A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT
La Chênaie, le 15 novembre 1855.
Mon Dieu ! que j'aurais voulu être près de vous, pour aider M, de Senfft à vous soigner, et lui être, à lui-même, de quelque consolation dans ces cruels moments! Je ne désire point de part dans les joies, mais j'en voudrais une ample, et bien ample, dans les douleurs de ceux que j'aime. Enfin la Providence vous a conservée à ce cher comte, pour qui vous êtes tout sur la terre, et je l'oserai dire, — en me plaçant à une longue distance en arrière, — à moi aussi, qui vous suis et vous serai toujours si tendrement dévoué. Les vieux et solides attachements prennent chaque jour une force nouvelle, lorsque par ailleurs tout passe et change autour de nous. Notre pauvre vie individuelle est toute dans le passé, comme notre vie commune, notre vie de l'espèce, est toute dans l'avenir : chacun se le fait selon ses pensées, selon son cœur, surtout, et voilà l'unique diffèienco. Mais, chose l'emarquable, personne ne se contente ni ne veut du présent ; les plus favorisés, et en apparence les plus heureux, pas plus que les autres. Je me réjouis de vous savoir dans un climat plus doux que celui que
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VOUS venez de quitter '. IJoaucoup de chooes vous y manquent; mais où ne manque-t-il rien? Vous avez au moins une belle nature et un ciel ma^Miifique à contempler. I/It.die est, de tous les pays que je comiais, celui où l'on peut le mieux se passer des hommes, et ce n'est assurément pas un médiocre avantage en ce temps-ci. Toutefois, je regrette que nous n'ayez pas une petite société intime qui vous distraie agréablement, et fasse diversion aux pensées solitaires qui pèsent aujourd'hui, d'un poids si lourd, sur l'Ame de ceux qui ont une âme ; je puis en parler scienunent, au sein de ma profonde retraite; et, néanmoins, celte retraite m'est chère; je m'y plais, quoique ma santé s'y affaiblisse aussi sensiblement qu'au milieu du mouvement de Paris : celui-ci use par dehors, et l'autre par dedans. Quelquefois, dans mes rêveries, je me donne des ailes rapides, et me voilà qui vous apparais, — bien inattendu, comme vous pensez, — et après les premières émotions, les premières phrases sans suite, nous causons à cœur ouvert de mille et mille choses sur lesquelles on ne s'écrit point; et les heures s'écoulent dans ces doux et faciles entretiens, qui rappellent tant de souvenirs, raniment tant d'années qui ne reviendront point. Puis l'inexorable présent pose sur mon front sa main froide, et je rentre tristement dans la réalilé, et l'œil intérieur cherche encore longtemps la vision qui s'est évanouie. Cher comte, si vous saviez combien ces quelques lignes de votre main m'ont rendu heureux ! Mais c'est vous revoir qu'il faudrait. Je ne l'espère pas en ce monde. Mon cœur, du moins, sera toujours prés de vous. Que Dieu vous bénisse tous les deux, qu'il veille sur vous, qu'il vous protège, vous soutienne, vous console dans les inévitables maux de cette vie ! c'est toute mon âme qui vous demande cela, ô Père qui êtes aux cieux ! Pater noster qui es in cœlis - î
* Vienne.
- Lettre supprimée : — AM. de Potter. La Clionaic, 15 novembre 1835.