A M. LE MARQUIS DE COIUOLIS
A la Chênaie, le 8 octobre 18'29.
Je pense, monsieur le marquis, que vous êtes de retour d'Angoulême, avec le cher Emmanuel ^, que je n'ai point
* L'établissement de Malestroit.
' Emmanuel de Coriolis, second fils du marquis.
oublié et que je n'oul)li(3rai point, et à cause de lui, et à cause de vous, qu'il continuera, j'espère. Le voila bientôt sur le point d'entrer dans celte longue et triste cai rière humaine, triste en tout temps, mais surtout dans le nôtre; car q\u\ peut-on prévoir désormais? Je suis frappé, en général, de ralfaiblissement de l'espérance; elle s'use et s'éteint tous les jours. On a été trompé tant de fois, que l'on n'ose plus compter sur l'avenir; et cela me rappelle deux vers d'.Auguste Schlegel, qui disent ù peu près : « Quand la foi et l'amour ne sont plus, comment l'espérance subsisterait-elle encore? )) Voilà bien notre siècle, froid, sec, dur, ne croyant à rien qu'à l'argent, ne sachant pas môme s'élever jusqu'au désir, et croupissant dans la convoitise. Il faut avouer que nos ministres n'ont pas peu à faire, s'ils ont entrepris de changer cela ; mais je crois qu'ils se contenteraient tout bonnement du degré de complaisance qui mettrait entre leurs mains un budget d'un milliard; avec cela, ils attendraient; et, en effet, c'est le plus pressé peureux. Leur inaction et leur silence étonnent beaucoup nos gens de province. Le plus grand mal est que les journaux, chargés de soutenir l'opinion publique et de la disposer en faveur de la nouvelle administration, n'ayant rien à dire et se battant les flancs pour dire quelque chose, glissent rapidement dans la bêtise, et assez, môme, pour qu'on s'en aperçoive généralement, ce qui produit déjà une sorte de dégoût pour la cause qu'ils défendent. Peu importe cela, si l'on ne veut rien faire; mais, si l'on a des projets quelconques, je ne conçois pas que l'on néglige à ce point de se créer des appuis dans la nation. De plus, on ne doit pas s'y tromper, les attaques libérales ont sur les esprits une grande action, et, le temps de la confiance implicite étant passé, on ne se passionne plus sur un espoir vague, et il y a môme, sans distinction de partis, une sorte de malignité qui fait accueillir avec un plaisir secret tout ce qui se dit contre les hommes en pouvoir. Les idées ont bien changé depuis six ans, et les mœurs aussi.
On continue d'imprimer, à Paris, aux frais du roi, le Journal des Savants, que beaucoup de personnes reçoivent gratis, parce que fort peu veulent s'y abonner. Ce journal me serait
utile pour mes différents travaux; et, Gomme il n'y a point de politique là dedans, j'ai pensé, monsieur le marquis, que si vous aviez, à l'occasion, la complaisance d'en dire deux mots à M. de la Bourdonnaie, il ne me refuserait pas un des nombreux exemplaires qui pourrissent dans les magasins de l'imprimerie royale. Je souhaiterais qu'il fit, si cela se peut, remonter cette faveur de quelques années en arrière, à cause de plusieurs articles de M. Rémusat, que je tiendrais beaucoup à pouvoir consulter au besoin. Toutefois, s'il y a, monsieur le marquis, la moindre indiscrétion dans ma prière, veuillez la regarder comme non avenue.
Les journaux ont annoncé la nomination de notre ami de Florence^ à l'ambassade de Vienne, mais je ne sais s'ils sont bien savants. Je me réjouirais de ce changement sous tous les rapports. Comment rester là où il est, avec tous les souvenirs qui maintenant s'y rattachent pour lui? Hélas! notre route dans la vie est semée de monuments de ce genre : le passé est tendu de noir ; que sera-ce de l'avenir? Heureux ceux qui croient, qui aiment et qui espèrent! Croyez à ma respectueuse amitié, monsieur le marquis, et laissez-moi espérer que j'aurai toujours quelque part dans la vôtre.