquoi, et les autres ne peuvent les comprendre. C'était bien la peine d'ouvrir mon âme à tant de fureurs, et d'attrister la terre par tant de crimes ! Dans sa charité immense, infinie, Jésus-Christ s'écriait : « Oh ! si vous connaissiez le don de Dieu! » Et qu'est-ce que le don de Dieu, si ce n'est la charité môme? Beus, charitas. « Il enverrait, disait-il, son esprit aux siens. » Et qu'est-ce encore que l'Esprit divin, si ce n'est l'Amour même, essentiel, éternel, l'Amour qui est la vie du Souverain Etre et de tous les êtres? Il viendra, n'en doutons point, plus ardent, plus abondant, et « enseignera toutes choses à ceux dont les cœurs se dilateront pour le recevoir, » et « renouvellera la (ace de la terre. »

Parlez-moi de votre santé, et de celle de notre cher comte ; la mienne n'est ni bonne, ni absolument mauvaise ; voilà tout. Je vis tranquille et caltne dans ma solitude profonde, faisant des vœux pour l'ilumanitè, au sein de laquelle fermente quelque chose qui se dérobe en parlie à ma faible vue, mais cer-

taineincDt qnol([ue chose de grand. Après Dieu, je ne liens fortement qu'à elle seule en ce inonde. Aimer Dieu, aimer le prochain, n'est-ce pas toute la Loi? N'était le souvenir d'un petit noFnhre d'êtres dont la Providence m'a séparé, et qui me seront éteniellenient chers. rien ne troublerait la douceur des jours paisibles que je coule ici sans désirs terrestres, sans désirs au moins (jui se rapportent à moi. Il y a une immense joie dans un innnense désabusement. Si vous saviez comme je demande à Dieu, pour vous, un peu de repos et de paix vers la fin de votre carrière si laborieuse et si agitée ! Je dis un peu, car le vrai repos, la paix parfaite est ailleurs, et n'est point ici . Adieu ! Que la Providence vous |console dans vos aftlictions, et vous bénisse, maintenant et toujours, de ses plus douces bénédictions ^ î

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