‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 202 sur 238 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

La Chênaie, 5 avril 1855.

Je ne connais que trop, mon cher ami, cette vie étourdissante dont vous me parlez, où le temps passe et passe encore,

' Mijr Fossombrone t'iait le ministre dirigeant du grand-duc de Toscane. C'était l'homme le plus doucement inerte, le moins remuant, le plus spirituellement picilique qui lui jamais. Personne mieux que lui ne comiaissait la valeur de l'adage fameux : ()///>/« non moveas ! M. de Yitrolles, quelque temps ministre à Florence, racontait de ce personnage et de son incurie philosophique les historiettes les plus plaisantes.

2 Lettres supprimées : — .1 3/"'« /û baronne de Vaux. La Chênaie, 10 mars 1S55.

— A M. le baron de Yitrolles. La Chênaie, 21 mars 1835.

sans qu'on puisse se dire comment il a passé; espèce de rêve bizarre, fébrile, enivrant et fatigant, qui, au réveil, vous laisse la tête lourde et l'âme vide. Je préfère, quant à moi, la tranquillité, bien qu'un peu monotone, d'une rustique retraite, et, tout pesé, je me fais « rat des champs. » Les royalistes feraient bien, à mon sens, de prendre le même parti, car c'est, je crois, en pure perte qu'ils se trémoussent à la ville. Vous avez raison de dire qu'ils ne sont plus rien, du moment où ils se relâchent de la rigueur de leurs principes; mais ne seraientils pas encore moins s'ils s'y tenaient? Ils s'accrochent, comme ils peuvent, au monde qui marche devant eux, assez semblables aux chevaux attachés derrière une charrette ; bon gré, mal gré, il leur faut la suivre, sans qu'ils aident à son mouvement, et le contrariant quelquefois, mais jamais de manière à l'arrêter tout à fait. Ainsi en est-il du gouvernement philippique : il retarde l'invincible cours dos événements, et voilà tout. N'est-ce pas une chose des plus remarquables que de le voir, sans que rien l'ébranlé extérieurement, s'affaiblir de luimême et mourir d'impuissance? Par une nécessité indépendante de toute opinion, la Société tend à se constituer sous une autre forme, qui ne sera point le produit d'une théorie abstraite, mais le résultat du besoin de vivre. Les hommes attribuent beaucoup trop d'importance à leur action; elle a bien moins d'influence qu'ils ne se le figurent sur les destinées des peuples. Les causes sont placées plus haut; mais ils ne les voient pas, et ils voient ce qu'ils font, vraies mouches du coche.

Ce que vous me racontez de Berryer est réellement incroyable; il doit faire d'étranges réflexions sur ce qu'on appelle les « amis pohtiques^ » Que ne les plante-l-il là? Mais il ne le

* M. de Coriolis, dtins sa lettre du 23 mars t855, avait parlé à Lamennais des démarches faites auprès des notabilités du parti royaliste pour obtenir d'elles l'acquittement d'une dette sacrée, contractée envers l'orateur du parti. En échani^e des magniiiqucs profits auxquels il renonçait en quittant la carrière du barri>;ui pour continuer la lutte parlementaire, ne lui devaiton pas, en eliet, quelque indemnité? L'obliiialion était si claire, qu'on principe elle nélait''conte>tée de personne. Mais il ne faut pas connaître les hommes bien à fond pour deviner que, dans la pratique, beaucoup de riches

pcut;il est trop engagé: — car je m'abuse fort si ce sont ses convictions qui le retiennent. Coinbien de ^^ens sont ainsi retenus, par une sorte d'honneur, dans des partis qu'ils méprisent au fond, et dont ils ne partagent en aucune manière les folles idées, ni les espérances non moins folles ! Plus je vais, plus je trouve qu'on est heureux d'être exempt de pareils liens, et de ne dépendre, en tout, que de sa raison et de sa conscience.

Pendant que les doctrinaires vont vous donner à Paris le spoclacle d'un procès dans lequel (outes les lois de la justice sont impudennnent violées, — comme pour tracer la voie aux réactions futures et les autoriser*, — l'Angleterre prépare sa révolution. Des événements de même nature germent peu à peu au sein de l'Allemagne, en proie à tout ce que l'arbitraire peut enfanter d'odieux : joignez à cela les affaires d'Espagne et les complications politiques de l'Orient, ce sera un beau tumulte quand le premier craquement se fera entendre. En attendant, on fait bien d'aller écouter M. Lacordaire, car il a certainement un rare talent de parole, de l'imagination, de la chaleur, tout ce qui exerce une vive action sur les hommes assemblés - Voyez- vous souvent notre ami V.? Il devait aller, au printemps, chez son fils, à Tournon, et de là à VitroUes; j'ignore s'il est parti, n'ayant point reçu de réponse à la dernière lettre que je lui ai écrite. Et vous, mon ami, irez-vous aussi passer l'été à la campagne ! Elle commence à reverdir déjà, et je jouis, plus que je ne puis l'exprimer, de ce renouvellement de

cl puissants seigneurs cherchaient à s'y soustraire. C'est à quoi Lamennais fait allusion.

* Le procès des insurgés d'avril. Avant que les débats eussent commencé, la Chambre des Pairs avait déjà eu deux procès acessoires à vider, l'un avec la presse, l'autre avec le barreau. L'attention publique était éveillée au plus haut point sur le débat politique qui allait s'ouvrir. La composition du comité de délense, le choix des conseils, pris à dessein hors du barreau, l'attitude des journaux, évidenmient l'avorable aux accusés, donnaient un caractère solennel à ces préliminaires. L'ouverture des débals était lixée aux premiers jours de mai.

* ... Que vous conler encore?

Que l'abbé Lacordaire

Fend des flols d'auditeurs pour aller à i>a chaire,

Ole, elc. — M. de Coriolis à Lamennais. Paris, 23 mars 4835.

vie qui contraste si fort avec toutes les décadences dont nous sommes environnés. Les œuvres de l'homme fleurissent une fois, puis elles se fanent et meurent : il n'y a point pour elles de second printemps. Croyez bien, mon ami, que mon affection pour vous n'aura jamais de déclin.

m. — A MADEMOISELLE ANGÉLIQUE DE TRÉMEREUC.

La Chênaie, 8 avril 1855.

J'ai eu, ma bonne et tendre amie, bien des fois la même pensée que vous. Je voulais vous écrire, et puis les occupations, et je ne sais quelle paresse qui prend chaque jour plus de force en moi, m'en empêchait, et je me disais : v( A quoi bon, en effet, quelques froides lignes? Ne sait-elle pas ce qu'elle est pour moi? que jamais la vieille affection qui m'unit à elle, depuis tant d'années, ne saurait s'affaiblir dans mon cœur? )) et quand je m'étais dit cela, je restais en repos, comme si vous aviez pu m'entendre Ce n'est pas là me justifier, c'est raconter simplement les choses telles qu'elles sont. Au demeurant, croyez bien que je n'ai pas changé, ni ne changerai jamais à votre égard; au contraire, il semble qu'à mesure qu'on avance dans la vie, les anciennes affections deviennent plus chères et plus précieuses : rien ne les remplace, rien n'a la douceur de ces attachements éprouvés qui sont devenus l'âme même. L'avenir si court qu'on a devant soi est trop étroit pour des désirs et des espérances nouvelles, et tout ce qu'on peut encore attendre de bonheur, — pauvre et faible attente ! — on ne le cherche que dans ses souvenirs. Je vois, par la date de votre lettre, que vous êtes à la campagne, et je vous en féUcite; pour moi, je ne me plais que là. Je n'ai jamais beaucoup aimé le monde; à présent, il m'inspire un insurmontable dégoût : ce ne pourrait être qu'une pensée de devoir qui me fît sortir de ma sohtude, et cela n'est guère prévoyable. Je n'ai pas renoncé, cependant, à quelques voyages à Paris, où j'ai un très-petit nombre d'amis véritables, que je serais fâché de ne pas revoir de temps en temps. Ici je mène la vie des

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champs : je planto et j'abats; je fais des allées, des terrasses; je bâtis même, non un château, mais une portion de bassecour; tout cela m'occupe; je passe mon temps à diriger les ouvriers, et, depuis six mois, c'a été presque mon uni(juc emploi, dautant que de lurLe.s indispositions, de vives douleurs à l'épigastre, ne m'ont guèie permis aucun aulre travail. .Ma santé, maintenant, est un peu meilleure : pourquoi ne me diles-vous rien de la vôtre? j'aime à croire que c'est parce que vous n'avez pas, en ce moment, à vous en plaindre ; n'importe, il aurait fallu m en doinier l'assurance. J'ai appris avec beaucoup de peine la maladie de notre chère Villiers ; son âge et sa faiblesse rendent, en ce genre, tout inquiétant. Pour Ninette', elle est mieux que jamais; elle doit aller, après le carême, passer un ou deux mois chez son cousin, à Saint-Hilaire, d'où elle me promet de venir ici; mais je n'ose y compter. Et vous, mon amie, quand vous reverrai je, avec ma bonne petite Clara? Ilélas ! comptez combien déjà d'années de séparation. La vie ne paraît-elle pas un rêve, et un rêve bien triste? Songez à Kensington-Gore^ et aux vingt années qui se sont écoulées depuis lors, et à ce qui les a remplies, et à tout ce que nous avons vu paraître, et aux peines et aux joies qui se sont évanouies comme de vaines ombres. Étrange chose que notre existence! j'envierais celle du petit oiseau, — et plus encore celle de réphémère qui, le matin, sort des eaux, et, avant que le soleil se couche, a accompli sa destinée, — si je ne me figurais une existence plus vaste, plus puissante, où l'Univers, s'ouvrant devant nous, livrera ses mondes et ses merveilles à jamais inépuisables à notre curiosité et à notre amour. Mais j 'liais trop loin sur cette route-là, et je m'arrête. Adieu donc, bonne et chère amie! J'embrasse la tante et la nièce de toute la tendresse de mon cœur.

' M"" de Luc'miùre.

— C'est en Angleterre, nous l'avons dit, que Lamennais avait rencontré pour la preiiiièrc lois tes trois précieuses amies, objet d'une affection si durable et si toucbanle.

^ l-eltres supprinit'es : — ^1 M. de Potter. La Cbenaie, 10 avril 1855.

— A M. le baron de Vitrollrs. Mémo date.

— .1 M""' la baronui' Champy. 24 avril 1855.

— A la même. 27 avril 1835.

i32. — A MESSIEURS LES MEMBRES DU COMITE DE DEFENSF. DES ACCUSÉS D'AVRIL.

La Chênaie, 11 avril 1835.

Messieurs,

J'accepte de grand cœur la mission que vous me donnez, au nom des accusés d'Avril, de concourir à leur défense, dans le procès inouï qui leur est intenté. Le sentiment profond de mon insuffisance aurait pu seul me faire hésiter; mais j'ai pensé qu'en cette occasion, l'on avait surtout compté sur mon zèle, et celui-ci ne défaillira point. Je serai heureux et fier de m'associer, dans cette circonstance solennelle, aux hommes qui représentent, avec un courage si généreux, les sacrés principes d'égahté et de liberté auxquels les peuples devront leur complet affranchissement, et le monde un meilleur avenir.

Sous très-peu de jours, je partirai pour m'aller mettre à la disposition du comité de défense.

Agréez, messieurs, mes salutations fraternelles.

F. DE LA MeNJNAIS.

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