A M. LE P-AHON DE VITROLLES
A la Clienaie, le 18 décembre 1829.
Vous revoir, cher ami, vous entendre, est une des choses que certainement je désire le plus; et qui sait si la Providence . ne m'accordera pas cette consolation? Quatre mois sont si longs aujourd'hui, et tant d'événements peuvent déranger nos prévoyances les plus courtes ! Qui sait quand vous partirez vous-même, et si vous partirez? Tout chancelle autour de nous; chaque instant peut amener une crise. Ceux-là seuls ne le voient pas qui y sont le plus directement intéressés. Désormais le problème se réduit à savoir combien de temps un pays comme la France peut subsister sans gouvernement. Qu'on s'endorme sur cette question, ou qu'on s'imagine la résoudre par des combinaisons de boules dans la Chambre et de portefeuille dans le Conseil, c'est un délire qui assurément n'a jamais eu d'exemple. Après tout, cependant, que peuvent-ils faire? Sont-ils seulement en état de comprendre où est le mal, et de quelle manière il est possible de l'attaquer? J'irai plus
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loin : la France csUîlio siiKisaiiiiULMit prùparée pour cela? Kt, dans tous les cas, est-co du Pouvoii- ou dos masses que le salut doit venir? Je crois, pour mon compte, qu'ihie sortira ni d'une loi ni d'une ordonnance, mais d'une cond)inaisoii de vœux, de pensées, d'intérêts, pour laquelle mallieuivusement nous ne sommes pas encore mûrs, et ([uc les ^^ens de bien [)ourraient hâter, s'ils savaient s'entendre et qu'il y eût parmi eux un peu de ce courage public qui est presque perdu dans notre pauvre pays, si ab(Mi et si dégradé. On y a regardé comine une folie ce que je disais Tan dernier sur l'union du catholicisme et du libéralisme, comme moyen de rétabHr la société sur ses bases véritables. Voilà pourtant que, sous nos yeux, cette réunion, opérée dans la Belgique, donne au monde un des plus grands et des plus beaux spectacles qu'on ait vus depuis bien longtemps '. Lisez les journaux belges, ils en valent la peine; quant aux nôtres, royalistes ou révolutionnaires, ils se gardent bien de dire un mot de ce qui se passe dans ce noble pays ; il y aurait trop à rougir pour les uns et pour les autres. Quand les chrétiens, sentant leur force et comprenant leurs droits, demanderont hautement la liberté, et la voudront de toute leur ame, les libéraux, au moins le plus grand nombre, se réconcilieront avec Tordre et la Religion qui en est le fondem.ent. Jusque-là, il n'y a rien à faire.
J'ai prés de moi quelques jeunes gens qui s'occupent d'études ; il y en a davantage à Malestroit : j'espère qu'il se formera parmi eux des hommes capables. Tout à vous, cher, du fond de mon cœur.
* Le joug d'une souveraineté prolestante était devenu de plus en plus odieux aux Belges catholiques, malgré la tolérance dont elle se targuait à leur égard, et malgré les profits commerciaux que la Belgique retirait de son annexion avec la Hollande. Une opposition s'était formée, religieuse à moitié, à moitié républicaine, d'où sortit la révolution qui sépari les deux pays. Dans cette opp()>ilioii; deux éléments piinci[)aux et deux nuances bien tranchées. Les uns voulaient l'indépendance ab.-olue de la Belgique, comme Etat séparé, avec un roi qu'ils consentaient, par voie de transaction, à prendre dans la maison de Nassau. Les autres voulaient la fusion complète du territoire avec la France. MM. de Polter et Tielemans mirent en avant l'idée de créer une république belge, sous la protection de la France. Ils devinrent ainsi la tète du mouvement politique, et se virent en hutte aux perséculions du ministère hollandais, que dirigeait M. Van Maanen.