‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 56 sur 238 · A M. LF MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LF MARQUIS DE CORIOLIS

A la Chênaie, 8 février 1830.

Je suis charmé, monsieur le marquis, que vous soyez un peu content de la lievue^, qui est faite par des gens que j'aime et que j'estime. Il est vrai que le mot de catholique^ ajouté dans le titre, est, par le temps qui court, assez malencontreux Je m'imaf5nne qu'on aura voulu monlrer par là sa parenté avec le Mémorial, et aussi se caractériser d'abord devant les lecteurs à qui l'on s'adresse principalement. Mais, à propos d'ouvrages périodiques, vous êtes mille fois trop bon d'avoir bien voulu vous occuper encore de me procurer le Journal des Savants. Je n'aspire certainement pas à la collection entière, qui n'a guère d'égale, en étendue, que celle du Mercure galant et non galant. Je désirerais seulement, si cela était possible, avoir ce qui a paru depuis l'époque où M. Abel Rémusat a commencé de concourir à sa rédaction ; supposé, toutefois, que cela n'offre aucune difficulté, car je serais inconsolable d'abuser de votre bienveillance et de celle de la personne qui veut bien la seconder. Vous peignez si bien les hommes et les choses, qu'il n'est pas probable que le ministère vous choisisse pour son historiographe : en ce genre-là, l'on n'aime pas les portraits trop frappants. J'avoue qu'après dix mois de silence je suis curieux d'entendre nos gens, et, bien que je me doute un peu, je crois, de ce qu'ils diront et de ce qu'on leur dira, ce n'en sera pas moins un spectacle assez divertissant. Je prends, comme vous voyez, le gouvernement représentatif par son bon

* . . . J'ai reçu le premier numéro de la Bévue catholique qu'on a eu lextrenie bonté de m'adresscr. Je suis fort content du prospectus, de \ introduction et de la dictée. J'y aurais seulement voulu, si j'eusse été convoqué au conseil, un litre cliarilablement décevant pour les faibles, les prévenus, que le titre peut rebuter... Vous ne sauriez croire ce que, dans un de nos mille cabinets de lecture, le litre catholique peut faire reculer de lecteurs, avant d'avoir ouvert le recueil, que, s'ils I avaient ouvert, ils liraient d'abord sans déliance, continueraient par curiosité, et ach("'veraiciit peut-être fort surpris. Avant tout, il faut être lu. — M. de Coriolis à Lamennais, 50 janvier 1830.

côté. Ce qui, en tout cela, n'est nullement propre à divertir, lorsqu'on y pense sérieusement, ce sont les suites terribles, et qui pèseront sur tons, des folles erreurs et de la faiblesse de ceux que Dieu a chargés, ou qui se chargent eux-mêmes, de nous faire nos destinées ; et je trouve, à dire vrai, qu'à cause de cela il ne serait pas trop mal que nous nous en mêlassions un peu davantage. Vivent les Belges, qui se sont avisés de trouver que le gouvernement n'était pas tout, et qu'ils étaient bien, eux aussi, quelque chose ! Lorsque, sortant de notre humilité, par trop profonde peut-être, nous nous laisserons, nous autres Français, aller à la même réflexion, l'avenir commencera, je crois, à se montrer sous des couleurs un peu moins sombres. Mais, avec tout l'esprit qu'on nous accorde, nous avons la vieille habitude de prendre à la lettre les paroles venant de certain lieu, et en particulier celle-ci, qui est, à la vérité, à peu prés aussi vieille que le monde : « Vous leur fites, seigneur, en les croquant, beaucoup d'honneur. » En disant, monsieur le marquis, que je vous suis dévoué avec autant de respect que de tendresse, je ne dis absolument rien qui ne soit vrai à la lettre.

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