A MONSIEUR
Paris, '22 mai 1837.
Lorsque VOUS me proposâtes de remettre entre mes mains la rédaction du journal le Monde, ]e vous déclarai, en présence
votre apologie, tlevanl vos adversaires. Mais où nie laissi'-je aller? Vous la connaissiez bien; et, au moment où j'écris ceci, je crois la voir qui me îouril, comme on sourit dans le ciel. » — 18 mars IS57.
de M. B, que je n'acceptais qu'à deux conditions : la première, qu'en ma qualité de rédacteur en chef, je jouirais d'une indépendance absolue, d'une autorité entière; la deuxième, qu'il me serait justifié que le journal pouvait se soutenir au moins deux ans, quel que fût le nombre des abonnés. Vous adhérâtes à ces conditions : la première forme la base de notre traité; vous savez ce que j'aurais à dire sur la seconde.
Quant à la promesse verbale que j'aurais faite, dites-vous, de placer cent vingt actions, j'affirme que j'en entends aujourd'hui parler pour la première fois; j'affirme que, lorsqu'on me demanda si je ne pourrais point être utile au Monde, sous ce rapport, je répondis que «j'en saisirais sans doute avec empressement l'occasion, si elle se présentait; mais que, n'ayant aucunes relations sur lesquelles je pusse fonder des espérances de ce genre, je ne m'engageais à rien absolument; » et ce que j'affirme ici, vous le savez comme moi; autrement, vous m'auriez rappelé cette prétendue promesse : ce que vous n'avez jamais fait, monsieur.
La lettre que je reçois de vous est donc en contradiction formelle avec nos conventions tant verbales qu'écrites, et non moins en contradiction avec tout ce que vous m'avez dit jusqu'à ce jour. Car, loin de vous plaindre à moi du caractère de la rédaction, vous y avez toujours applaudi sans restriction, vous m'avez toujours engagé à persévérer dans la même voie.
Maintenant vous dites que « au détriment du journal et de « ses intérêts, je me suis écarté du programme primitif du « Monde. » D'abord, je ne pense pas, monsieur, que vous vous soyez figuré que je fusse homme à me mettre au service des idées d'autrui, et que vous vous soyez figuré cela au moment même où je stipulais expressément ma parfaite indépendance. Ensuite le programme primitif du Monde m dit rien, dans sa vague généralité; et c'est pourquoi je vous communiquai, ainsi qu'à M. Dubois de Jancigny, membre du conseil de surveillance, mon programme à moi, inséré dans le Monde du 10 février, et que vous approuvâtes complètement. Prétendricz-vous aussi, par hasard, que je me sois écarté de celui-là?
Do plus, les reproches qu'il vous convient, en ce moirient, de m'adresser sans y croire, sont é^^alenient faux et absurdes.
Il est f;ju\, inalériclleinonl Cmux, que le Monde se soit lu sur aucune des questions qui ont occupé l'attention publique; et quand, à ce sujet, vous dites que « ce journal n'a été que « l'expression de mon individualité, » pour vous répondre, il faudrait commencer par vous comprendre; or, je n'ai pas, je l'avoue, ce bonheur-là.
Se plaindre, comme vous le faites, qu'on n'ait pas « comparé « entre elles les institutions, les lois, les mœurs de tous les « peuples, selon le programme primitif; » c'est, parmi vos reproches, celui auquel s'applique assez naturellement, ce me semble, l'une des deux épiiliètes que j'avais à justifier.
J'ajouterai, sur ce qui regarde les intérêts matériels du journal, que le chiffre des abonnements élevé, en moins de trois mois, de six cents à deux mille, prouve assez que ces intérêts ne sont ici qu'un prétexte, et un prétexte très-maladroitement choisi.
Monsieur, il ne s'agit, au fond, de rien de tout cela. Vous voulez retirer de mes mains le journal. Tel est le but de la honteuse intrigue, ourdie dans l'ombre depuis plus de deux mois, dont vous vous êtes fait l'instrument, et dont vous connaissez, comme moi, les premiers moteurs, et mieux que moi, peut-être, l'origine secrète. De là, votre étrange demande de me séparer de M. Didier^, demande où, de votre part, après ce que je vous ai tant de fois répété touchant les engagements d'honneur qui nous lient l'un à l'autre irrévocablement, je ne pourrais voir qu'une gratuite insulte, si de vous à moi l'insulte était possible. De là cette hardiesse (je veux employer le mot le plus doux) de me proposer une association avec... qui? avec qui, monsieur? encore un coup avec qui? Je ne souillerai point ma plume de ce nom-là. Félicitez-vous que l'indignation s'éteigne dans un autre sentiment.
Monsieur, vous avez raison en un point, et c'est le seul : vous avez très-bien jugé que, sous aucun rapport, je ne pou-
' M. Charles Didier, auteur de Borne souterraine.
vais descendre à une lutte personnelle avec vous; tenons-nousen là. Vous voulez reprendre votre journal? Eh bien! je suis, moi aussi, disposé à vous le rendre, à résilier le traité qui vous lie aussi longtemps que je n'aurai pas consenti à l'annuler.
Voici donc, à mon tour, les propositions que je vous fais, et auxquelles je demande une réponse décisive et prompte.
Par une transaction, faite double entre nous, et dans laquelle M. D. interviendra, comme il est intervenu dans le premier traité, ce traité sera résilié d'un commun accord.
Celte transaction, signée de vous et de nous, sera déposée en main tierce, pour les doubles nous être remis respectivement, sitôt que vous aurez satisfait aux conditions suivantes :
1** Le payement intégral de ce qui m'est dû, ainsi qu'à M. Didier et à M"^'' Sand. Il est dû à M'^'^Sand 100 francs, pour un article; à M. Didier, 100 francs aussi, sur ses honoraires du mois dernier ; à M. Didier et à moi, nos honoraires du mois courant ;
2° L'engagement par écrit de solder, au plus tard le 10 juin, ce qui sera dû à tous ceux, quels qu'ils soient, qui auront fourni des articles au Monde, jusqu'au jour où nous le quitterons ;
5^ L'engagement, également par écrit, de rayer mon nom des prospectus du journal, et de faire disparaître les affiches sur lesquelles il se trouve.
Tout cela, monsieur, peut être réglé en vingt-quatre heures, si vous le voulez ; et, afin de prévenir tout relard, je vous propose M. Raban pour être le dépositaire de la transaction, signée de nous, et dont il devra remettre un des doubles à chacune des parties, dès que les conditions énoncées ci-dessus auront été exécutées.
Jusque-là, nul n'a le droit d'intervenir, à aucun titre et à aucun degré quelconque, dans la rédaction du Monde. Mais vous sentirez parfaitement que, pour les intérêts du journal, pour vous personnellement, pour tout le monde, il esta souhaiter que l'état présent cesse le plus tôt possible. Désormais, cela ne dépend que de vous.
J'ai rhoiincur d'être, monsieur, votre très-liumble serviteur *.
ioS. — A M. LK MAIIQUIS DE COIUOLIS.
Au Faite, par Ârnay-le-Duc (Côte-d'Or), 30 août 1857.
Me voici en Bourgogne, mon cher ami, pas loin du lien on naquit madame de Sévigné, et plus près encore du château de son cousin de Bussy, ce modèle quelquefois si étonnant de suffisance. On ne pensait plus guère, dès ce temps-là, aux vieux ducs, dont il reste pourtant des traces assez remarquables. C'est à la fois plaisir et pitié de voir comnrie tout s'efface vile dans ce monde : l'histoire n'est qu'une sorte de palimpseste, une feuille sur laquelle chaque siècle vient écrire à son lour, après avoir gratté ce qu'avait écrit le siècle précèdent. Traditur xinim xvo. Et nous aussi nous nous en allons ; il y a derrière nous des gens qui nous poussent, et qui trouvent que nous tardons bien à leur céder la place qu'ils ne garderont guère : Vanitas vanitatum, et omnia vanitas, disait le Sage, il y a trois mille ans, et le Sage avait grande raison; mais pas plus que vous, lorsque vous vous êtes moqué de ceux qui m'envoyaient sur les bords du Tibre. Que veulent-ils donc que j'aille l'aire là? et quelle idée de me faire voyager sous la cuculle du P. Géramb ! « Le prochain est drôle quelquefois. » Rome désormais n'a rien à me dire, et je n'ai rien à dire à Rome. Chacun a sa voie qu'il n'a point choisie, sa voie providentielle où il faut qu'il marche. Une irrésistible puissance interne nous conduit où nous devons aller. Vous me demandez ce que je fais. Rien, en ce moment : j'ai un peu travaillé
' LoUrcs supprimées : — A M""" George Sand. Paris, 25 mai 1837.
— A la même. Paris, 17 juin même annoe.
— A M""" la baronne Champij. Du château de Sans-Souci, près Sczannes (Marne). 8 juillet 1837.
— A M. de Vitrolles. Datée du même endroit, 7 août 1837.
— Au même. Du niémtî lieu, 10 août.
— Au même. Du mcnic lieu, 21 août.
478 CORRESPONDAISCE
à un petit ouvrage que j'espère achever cet automne; à présent, je me repose; je jouis de la campagne et de la société de quelques bons vieux amis, au milieu desquels je suis venu passer le mois de septembre, dans un joli pays, qui le serait davantage encore si l'on y voyait un peu plus de soleil. Mais il est si tranquille ! on y vit si paisiblement! « C'est proprement un charme, » mais le charme sera bientôt rompu. Et vous, mon ami, n'irez-vous point respirer aussi l'air des champs? ou serons-nous l'un et l'autre les deux rats du bon Horace ? Pour moi, les étés me pèsent; je m'y redis sans cesse:
Orus, quandoego te aspiciam?
Et le reste que vous savez. N'est-il pas vrai qu'on ne fait plus rien qui ressemblée cette divine poésie? Mais en revanche, nous avons les poèmes de messieurs tels et tels... et les épîtres de M. Viennet. Adieu, mon ami, soignez-vous et pensez quelquefois à celui sur l'affeclion duquel vous pouvez certainement le plus compter '.