‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 53 sur 238 · A M. LE MARQUIS DE COUIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE COUIOLIS

A la Chênaie, le 14 janvier 1850.

Je vois bien, monsieur le marquis, par ce que font nos ministres, ou plutôt par ce qu'ils ne font point,- qu'ils ne vous consultent guère; aussi, d'après leur première allure, n'ai-je jamais présumé qu'ils dussent s'adresser à vous. Ils ont plus près d'eux, ne vous en déplaise, des gens qui leur conviennent mieux, de vrais hommes d'État, point spéculatifs % mais grands spéculateurs. Voyez comme ils se taisent, depuis que le si-

inconvénienls graves qui résultent de ce qu'il n'est pas assez exclusivement renfeimé dans les choses de conscience. Vous ne saunez croire combieu l'influence acquis^ ainsi engendre d'inimitiés contre l'Ordre.

« Enfin, l'éducation, en France, manquait par la base, je veux dire par l'instruction religieuse solide : beaucoup de pratiques de piété, nulle connaissance des preuves de la Foi, et peu de véritable esprit du Cbriitianisme. Aussi la plupart des élèves se perdaient-ils en entrant dans le monde. 11 aurait mieux valu leur mettre des idées saines dans la tête que de leur faire écrire des lettres à In sainte Vierge, comme cela se pratiquait dans plusieurs collèges. 11 serait superflu d'entrer dans plus de détails; tout dépend du premier point dont j'ai parlé: c'est de là que sortiront les destinées futures de la Compagnie.

* Ce mot, qu'on a déjà pu remarquer dans quelques-unes des précédentes lettres de Lamenfiais à M. de Coriolis, est une allusion à une parole de M. de la Bourdonnaie, par laquelle cet homme politique cherchait à exprimer poliment son dédain pour les vues abstraites du solitaire de la Chênaie, quand il en parlait à M. de Coriolis, avec lequel il avait des rapports assez intimes, et aussi, nous le croyons, quelques liens de parenté.

leiicc est (Ml hausse; pns un mol, pas un si^^no, pas un gostc. t( l"]n voilà, de la politique! » coiinne distiit feu la Harpe. Mais vous, monsieur, avec vos songes, à quoi èles-vous bon? Ht, eu conscience, que peut-on faire d'un homme qui ose dire au roi (pi'il doit être roi? Nous approchons de l'époque où force sera pourtant aux bouches ministérielles de s'ouvrir; et, si j'en juge i)ar ce que la Gazette et la Quotidienne nous disent chaque jour, il en sortira de belles choses. Je ne saurais quelquefois m'empôcher de penser que Dieu a permis l'invention du représentatif, dans un siècle d'orgueil, afin d'humilier les honniies en leur montrant jusqu'où peut aller la bêtise humaine.

Il y a, en France, quelques millions d'hommes qui veulent Tordre, la Religion, la paix ; quand ceux-là comprendront, comme le comprennent les Belges, que pour jouir de ces biens il faut qu'ils aient le courage de les conquérir; — qu'eux aussi ont des droits sacrés que mil ne peut leur enlever légitimement; qu'il y a des hbertés acquises à tous les peuples chrétiens, pour lesquelles, lorsqu'on en est digne, on doit savoir combattre et mourir ; — alors il sera temps de parler de restauration, alors on pourra lever les yeux et saluer l'aurore de la renaissance sociale; jusque-là, nulle espérance, mais le juste suppHce de la sottise et de la lâcheté.

Veuillez dire, je vous prie, à M'"'' de Coriohs à quel point je suis sensible à son souvenir; le sien m'est trop présent pour que souvent, au saint autel, je n'en forme pas, ainsi que du vôtre, une prière.

Au milieu des incertitudes du triste avenir vers lequel nous marchons, une chose du moins est bien certaine, et c'est, monsieur le marquis, le resjicclueux et tendre allachement avec lequel je ne cesserai jamais de vous être dévoué.

P. S. Je suis confus des soins que vous voulez bien prendre pour me procurer le Journal des Savants. Je supplie votre amitié de n'y pas attacher trop d'importance. Ce recueil me serait utile, mais il ne m'est pas nécessaire.

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