A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
A la Chênaie, le 24 décembre 1829.
J'ai été, monsieur le marquis, bien près d'un jour heureux, et c'est là, en deux mots, l'histoire de toute la vie. Les tristes causes qui m'ont privé du plaisir de vous voir augmentent encore beaucoup mon regret. Je vous vois, entre toutes ces morts • , courant, pour ainsi dire, de l'une à l'autre, et j'éprouve une partie de ce que vous avez éprouvé vous-même. Ne plaignons pas trop cependant ceux qui s'en vont ; ils échappent à bien des douleurs. Selon toute apparence, nous touchons à un avenir gros de tempêtes et de désastres. Cet édifice qu'on élève en hâte dans la cour du Palais-Bourbon, qu'est-ce? une chapelle ardente pour la Monarchie. Encore un peu de temps, et l'on viendra y étaler ses derniers restes, et Dieu sait de quels honneurs on les environnera. Il a été grandement question de mesures vigoureuses ; mais, dans tout ce que j'ai entendu dire à cet égard, je n'ai rien aperçu qui pût fonder la moindre espérance raisonnable. Ce ne sont ni les lois ni les ordonnances qui donnent de la force au Pouvoir : tant qu'isolé de la nation il ne s'appuiera que sur ce qu'il appelle ses droits, il sera toujours près de sa chute. Il faul, pour subsister, qu'il se fasse un parti, qu'il soit à la tête d'une opinion active et puissante ; s'il ne s'assied que sur les baïonnettes, elles l'empaleront. Je ne conçois la possibilité d'un retour à l'ordre qu'avec les moyens si noblement employés aujourd'hui par les Belges. Je vous demande en grâce de lire les journaux de ce pays, car les nôtres se gardent bien de nous dire un seul mot de ce qui se passe chez ce peuple, qui donne à l'Europe un des plus grands et des plus beaux exemples que présente l'histoire à aucune époque. Le vrai catholicisme, réclamant la liberté, a entraîné sous ses drapeaux le libéralisme môme, et toute la nation, se
* M. de Coriolis annonçait à Lamennais, dans sa leUre du 12 décembre, la mort de plusieurs de ses parents ou amis; entre autres celle de la princesse de la Trémoillo, dont il est fréquemment question dans leur correspondance.
levant de coiicort, combat comme un seul homme, cl triomphera tôt ou tard sans doute, car elle a pour elle la justice et la vérité.
M. de la Bourdonnaie a eu à s'occuper de tant de choses plus importantes, qu'il n'est pas surprenant qu'il ail oublùi le Journal des Savants. Je n'ai à cet égard qu'un regret, c'est d'avoir peut-êlre abusé de votre obligeante amitié, en l'embarrassant de ce soin.
Agréez ma reconnaissance, monsieur le marquis, et tous les sentiments de respect, d'affection tendre et inaltérable, qui viennent s'y joindre naturellement.