‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 199 sur 238 · II · texte numérisé non relu

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point. Que voulez-vous y faire? Il n'a pas plu à Dieu, qui leur a tant donné, de leur donner un peu de raison, laquelle n'aurait rien gâté pourtant : ils s'en vont s'enfonçant dans une espèce d'enfance, que l'histoire, un jour, — si l'histoire s'occupe d'eux, — aura bien de la peine à caractériser sans perdre quelque chose de sa gravité convenue. Politiquement parlant, ils me paraissent descendre en droite ligne du gonfalonier Soderini, à qui Machiavel fitl'épitaphe que voici :

La notle che mori Pier Soderini, L'aima n'andô dell' inl'erno alla bocca; E Pluto la gridô : Anima sciocca, Che inlerno? Va nel limbo de' bambini*.

A prendre les choses du côté sérieux, c'est cependant un fait bien remarquable que cette débihlé mentale où tombent les partis à leur déchu . A mesure que la Société qui se renouvelle incessamment par les générations successives, s'avance dans ses voies, il y a constauiment une portion de la race humaine qui reste dans le passé, comme pour veiller autour du tombeau des institutions, des opinions qui ont fait place à d'autres amenées par le progrès général. Ce peuple des sépulcres s'habilue peu à peu à prendre pour le soleil la lampe qui éclaire la demeure des morts, et pour la voix de Dieu même, l'écho monotone de cette vaste et froide solitude. Étrange état, certes, et bien propre à faire réfléchir! Au reste, en ne croyant pas à la durée de ce que nous avons en ce moment, les royalistes ne se trompent point: mais ils se trompent beaucoup dans les motifs de leur prévoyance ; ils s'imaginent que le juste-milieu sera tué par le principe de la monarchie légitime, tandis qu'il succombera sous le principe démocratique, le seul, aujourd'hui, qui ait de la vie dans presque toute l'Europe ; la République y devient de plus en plus l'unique gouvernement possible ; elle s'établirait demain, par la seule force des choses, sans les grandes destructions qui restent encore à opérer, et qui seront le résultat de la lutte terrible et universelle qui se

' La nuit où nioiirut Pier Soderini, — Son ànic se prcsenla au seuil de l'enfer; — Et Pluton lui cria : « Slupide âme, — Pourquoi l'enter? Va donc aux limbes des enfants ! »

prépare, quelles que puissent être, d'ailleurs, les alternatives du combat. Les puissances absolues, poussées par une nécessité invincible à des excès toujours croissants, ne tarderont pas à réveiller les peuples endormis dans une torpemmomenlnnéc; alors on entendi'a un Ijeau la[)age. Que Dieu nous soit en aide à cette époque qui n'est pas loin!

Je vous assure, mon cher ami, qu'on est heureux de re^çarder l'avenir du fond d'une retraite obscuie et tranquille, tranquille surtout à cause de son obscurité mémo. Aussi mo rappelai-je souvent les vers de Lucrèce qoi vont si bien à ma position :

Suave, mari magno, turbantibus œquora ventis, etc.

J'ai tiré ma nacelle au rivage, et suspendu, comme dit Horace, mes vêtements mouillés dans le temple du Dieu de la mer. Si pourtant il me sera doux, aussi, de sortir de cette retraite, quand ce sera pour vous revoir, et M'"*^ de Coriolis, et monsieur votre fds, à qui je vous prie de dire combien je suis sensible à leur souvenir. Vous savez, mon ami, quelle place vous tiendrez toujours dans le mien.

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