‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 230 sur 238 · AU Mi- ME · texte numérisé non relu

AU Mi- ME

Mercredi, 25 novembre 1840.

J'apprends, mon cher ami, par un billet de monsieur votre fils, que vous êtes malade depuis deux mois; je n'ai pas besoin, certainement, de vous dire combien je m'en afflige. Dès que les soins de mon procès^ me laisseront deux heures

* Le même monument a reçu, depuis^ les restes mortels de M. de VitroUos.

~ Lettre supprimée ; A M. d'Ortiyues. Paris, '25 septembre 18 iO.

^ Le procès dont parle ici Lameiiiiais — et le dernier (pj'il ail subi — est celui qui lui tut intenté à raison delà publication de sa brochure intitulée: le Pays et le GoiiveDietnent. CaUc brochure parut chez Pai^nerre, le lô octobre 1840, au moment où la politique ullrà-pacilique de celui qui s'intitulait : « le Napoléon delà paix» avait révolté tous les instincts généreux du pays. Lamennais insistait sur la honte de cette politique; il tonnait contre l'embastillementdc la capitale; il llétrissaii les abus de police par lesquels ou s'efforçait d'étouffer l'esprit d'association dans les classes ouvrières. Après s'être élevé contre le système des arrestations préventives, il disait, par exemple :

« Sous un préti xle quelconque, — le plus fulilo suffit, — on s'empare d'un homme qui gèno ou qui déplaît; — on l'ensovelit dans un cacliol ; on l'y tourmente de mille manières, on le si'pare des siens, on l'associe à dc> voleurs, à des as.sassins; on prolonge indélniiMicnl rin>truction ; elle durera des mois, des années même, s'il plail ainsi au\ nnnislrcs de l'aibilraire; aucui.e raison pour qu'elle linissc, car elle n'allire sur eux aucune responsabilité, lis peuvent enlever le premier venu à sa famille, à ses affaires, le ruimr, le torturer, plonger dans une affreuse misère sa l'enune el ses enfants : loin d'avoir à craindre, je ne dis pas le cliàliment, mais le hlàme do ce monstrueux abus de pouvoir, ils seront remerciés de leur zèle.

« C'est le régime oriental, moins le lacet : mais le supplice n'en est que plus long.

« Chez un pcupl(> qui en est là on ne doit plus parler ni de liberté, ni de so-

dont je puisse disposer, j'irai m'informer de vos nouvelles, si toutefois je ne suis pas en prison : on a si grande envie de m'y mettre, et tant de moyens pour se passer cette envie, qu'il me paraît assez difficile qu'on n'y réussisse pas. Au reste, je m'en inquiète fort peu. Sans me flatter d'avoir plus de force qu'un autre je m'en sens toutefois assez pour dire : omnis locus forti patria est, et pour ajouter : et domus,

ciélé; et ce n'est pas une société qu'un amas de créatures humaines réduites à cette ignominie: — c'est à peine un chenil. »

On voudra bien se rappeler ici ce que Lamennais écrivait le 20 septembre précédent, sur l'arrestation de son neveu, et le serment qu'il s'était fait à lui-même de protester contre l'arbitraire dont il avait vu, à ses côtés, une si étrange et si excessive application.

La conclusion de la brochure de Lamennais, entre autres passages, contenait ceux-ci:

« En cet état, que faire?

« Coniballre jusqu'à ce qu'on ait vaincu le système dont l'effet, si ce n'est le but, est de livrer la Fiance à ses implacables ennemis... Reconstituer la Société, la tirer du cloaque où des hommes pervers l'ont volontairement plongée, l'arracher des mains immondes et rapaces d'une avide aristocratie, pire cent fois que l'ancienne, — la rasseoir sur les bases éternelles de la justice, du devoir et du droit.

« Réforme ! réforme ! tel est le cri qui doit retentir d'un bout à l'autre du pays, de Brest à Strasbourg, de Rayonne à Dunkerque.

« La réforme, une réforme complète nous délivrera de la race égoïste des lâches et des traîtres, des exploiteurs qui ne voient dans le peuple qu'une proie à dévorer.

« La France ne saurait périr, — le monde a besoin d'elle. Si donc, — je le dis aux timides, — si vous ne voulez pas une reforme pacifique, vous aurez nne réforme violente. Choisissez !

Huit ans après, la révolution de 1848 s'accomplissait aux cris de Vive la Réforme!

Violemment attaqué par M. Partarricu-Lafojse, qui, dans un réquisitoire do trois heures, s'attacha surtout, avec plus d'adresse que d'équité, à le dénoncer aux jurés comme un ancien partisan du despotisme théocratiquc, as>~ez faiblement défendu d'ailleurs par M. Mauguin qui, de eon plaidoyer, fil une revue des questions politiques à l'ordre du jour, Lamennais fut, par le jury, déclaré coupable « d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement de Louis-Philippe, d'attaques contre le respect dû aux lois, d'apologie de faits qualiliés crimes et délits par la loi. » Sur ce dernier chef, la décision du jury ne fut rendue qu'à la majorité simple. La question relative au délit « d'excitation à la haine entre diverses classes de la société, « lut résolue négativement. L'éditeur Pagnerre fut déclaré non coupable sur toutes les questions.

Lamennais fui condamné à un an de prison et '2,000 fr. d'amende.

11 paya l'amende jusqu'au dernier sou, et fit, jusqu'au dernier jour, le temps de prison.

MM. de Chateaubriand, David d'Angers, Garnier Pages, Larabil, Corme-

iM. de Vilrollcs est revenu de Provence mieux portant que jamais, Dieu merci ! J'espère que, sans voyager, vous en ferez autant bientôt, et je ne désire rien plus vivement. Notre ami, ù peine déboîté, s'est remis (mi route pour aller passer une ou deux semaines à Caulaineourl'. Adieu, mon ami : recevez l'assurance de tous mes vieux sentiments.

Mille souvenirs affectueux à monsieur votre fds-.

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