A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT
Le 28 septembre 1829.
A mon retour d'un petit voyage, j'ai trouvé ici votre lettre du 7, et celle de la comtesse Louise, du 10; je voudrais bien pouvoir lui envoyer quelque chose d'aussi précieux que la bénédiction qu'elle me transmet^; mais, hélas! nii hubiiit Codnis. Au moins ai-je un cœur pour senlir toutes les bontés dont vous me comblez, et pour partager les peines, les contrariétés, les soucis qui vous rendeni la vie si amère. 11 y a cependant pour la foi une grande consolation dans cette amertume. La gloire, la joie, la félicité, tout ce à quoi le chrétien aspire est caché sous cette enveloppe de croix.
Après deux mois d'attente, le ministère a trouvé bon de nous déclarer officiellement que rien ne changerait par lui, et qu'il ne ferait ni plus ni moins que tous les autres. Je n'en doutais pas le moins du monde; mais, quand on sait comment ces gens-là sont arrivés là où ils sont, on ne saurait s'empêcher de sourire en voyant la montagne enfanter celle souris. Aussi quoi de plus nul, de plus plat, de plus misérable, que tout ce que l'on écrit pour eux? Et ce n'est pas la faute, assurément, de ceux qui ont charge de les louer. Que peuvent-ils dire? — « Monseigneur pense; Monseigneur réfléchit; Monseigneur contemple la Charte, et plus il la regarde, plus il en est ravi. » — Cela est une vérité bien touchante. Mais où comp-
* Probablement la bénédiction du Saint-Père.
tent-ils trouver un appui? Voilà ce que je ne comprends pas. M. de Villèle avait une armée achetée à beaux deniers comptants; il avait les débris de ce qu'on appelait le parti royaliste. Ceux-ci, qui ont-ils? Leur seule apparition a rallié contre eux toutes les fractions, toutes les nuances du libéralisme; et hors de là je ne vois que des hommes indifférents ou dégoûtés, perdus au milieu d'une masse inerte qui ne remuerait pas le bout du doigt pour ou contre un ministère quelconque. La po- Htique est usée pour elle. M. de Polignac n'aura donc pour allié que ses « études constitutionnelles. » Je ne doute pas qu'elles ne soient remarquablement fortes; mais encore quelque autre chose ne serait pas de trop avec.
Je juge, à tort ou à raison, d'après la lettre de la comtesse
Louise, que madame Rie doit être maintenant à Turin. En
ce cas, je prie la comtesse Louise de vouloir bien être près d'elle l'interprète de ma reconnaissance. Je profiterai, pour la remercier moi-même, du premier moment dont mes occupations, sans cesse croissantes, me permettront de disposer.
L'œuvre à laquelle M"^*^ la marquise Violentine a eu la bonté de prendre intérêt * se développe tous les jours : Dieu la bénit visiblement; mais les dépenses sont grandes; elles se sont élevées, depuis un an, à plus de 50,000 fr. On a donc bien besoin d'aide. J'ose espérer qu'on en trouvera dans l'active charité de M™** Violentine, surtout si vous voulez bien employer prés d'elle votre recommandation.
La migraine me force de finir. 11 n'y a qu'une chose qui ne finira point, et c'est le tendre respect avec lequel je vous suis dévoué.