A MADAME LA COMTESSE LOUISE DE SElNFFT
Le 9 mars 1830.
Enfin vous voilà rétablie, vous voilà vous-même, et ces tristes souffrances qui vous ont rendu l'hiver si pénible ne sont plus, comme lui, qu'un souvenir! Ma joie serait eniière, si
* Au milieu de cette agitation qui court, la sécurité où j'ai trouvé M. de Polijjnac, en honneur, m'a slupélié; c'est un homme ou bien Ibrt ou bien faible. — ïa' même au même, morne lettre.
VOUS ne m'annonciez pas que M'"^ de Senfft est à son tour soumise aux mêmes épreuves, et que de malade vous êtes devenue immédiatement ^arde-malade. M. de Senfft aussi est indisposé. Un peu de repos, après tant de secousses, vous viendrait pourtant bien à propos à tous ; mais, puisque Dieu en juge autrement, c'est que j'ai tort de penser ainsi, et néanmoins le souhait reste; car celui qui ordonne la résignation n'interdit pas le désir.
Tl paraît que le genre humain vous agrée peu en ce moment : j'avoue qu'il n'a rien, en effet, de fort aimable. Mais, plus je hs l'histoire, plus je m'affermis dans la conviction qu'il a toujours été très-difficile de trouver un point de vue sous lequel l'humanité se montrât moins hideuse et moins maussade. Fontenelle disait : « Les hommes sont sots et méchants; mais, tels qu'ils sont, j'ai à vivre avec eux, et je me le suis dit de bonne heure. » Ce mot est bien dans le caractère de cet homme qui n'était ni méchant ni sot, et qui pourtant, avec tout cela, ne valait guère mieux que les autres ; car, s'il avait moins de vices, il avait aussi moins de qualités, de celles surtout qui viennent de l'âme, et qui sont les meilleures et les plus belles, sans contredit. Mais, puisqu'il est question de sots et de méchants, parlons des ministres et de la Chambre : ce sont tous gens peu fontenelliens , et qui ne sauraient vivre ensemble ; de sorte qu'on en est à savoir si ce sont les députés qui renverront les ministres, ou les ministres qui renverront les députés; car il paraît clair qu'il faut nécessairement que les uns ou les autres s'en aillent ; et, comme il y a résistance des deux côtés, que M. de Pohgnac tient ferme et qu'il s'accroche fortement à la Royauté, la lutte pourrait devenir assez vive et amener ce qu'on appelle vulgairement une révolution : d'issue, il est assurément assez difficile d'en voir; ce qui fait que M. Coltu demande à grands cris la dictature, c'est-à-dire quelque grand diable d'homme qui vienne, sans prendre garde à lois ni à constitutions, jeter un seau d'eau sur les combattants. Pour moi, ce que j'augure de plus probable, c'est que nous nous approchons ou de la république ou du despotisme; et, quand l'un ou l'autre sera venu, ce sera bien le moment, ou jamais,
de se souvenir de la maxime de Fontenelle. Mais laissons la triste politique, lly a deux ans qu'on nous promeltait un nouvel ouvrage de Manzoni ; pourquoi n'a-l-il pas paru? En France, nous avons Hernaiii, où il y a de très-grandes beautés. On nous parle aussi d'une tragédie des Vêpres siciliennes, représentée dernièrement à Florence, avec un grand succès, dit-on. L'avez-vous lue? et qu'en dites-vous? Goerres prépare, à Munich, un ouvrage sur l'histoire, qu'on dit être magnifique; je l'attends avec inipationco, car je me suis remis à l'allemand, que je lis maintenant aussi facilement que l'anglais. Sur le nom de l'auteur, j'avais fait \en'ir l'Histoire universelle de Schlosser; mais j'ai été furieusement trompé : ce livre est écrit dans un esprit détestable, et suppose l'absence totale du sentiment des temps primitifs; il est d'ailleurs lourd et embrouillé. Je vais lâcher maintenant de connaître un peu Hegel, qu'un Allemand de beaucoup de mérite, avec lequel nous sommes on relation, appelle le Platon de l'Antéchrist; ] en pourrais nommer d'autres qui en sont les Gondot et les Bâton K Mais voici qu'on vient m'interrompre, et je n'ai que le temps de vous réitérer l'assurance de mon respectueux etinaltéroble attachement.