‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 210 sur 238 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

La Chênaie, 12 novembre 1835.

Je ne sais, mon cher ami, ce qui vous fait penser que j'attribue un grande influence aux journaux ^; je leur en crois fort peu en ce moment, par la raison toute simple que leur puissance n'est que celle de l'opinion, et que l'opinion, ils ne la créent pas; ils l'expriment seulement telle qu'elle est; or

sache. S'il se tait, il est méconnu de son siècle : s'il parle, il est persécuté. Voilà mon homme, et vous pouvez l'être. » — M. de Vitrolles à Lamennais. 20 octobre 1855.

Lameinnais répond :

« En réalité, le reproche que vous me faites, ce n'est pas d'exprimer ce que je pense, mais de penser autrement que vous; car vous trouveriez magnifique que « je fisse de ma poitrine une digue au torrent des idées popu- « laires. » Si j'étais tory, tout serait bien. Or, très-cher, ne voyez-vous pas que c'est là l'élernelle parole qu'on se renvoie mutuellement, depuis que le monde est monde : — Votre opinion diffère delà mienne : or, j'ai raison ; donc, vous avez tort... — De plus vous admettez dans l'humanité deux tendances également naturelles et nécessaires, quoique opposées. Si tous, comme vous le voudriez, étaient dans la vôtte, une loi naturelle serait donc renversée : et sur quoi fondez-vous l'obligation de se placer plutôt dans l'une que dans l'autre?

« J'ai, au surplus, extrêmement peu de foi dans toute puissanceindividuelle; j'en ai au contraire beaucoup dans cette espèce d'instinct général qui dirige le mouvement progressif des peuples, et je ne sache pas un seul exemple qu'on l'ait jamais combattu avec succès. Tous les Iioidur's qui picsident aux grandes époques de l'histoire n'ont eu de force que parce qu'ils s'étaient, plus pleinement que les autres, identifiés à l'esprit de leur temps.

a Pour moi, cher ami, persuadez-vous bien que je n'ai pas l'immense ridicule de me croire un de ces hommes-là, et que je n'aspire qu'à terminer obscurément une vie obscure.. »

* Prenez garde de ne pas trop abonder dans votre sens, Vous savez, vous n'avez pas mis en oubli que vous avez en moi un ami vrai, mais vrai comme vous êtes digne d'en avoir tdi. Eh bien, cet ami vous dira, en toute franchise : Chacun estime l'état des choses selon scïs désirs, ses opinions, ses intcrêls. Peu voient hors de ce cercle. Il y a pourtant quelque chose à voir au delà, et ce quelque chose, ce n'est le journal d'aucune couleur qui nous en informera. Les journaux, qu'on croit tout, ne sont rien aujourd'hui. Croyez-m'en. Vous le reconnaîtrez plus tard. — M. de Coriolis à J.amennais. Château de G ruche l, 1" novembre 1855.

la masse dos Français iieii a, aujouril'liiii, aucune bien arrêtée.

Une partie des lé},nliinist('S ne demanderaient pas mieux que de se rattacher à Louis-Philippe, et ils n'y manqueront pas dès qu ils pourront le faire avec quelque décence. Fj'opposilion dynastique ne vise qu'au [)ouvoir et aux emplois. Les répuhhcains, en faible minorité dans le pays, révent vaguement un meilleur avenir; et tout le reste vit sous lempire à peu prés exclusif d'un égoïsine abject, (ioncentré dans les intérêts et dans les jouissances matérielles. Voilà les faits dans leur nudité: qu'en conclure ? Que notre société malade et pourrie tend à se dissoudre complètement? Non pas du tout, à mon avis. Ge mal hideux, dont nous voyons que la France est attaquée, n'est qu'une éruption du virus que lui ont inoculé ses gouvernements; elle guérira, soyez-en certain, et plus vite qu'on ne se le figure : Sanabiles fecit Deus nationes terrx. J'ai foi, une indicible foi, aux lois qui régissent rFIumanité. La corruption, sous d'autres formes, était-elle moins grande en 89? Lorsque l'atmosphère se charge de lourdes et noires vapeurs, il se lève bientôt un vent (jui les chasse. A la longue, c'est le bien qui prévaut toujours. Il ne s'agit donc que desavoir, pour prévoir ce qui sera, quelle est la mesure du bien, c'est-ù-dire des améhorations sociales devenues nécessaires à une époque donnée. On peut se tromper, sans doute, dans cette appréciation, mais beaucoup moins qu'on ne l'imagine, lorsqu'on dehors de toute prévention l'on examine les instincts constants, les invariables désirs des peuples, la tendance uniforme et prolongée des choses. Au surplus, tradidit mundiim dispiUationibvs eorum^ et je laisse èuchaenn le droit, que je réclame pour moi-même, de penser là-dessus tout ce qui lui plaira. Ce sont, en définitive, les événements qui jugent; et, à l'époque où nous vivons, ils ne se font pas longtemps attendre : dnnque pazienm !

Vous ne tarderez probablement pas à retourner à Paiis, car la campagne commence à devenir un séjour un peu rude pour ceux qui n'y ont pas pris racine comme moi. Nous avons eu de fortes gelées, mais courtes; quelques-uns voient là le présage d'un hiver rigoureux; jene m'en inquéte guère, quant à moi :

près de son feu, dans une chambre bien chaude, avec des Hvres, — et je n'en manque pas, — les journées s'écoulent rapidement; on n'est obligé de quitter ni ses pantoufles, ni sa robe de chambre; le soleil vient-il à luire un instant? on s'en va, tel qu'on est, humer ses rayons. Il n'est pas jusqu'au bruit de la tempête, soufflant à travers les arbres dépouillés, que je ne préfère au bourdonnement confus des sottises qui vous en* trent à la fois par les deux oreilles, dans un salon. Mais je m'aperçois, mon ami, qu'il est plus que temps de ménager les vôtres. Je finis justement, — qui me l'eût dit? — comme la colombe d'Anacréon. Encore un mot, pourtant, de respect et de tendre affection ; puis c'est tout : dixi.

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