‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 1 sur 140 · JOUTES ET SUIVE MUS · texte numérisé non relu

JOUTES ET SUIVE MUS

mandat que Lamennais confiait à mon amitié, je lui demandai d'abord une note écrite où fussent consignées les instructions verbales qu'il me donnait relalivement à la publication de ses Œuvres posthumes. Je lui demandai ensuite, non certes un Mémoire biographique qu'il n'eût jamais voulu écrire, mais quelques renseignements précis, authentiques, sur les phases diverses de sa carrière; quelques dates, quelques indications qu'il pouvait dicter en une ou deux matinées, et qui m'eussent suffi pour diriger mes reclierches, pour en assurer le succès.

Ces deux écrits me furent expressément promis : « — Je m'en occuperai, me dit Lamennais, dès que le travail qui m'absorbe sera terminé. »

11 voulait parler de l'Introduction à la Divine comédie. Ceux qui ont lu ce beau travail, en tête de sa traduction complète du poëme de Dante, savent qu'il ne lui a pas été donné de le terminer. Envisagée chafjue jour, et souvent appelée par cette âme ardente que seniblait attirer vers la tombe l'espoir d'un repos impossible ailleurs, la Mort n'en était pas moins venue « comme un voleur, » selon l'expression biblique, frapper à l'improviste, au milieu de ses préparatifs inachevés, le voyageur (jui lui avait tnnt de fois demandé asile et tendu la main.

Du moment où j'étais irrévocablement privé des précieuses indications qui m'avaient été promises, il ne me restait, pour y suppléer, que le concours bienveillant de la famille Lamennais. Certain qu'il ne devait m'ètre refusé par aucun motif à moi personnel, je crus pouvoir le réclamer.

Un premier" refus, émané du neveu de Lamennais, m'apprit que je n'avais à compter, de sa part, sur aucune aide. Ce refus portail l'empreinte d'une acrimonie singulièi'e, d'un ressentimciU que je l'C m'expliquais point, que je ne

XrrKS ET SULVKMKS.

saurais nrcxpluiucr encore, ne comiaissaiit guère de griefs (jui ne se doivent oublier en face d'une toud)c, d(3 malveillance qui puisse franchir le seuil de la vie, et, par delà ses limites étroites, poursuivre une ombre, un souvenir; à plus l'orle raison le souvenir d'un ancien ami. En même temps, i\ est vrai, le neveu de Liunennais m annonçait (jU( « luimême, il n'unissait, en vue d'une publication fuluie, les documents relatifs à la bio^qapbie de son oncle. » Kl, de fait, une parlii! de ces documents a paru de[)uis', sous une forme plus apologéti(jue, et surtout plus respectueuse (ju'on ne le pouvait espérer d'après l'étrange lettre à laquelle je viens de faire allusion ^

Chez le frère aîné de Lamennais, étranger, j'en étais sur, à tout ressentiment personnel, à tout souvenir d'espérances déçues, à toute préoccupation de vanité jalouse, rien ne m'cnn)èclKiit d'espérer un meilleur vouloir. Se devais-je donc pas, dès lors, renouveler ma demande? La réponse qui me fut faite contrastait avec celle que j'avais déjà reçue. C élait la plainte douloureuse d'un vieillard que la maladie abat, que de tristes souvenirs obsèdent, et qui repousse, comme une aggravation de souffrances,. une pensée pénible. « ...Mon faible reste de vie n'y suffirait pas, » me disait 31. l'abbé Jean, parlant des émotions que lui causerait nécessairement le retour sur le passé que je lui demandais de bien vouloir faire avec moi.

11 n'y avait qu'à s'incliner devant une détermination aussi

' Kh.wI hioffrapliiqiic sur M /•'. de Lamennais^ — l'aris, Gurnier frères.

^ Dans le procès i|ui m'a élè iiileiilé ilepuis lors, au nom de la nièce et légataire universelle de lianiennais procès où le rôle principal >'esl trouvé dévolu au neveu qu'il avait exclu de sa succession, un sentiment (pie chacun peut comprendre m'a fait écailor cette lellro du débat public. On ne s'étonnera donc p;is que je m'abstienne de la reproduire ici. Celle de M. l'abbé Jean, datée de IMoî'rmcl, le '2'» novembre ISÔ't, me paraît également, pour de loul autres raisons, devoir rester entre lui et moi.

4 NOTES ET SUIVENIUS.

solennellement motivée. Mon devoir était accompli. Je ne pouvais plus songer à ce que j'avais envisagé d'abord comme une des nécessités de ma mission.

Ou'on ne demande donc pas aux pages qui vont suivre l'enseignement, la suite et l'intérêt d'une biographie complète. Leur titre l'indique, elles ne renfermeront que quelques-uns des éléments dont ce travail définitif devra se composer. Je dirai simplement ce que j'ai recueilli, çà et là, dans les conversations ou dans les livres. J'interrogerai moins ceux-ci que mes souvenirs. Je donnerai quelques documents essentiels retrouvés parmi les papiers qui m'ont été légués. J'apporterai cniin mon témoignage, pour ce qu'il vaut, dans l'espèce d'enquête qui s'ouvre d'office parmi les contemporains, quand vient à disparaître un de ces hommes, en bien petit nombre, dont on pressent, dont on sait que la postérité voudra scruter la vie, et juger, en dernier ressort, les actes et les doctrines.

Quelques habitants de Saint-Malo avec lesquels le hasard m'avait, pour un temps, mis en rapport, m'ont donné de curieux détails sur plusieurs membres de la famille d'où Lamennais est issu. C'étaient, parait-il, des caractères entiers, énergi(|ucs; une race d'hommes résolus, tenaces, et qu'on a vus quelquefois poussés, par leur nature indomptable, à d'étranges extrémités. Ainsi m'en fut-il parlé, très-longuement. Mais (juand bien même la parfaite exactitude dos renseignements qui m'ont ainsi été fournis aurait pu être soumise à un contrôle rigoureux, je n'en userais certainement pas, et je ne rapporte ici que de simples propos. Je remar(|uerai seulement que cette première indication, une

NOTKS KT SorVKMUS. S

fois vérifiée, serait loin d'èlro indifïï;ronto pour qiiironqiin croit à riirrérliti'; des t(Mn|)«''raments, à la tiansiiiission des instincts et des facultés.

Les lellrcs (raiiolilissemciit conférées par Louis \VI, en mai 17tS<S, à M. Pierre-Louis-Rohert de la Meumiis^ constatent que cet lioiiorahie néjrociant avait fait preuve, en j)lus d'une circonstance-, d'un viai patriotisme, d'un fjrand dévouem'ent civique; elles constatent aussi, incidemment, l'importance de sa position commerciale. Mais cette position était, alors même, sur le point d'être ébranlée. I^e puissant armateur venait à peine d'être anobli lorsque la Révolution emporta du même coup ses nouveaux privilèges et sa forlune dès longtemps acquise, fortune que la suite des événements ne lui rendit pas.

De ses trois enfants, le plus jeune, Félicité, avait sept ans en 1789. J'ignore sur quels témoignages plusieurs biographes ont parlé de son enfance. Lui-même n'en disait jamais un mot. Son œil d'aigle était sans cesse ouvert sur l'avenir. A peine accordait-il un regard au présent, et, plus rarement encore, aux souvenirs du passé. Cependant, une ou deux Ibis au plus, il est revenu, devant moi, sur quelques épisodes de sa jeunesse. Je l'ai entendu décrire une promenade aventureuse qu'il fil en mer, sur une barque furtivement défrichée, et les émotions de ce périlleux défi jeté à l'onde perfide. Un autre jour, il parla longtemps d'un voyage qu'il avait fait à Paris, avec son père, à l'époipie du Directoire. Ce souvenir lui était venu à propos de je ne sais quelle discussion sur la liberté [)lus ou moins compatible avec le bon ordre. Celle dont on jouissait à Paris, en 1790, lui avait

• La Mennais est le nom d'mic petite terre située ilans la commune do Tri|:ravoux (Côtes-ilu-Nortri .

- On peut lire ces lettres dans \'l\ssai biographique, où elles sont lix-

liiclli'inent cili'es on iiolo.

C KOTES ET SOUVENIRS

laissé (le vifs souvenirs. «Jamais on n'en a revu de pareille, » disait-il, et il racontait la gaieté de ee peuple livré à luimême, l'absence de toute contrainte et de toute police, au moins apparente, les opinions s'exprimant tout haut et par tout, l'arène du journalisme ouverte à qui voulait y descendre : « A telles enseignes, nous disait-il, que moi-même, à quatorze ans, je glissai quelques articles dans je ne sais quelle feuille obscure. » Que ne donneraient pas aujourd'hui les curieux pour retrouver les traces de ce début littéraire ! 11 faudrait les chercher, fort probablement, dans les journaux qui servaient d'organe à la conspiration royaliste, dans le Thé, de Berlin d'Anlilly, les Actes des Apôtres^ de Barruel-Bauvert, le Miroir, de Souriguicres et Beaulieu, le Messager du soir^ d'Isidore Langlois, peut-être mêmor.4r- Cîisateur public, de Ricber-Serisy. Là seulement pouvait écrire le jeune Breton, ruiné par la Révolution, élevé dans la baine des Jacobins, le culte du dogme proscrit, et qui, peu d'années auparavant, avait assisté à ces messes furtives, dites à minuit, dans une mansarde, au péiii de la vie, — les messes vendéennes du temps de Carrier'.

L'éducation du précoce journaliste s'était faite dans les conditions de cette époque troublée. Il n'avait pas eu d'autre maître qu'un de ses parents — l'oncle Robert des Saudrais, surnommé Tonton, — homme d'esprit, et lettré, traducteur

' Parfois, le soir, un prèlro non assermenté. . . se glissail à la faveur tl"un (U'giiiscnuînl dans la maison paternelle. A minuit, la famille se réimissait dans une mansarde. Deux boufïies brûlaient sur une laMe transformée en autel... Le j)rêtre hiMiissail les enfants et les vieillards, et se retirait avan le jour. — l\ssai biographique déjà cité.

NOTKS KT SOI'VRMI'.S. 7

(l'IIornce ot du livre de Joh. ï'ii éclcctif|uc on lillrrntiire, bien évidfMiimoiil. Kii |)()litif|uo et en pliilosojdiie, tout nu contraire, un orthodoxe, un réactioiuiaire, ennemi juré des libres penseurs. 11 avait éerit ()()ur les cond)atlie une œuvre satiri(iue intitulée le Bon cun% annotée depuis par son illustre élève. Le niallieiu' a voulu cpic cette ingénieuse diatribe n'ait jamais vu le jour, et la Profession de foi du vicaire savoijardy Candide, le Neveu de Rameau^ se lisent encore, après tout.

Retiré, avec son frère, dans cette solitude qu'il devait rendre célèbre (la Chênaie, à la lisière des bois de Coetqucn), Lamennais se plonge, avec toute l'ardeur de la jeunesse, toute celle de son caractère, dans l'élude des mots et celle des idées. Une vaste bibliothèque esta sa disposition; c'est d'elle qu'il vit; et, loin de tout ce qui pourrait la distraire, sa vigoureuse intelligence se développe librement dans toutes les directions, jamais lasse, jamais rebutée. Fouillant les monceaux de papiers qui, par sa volonté, sont arrivés en mes mains, si j'examine ceux dont le papier bleuâtre et grossier, l'encre jaunie, indiquent la lointaine origine, je trouve les vestiges de ces études acharnées. Voici une traduction de VŒjdipe roi; les marges sont couvertes de notes : — Bci'Cî'.v — s élancer sur un siéije. Dix lignes sur Qzi'U'.^^ Le cahier suivant, modèle de calligraphie, est un extrait du livre de Viger sur les principaux idiotismes de la langue grecque. Yoici un tableau de conjugaisons. L'aoriste énergique, ou futur paragogifpie d'Erpenius, y ligure à côté du futur apocope. Voici un projet de grammaire arabe. Il est daté; \2 août 1812. Un autre mamiscrit est intitulé : Renies sur les changements de points dans les noms masculins; ces noms masculins sont des noms hél)reux. Le suivant traitedes Accents, d'après Buxlorf, (d'accent tonique et Tac-

cent euphonique, I'cçutcvoç et le TrapoÇuTovoç des Grecs que les Hébreux appelaient... »

Je m'arrête, et pour cause. Les Grecs, d'ailleurs, me remettent en mémoire les lettres du professeur Gail à Lamennais. Ces lettres sont assez nombreuses, et renferment, en même temps que les assurances les plus amicales, des factures fort en règle. Gail de sa chaire paraît avoir fait un comptoir, et de ses élèves des pratiques. Il s'en excuse auprès du jeune étudiant de la Chênaie :

« Me pardonncrez-voiis ces détails, monsieur et respectable ami, — lui écrit-il, im peu embarrassé de lui-même; — au lieu du libraire, que ne puis-je montrer Tami tout entier, Tami seul? Au lieu de vous dire : a Votre livraison est de tant, » qu'il me serait bien plus doux d'envoyer à .Tion ami un gage d'amitié; une offrande à l'un des hommes qui aiment le plus ma personne et estiment mes travaux!...

« Au printemps, enfin rétabli, revenez donc vers les Muses grecques. Vous êtes digne de les cultiver*. »

Trois ans après, les mêmes rapports, affectueux et profitables des deux parts, subsistent encore.

« Vous avez pris part *a mes longues douleurs de toute espèce.

Vous vous réjouissez de ce qui in arrive d'heureux. Vous êtes donc mon ami? Oui, monsieur, vous l'êtes... »

Et qu'cst-il donc arrivé de si heureux à ce pauvre savant? Nous allons le deviner sans peine, car la lettre est signée : « J. B. Gail, de l'Institut, chevalier de l'ordre deSaint-Wladimir de Russie, votre ami. » Et il y a un post-scriptuni, ainsi conçu :

« Avant hier encore, l'envoyé de Russie m'a fait l'honneur de m'écrirc et de m'adresser une belle plaque ! »

* LcUre datée du 0 novembre 180G. Voici l'adresse: a A M. Fr. Monnaie fds, a Stiint-Malo. »

NOTKS KT sorvENins.

Les « Muscs grecques » «l les « aoristes énerfjKjurs » n'absorhaient pns tout culier le jeune érrivaiu. I/eulliousiasme eatlioli(|ue de son l'rère l'avait peu à peu gaj^né. Il sonj^^eail peut-être déjà au sacerdoce. Et, dans tous les cas, il se piéoccn|)ait déjà de cetle grandi» cause, et dit'licile, dont il devait être plus lard l'avocat le plus éloquent, le plus dévoué.

Le premier écrit qu'il ait livré au public en est la preuve. Ce sont les Béflexions sur l'état de rÉijUse en France pendant le \\i\f siècle, et sur sa situation actuelle 11808)'. Ce livre parut justement à l'époque où ?sapoléon tendait le plus violemment tous les ressorts de sa despotique autorilé, alors que le Tribunal aboli avait emporté la dernière ombre de liberté parlementaire, alors que la censure venait d'élre rétablie, alors que buit prisons d'Elat allaient s'ouvrir, plus parliculièrement destinées à recevoir les dissidenis politiques, les rêveurs importuns, les idéologues et les moqueurs. M""" de Staël et M""" Récamier étaient cbassées de Paris. On préparait le projet de code pénal où, sur quatre cent quatrevingts crimes ou délits énumérés, deux cent vingt étaient des attentats à la stabilité du régime polili(pie. D'ailleurs, les démêles de Napoléon et du Pape allaient s'envenimant de jour en jour, et le dévot fils de S. S. préméditait, orga

* L';il)l)i' ^lanel, auleiir dune Hioffraphie des Malonins c^h-hrcs, cl qui. j'en ai la prouve liaus une lellre do sa main, ôlait en ndalions avoo los deux lièies liainoiiiiai!;, dil (|tie loin» doux oui IravHillé à col ouvra|^e, le y\\\\, du roslo, esl vrdiscnd)lalile. Ce qui l'esl moins, c'esl l'asseilion d'un orilii|uo, d'ailleurs l)ionveilianl, mais qui s'exprime ain<i : « (!o premier éoril do lauleur, publii'' à l'époque du louronueuienl de ?iupoleon et à l'oceasion du coucordaf . . . » Ov, oliatun sait qu(î le oonconiat lui signé le IT) juillot ISOI, ol que lo couronnemenl eul liou le 2 décembre 1804.

nisait l'enlèvement, à main armée, de son très-saint-père. Un livre Cfui, de près ou de loin, touchait à ces rapports si délicats du pouvoir laïque et de l'autorité pontificale devait éveiller les susceptibilités de la police. Peut-être jugea-t-el!e, sur le titre seul, que cet écrit, d ailleurs anonyme, devait offrir pius ou moins de dangers. Il fut saisi malgré le tribut de reconnaissance que l'auteur ou les auteurs avaient payé au « grand homme ^ »

Le livre intitulé Tradition de l'Église sur l institution des Evêques par M. Tabbé L...^ auquel les deux frères avaient aussi collaboré, n'a jamais figuré dans les Œuvres corn- /;/<^^e5 de Lamennais, éditéesde son vivant. On doit supposer qu'il ne s'en regardait pas comme le principal auteur.

S'exagérait-il le caractère criminel des doctrines ultramontaines qui, sous l'Empire, passaient pour des idées libérales? En dehors des deux livres que nous venons de nommer, — l'un publié, l'autre réédité en 1814, — s'était-il permis quelque attaque plus directe contre le gouvernement impérial et l'homme qui le personnifiait? C'est plus que je n'en saurais dire. Le 20 février 1815, il écrit à une de ses parentes :

« Les esprits continuent de fermentera Rennes. C'est un centre très-

1 Ces mots se trouvent à la fin du court a\eitissemeiil qui précède la première édition des Réflexions sur l'élat de l'Église. Voici le passage entier : a Je me suis trouvé heureux, en délendant ma loi, d'avoir à établir les |)rincipes l'ondamenlaux du gouvernement qu'un grand lionmie a rendu à la France pour son bonheur. » C'est là ce qu'un biographe appelle « un éloge pompeux (le Nai)oléon, » retranché, dit-il, dans lédilion de 1819. Cette cdilion de 1819 est la troisième du livre, qui fut réimprimé en 1814, immédiatement après la Restauration.

- Paris, ISlt. 5 vol. in 8°. Adr. Leclère, éd.

actif (le jacobinisme. On irpandait dernièrement une nouvelle protlajniition coiitie le roi, la faniilh' ro\al«;, les n<tljlt'S, etc., avec invitation aux Fi;Hi(;ais de selevrr en masse, le ."l mais. Ils aiirai«'iit. di>ail-oii, C. à leur tète; et voilii tous les esprits en f|iiète pour diviner qui est C(! C. Les uns nomment (larnot, les autre-, (lamliacérès. Moi je ne nomme )»ersonne; mais je tlisfjiie le j^uuvernemeiit on e>l Itien fort, ou est bien laihle de s'en tenir au silence et au mépris.

« Ce qui fait ma joie au fond de nos bois, e'est d être aussi loin que possible de toutes ces scènes tumultueuses. J'entends gronder au loin les passions bumaines, et si ce bruit ne m'endort pas, au moins il ne me réveille jamais. Je vis avec les morts et je les trouve, pour la plu|»art, de meilleure compagiii(> (jue les vivants. Ajoutez à cela la liberté, Tindépendance, et dites-moi si vous coimaissez quebpie chose de mieux. Si quelquefois certaines privations me rappellent, qu'un revenu de quatre ou cinq cents francs est un peu borné, je songe à tant d'antres qui se contentent de moins : je me rej)résente tous les soucis, toute la gène, tous les travaux auxquels il faiidiail se soumettre pour acquérir davantage, et je me console, et je remercie la Providence de ce qu'elle me refuse autant que de ce qu'elle m'accorde. Voilà ma pbiloso|)hie. Je n'ai jamais oublié ces deux vers d'un })oëte anglais :

« Man wanls Lui liule hère helow, Nor wants Ihat vcry long ^ »

Le 4 avril suivant, il écrit à la ineme personne :

« Ma santé, (|uoique, faible, ne s'altère pas sensiblement; cela, joint au triste état de ma fortune, me décide à essayer de faire (judques affaires; et comme notre ville n'offre pas beaucoup de ressources sous ce rapport, je me suis décidé à passer aux colonies où j'ai l'espérance d'en trouver davantage. Je pars dans deux heures. »

Entre les doux lettres, le ^0 mars était venu. Napoléon régnait de nouveau. Lamennais, menacé ou croyant l'être, se dérobait à la police impériale. C'est sans doute à dessein, et afin de lui domier le change, qu'il annonçait son départ pour les colonies. Va\ réalité, il se réfugiait à (iuerncsey, oii

li'homnïo.n'a pas besoin de grand'chose ici-bas : K( il n'en a pas besoin bien longtemps.

il vécut plusieurs mois sous le nom de Patrick Robertson (Bobert'sson, fils de Robert.).

L'historiette de mistress Jerningham, l'appelant auprès d'elle pour donner des leçons à ses enfants, et le rebutant pour sa mine chétive, cette historiette, rapportée par quelques biographes, ne m'était pas absolument nouvelle, et je la crois vraie. Cette première impression, d'ailleurs, ne tarda point à s'effacer, et fit place chez la grande dame anglaise à une amitié dont les correspondances de Lamennais portent témoignage.

Ce séjour en Angleterre, si courte qu'en ait été la durée, nous semble avoir modifié en quelque chose la destinée de Lamennais. Sur cette terre de philosophie pratique où Voltaire avait fait naguère son apprentissage de libre penseur, le jeune Breton sentit, au contraire, s'affermir sa vocation religieuse. Ne nous en étonnons pas plus que de raison. Les natures faites pour la lutte s'exaltent par elle et pour elle ; elles se dressent contre Tobstacle ; elles « se bandent, » conmie disaient nos pères, contre la résistance; elles courent la tète en avant, cédant à leur instinct, sur toute force opposée, comme d'autres caractères, bien plus nombreux, vont à la route aisée, à la porte ouverte, au succès obtenu sans peine. Le doute fût peut-être venu assaillir Lamennais enfermé dans un séminaire. En plein protestantisme, il se sentit catholique fervent.

h ailleurs il avait rencontré là un homme singulièrement doué de la puissance persuasive, de l'autorité afi'ectueuse qui, de certains prêtres, font des apôtres,, et qui expliquent les nn'raclcs de leur apostolat. L'abbé Carron, établi en An-

NOTES ET SOI vENrns v,

gletcrre depuis rémigratioii, s'y «Hait constitué le ^laiid aumônier de l'exil, le consolateur des proscrits. Les princes de la maison de Hourbon l'avaient choisi comme distributeur des secours qu'ils accordaient aux plus nécessiteux de ceux qui souffraient pour la « bonne cause. » Lamennais, cherchant à se créer des ressources, dut recourir à ce vertueux ecclésiastique devenu la providence de tous les exilés français; et, à partir de ce moment, ce grand « pécheur d'hommes » retint en ses fdets le précieux butin que le hasard des circonstances y avait poussé.

En lisant le peu de lettres qui subsistent de l'abbé Carron à Lamennais, on se rend bien compte de l'ascendant exercé, de la soumission obtenue. Il n'y a rien d'austère dans l'un, rien que de cordial dans l'autre. Les deux intelligences ne sont pas aux prises ; les deux cœurs vibrent à l'unisson. Lamennais, souffrant de corps, éprouve les angoisses inséparables d'une résolution comme celle qu'il se sentait appelé à prendre'. Son directeur lui écrit alors ce billet, daté de Paris, et adressé au séminaire de Saint-Sulpice.

• 20 dcccnibrc 1815.

tf Mon l)on ami, je suis bien inquiet de votre santé qui nous est si chère; mais je le suis encore plus de Téfat actuel de votre àme. Je ne saurais trop vous dire, mon ctier fils: Paix, conliance, abandon à la volonté divine; douce assurance des secours du ciel, souvenir jinVieux des promesses que nous a faites le Père céleste, qu'il nous souticiidrait toujours de son bras tout-puissant. Vous m'êtes, mon ami, présent devant Dieu à tou> les moments, et je le conjure de vous combler de ses grâces.

« Toutes nos bonnes dames vous saluent et prient pour vous

« Totiis (uns, i». Chri!<lo, dulcissime rcniïn. »

' Le 14 décembre 1815, il écrit à sa sœur, madame Blaize : -t Ce. nesl sùrcinenl pis mon «joùl que j'ai écoulé, me décidant à reprendie l'étal ccclésiasliipio. Mais cnlin, il laul làclicr de mettre à piolit celle vie si coiirlo. Ce (pion donne à Dieu est hien peu de chose, rien du tout, et la récompense est iiifmic. » — l-^ssni l>iof/raphi(/ue.

14 ^OTES ET SOUVENIRS.

Dans un autre billet, postérieur de quelques mois, et plus rapproché du moment où Lamennais allait franchir le seuil du sacerdoce, après avoir béni sa chère ouaille, affermie, mais triste encore, et animée d'un zèle peut-être excessif, le sage modérateur ajoute :

« Ji crois, mon bon ami, qu'il n'est pas prudent de demander à Dieu des croix, et que nous devons nous bornera solliciter Tamour des souffrances, laissant à Dieu le soin de nous exposer à celles qu'il ne jugera pas au-dessus de notre faiblesse. Dites à votre bon frère, en Tembrassant, que Fesprit d'égoïsme si répandu en France ni"a bientôt gagné, et qu'il faudra bien qu'il me rende le trésor que je lui ai conOé *.

« Pourquoi, mon Féli, celte mélancolie 2? Est-ce que le bon chrétien n'est pas comme dans un festin continuel? Est-ce que le simple souvenir de Dieu ne nous donne pas de la joie? Menior fui Dei, et deleclnlm sum ^. »

La mélancoHe dont ne semble pouvoir guérir Lamennais avait probablement plusieurs causes. Elle s'explique par l'état de sa santé, déjà débile; par la vie du séminaire qui, sous bien des rapports, devait lui être antipathique. Mais elle s'exj)lique, surtout, par un sentiment qui dominait alors cette âme expansive, et dans lequel elle avait porté cette ardeur, celle soif de dévouement, cette intensité d'aspirations, qui fut jusqu'au dernier jour son glorieux apanage.

' Il s'agit de Lamennais lui-môme, rendu à son frère par l'abbé Carron, cl que ce dernier entend rappeler près de lui quand lordinalion aura eu lieu.

- Déjà, en 1812 (lellre du "z" d<'cembre), M. Vieille, un des plus célèbres iliéologiens de Saint-Sulpice, écrit, de Saint-brieuc, à Lamennais:

« 11 faut que je vou-. parle à cœur ouvert. Je crains que vous vous livriez trop à une ctulaine mélaucolie qui vous dévore. Eu vain, clur ami, chercherions-nous le vrai bonheur sur la terre... Dieu nous a laits pour lui, et ce n'est qu'en lui que nou-) trouverons ce parfait repos, ce contentement parlait après lesquels nous soupirons sans cesse. »

5 Lellre du 19 février ISIO.

NOTER ET SOUYENinS.

VU

Ce fut à Kcnsinf,4on, ot pi'()l)al)lement clioz mislross Jorninfçham, que Lanieunais rencontra roljjet de cette auiilié passionnée. Oucls dons particuliers la uiérilèrcnt à celui qui en devint l'objet? C'est ce qui reste à savoir, ot ne sera sans doute jamais su. Les seuls vestiges qui en subsistent, — une trentaine de lettres, — ne révèlent presque rien à cet égard.

Dans ces lettres, écrites du V janvier 1<S1G au 7 octobre 1818, Henry Moorman se révèle à nous comme une de ces âmes délicates sur qui toute énergique volonté doit avoir prise. Si les conjectures sont permises en pareille matière, "et si les miennes se trouvent justes, celte faiblesse même. Cette timidité irrésolue, cette tendresse vraie mais sans héro'isme, acceptant tous les sacrifices, n'en faisant aucun, furent précisément ce qui parla au cœur de Lamennais. 11 aima, dans le jeune protestant, la brebis égarée qu'il allait ramener au bercail. Il l'aima pour sa douceur, son besoin d'appui, ses tristesses naïves sans cesse en quête de consolations, sa docilité aux conseils, et aussi, peut-être, pour Linfériorité d'intelligence, le défaut d'instruction, qui le livraient à sa puissante merci. Le chêne aima le roseau.

On n'a, dans les lettres d'Henry Moorman, que le pale reflet de ce vif et pur attachement. Ce reflet éblouit. On cherche, dans les souvenirs que la vie a pu laisser, quelque chose qui rappelle une amitié aussi peu commune. Rien de comparable, rien d'analogue ne vient à la méiiioire. En y rétléchissant, on est moins surpris de ce [)hén()inène, dont une exacte analyse aide à se rendre com|)te, et qu'expliquent, dans une àme exceptionnelleuKMit douée, une jeunesse longtemps solitaire, mille ardeurs d'imagination

KOTES ET S01]VE^■Î1'.S.

détournées violemment vers d'arides études, le subit épanouissement des facultés aimantes au milieu de circonslances spéciales, alors que la vie semble amère, l'avenir incertain, alors qu'on subit pour la première fois le dur contact des hommes, les humiliations d'une position subordonnée, les rigueurs du premier exil.

Dès les derniers mois de 181 5, on Ta déjà vu, Lamennais est rentré en France. Les deux amis sont séparés. Le commerce de lettres qu'ils se sont promis va rencontrer mille oi)stacles. Les parents du jeune Anglais, — sa mère, veuve et remariée, son father in hnv, M. Jefferies, — ont pressenti le résultat de l'amitié si vive que le précepteur catholique a vouée à leur enfant, et qu'il lui a lait partager, lis veillent. Ils suppriment les lettres venues de France. Lamennais en écrit seize de suite, sans obtenir un mot de ré[)onse\ La première qui parvient à son adresse est celle qu'en d(sespoir de cause il a fait passer par les mains de l'abbé Carron, chargé sans doute de mener à terme la conversion que Lamennais venait d'ébaucher.

A partir de ce moment, la correspondance continue à l'aide de tiers, et moyennant des soins, des précautions sans noml)re. On numérote les lettres; on les signe d'une simple initiale; on les adresse poste restante, ou à l'abbé Carron, et, s'il est hors de Londres, à son frère, ou à M. Du Périer. Un beau jour, de plus en plus tourmenté d'un côté par ses scrupules religieux, de l'autre par la dissimulation dont il use à l'égard de ses « excellents parents » (pourles-

* « 91 Smithfie'.d-Rars, l.ûiitloii. Isl. January ISIO.

« I liaslcn to inform yoii, my dearest Félix, lh.:t oui of llic sijctem IcUers yoii havc wriUeii, 1 hâve received but two, etc.. clc. »

Toiilcs les Icllres d'Henry Moonnan, sans exception, sont t'critcsen anglai?. Celles qu'on trouvera citées plus loin ont été U'aduitcs avec la plus rigoureuse exactitude.

.NOTKS 11 SOIVKMUF:. 17

qiiols il (lpmnn<lp sans cosso los prièros do son amii, lo pauvro llcnrv Mooiman se décide à s'échapper. On le surveille; (le trop près. Il est obligé d'assister ré;:nlièrenient au service protestant, et jamais il ne se Irouvc libre d'aller prier dans la chapelle callioli(jue. Il a consulté son directeur secret, M. Ilunt, qui n'entre pas assez dans les diflicultés de sa situation, et lui ordonne de confoimer à sa nouvelle croyance ses |)ratiques extérieures. Le néophvte se voit à la veille de déterminations extrêmes. Il tremble, cela est clair, d'engager la lutte; il craint de succomber; il hésite, il parlemente avec lui même, il implore les conseils de sou ami; puis il se décide... à prendre la fuite.

« ôO janvier 181G, 5 h',

« Ma (l«3torminalion est prise : il fiiiit que je parte. 0 Félix, écrivezmoi (lès (juo vous aurez ces lignes! J'ai tant de choses à vous dire; de quoi remplir un volume. Mais ma lettre ne partirait pas. Mon tendre Félix, mon frère, je ne saurais vous décrire Tétat où m'a mis votre lettre : mais il fallait se décider, et je suis décidé. Écrivez-moi le plus tôt possible.

« Peut-être un passe-port m'est-il indispensable, renseignez-moi làdessus. Je n'ai pas 'besoin d'excuses pour cette lettre si courte. »

Le plan d'évasion s'exécute; et, le 10 mars suivant, Henry Moorman est à Paris, préparant son abjurai ion, entre les mains de l'abbé Carron et de M. Teysseire, directeur du petit séminaire des Sulpiciens". Il écrit à son ami, en Bretagne. La lettre, dont la suscriplion est de la main de M. Teysseire, porte cette adresse significative : A M. F. de Lamennaye, prêtue, à Saint-Brieuc -.

Cette lettre est caractéristique. Le jeune Anglais n'y parle

' M. Teysseire mounildeux ansapivs, ainsi que l'aUeslc une lellre désolée qu'écrivit Henry Moorman à celle occasion On la trouvera ci-après.

- Vu (locumoiil positif établit qu'c-n ISl'i, LanuMinais élait entré dans le;î

guère que de lui-même. Ses parents ont immédiatement trouvé ses traces. Il a du leur écrire, par le conseil de l'abbé Carron, pour leur demaader pardon de sa fuite, et offrir de rentrer auprès d'eux, à la condition qu'ils ne gêneront plus sa liberté de croyance. Il rend compte des exercices pieux qu'on lui fait suivre. Vêpres sonnent; il s'interrompt. L'abbé Teysseire, en revanche, prenant la plume après lui, s'abandonne au fervent enthousiasme que lui inspire l'arrivée d'un nouveau soldat dans les rangs du sacerdoce.

« Olil clier ami, que de grandes choses viennent de se passer entre vous ot N. S. J, C! Que de mystères d'amour! Le sacerdoce est véritablement la région des miracles. Je suis curieux de savoir ce que notre bon Maître vous aura dit au cœur la première fois où, au grand étonnement des Anges, il est descendu des cieux, docile à votre voix, pour s'incarner de nouveau entre vos mains sacerdotales...

« Venez, arrivez au plus vite épancher votre cœur dans le mien! Aussi bien, je pense qu'il faut accélérer votre retour afin de pouvoir assister à Tabjuration de notre Henry, de pouvoir même aider M. Carron à V\ disposer, et de Tembrasser avant qu'il ne retourne dans sa perfide patrie... Je pense que la lettre de M. Carron vous aura singulièrement contrarié, etc. , etc. »

La « contrariété, » c'est qu'Henry, le bien-aimé néophyte, réconcilié avec ses parents, doit retourner auprès d'eux. Lamennais avait rêvé autre chose. Il ne se soumettra pas

ordres. C'est une lettre de l'évèque de Rennes, datée de Rennes le IG avril, et adressée « à M. l'abbé de La Menais (le jeune), à la Chesnais, près Saint- Malo. » Eu voici le début et la conclusion :

« Jo vienô<te recevoir votre lettre, mon ctier abbé, avec autant d'édification que d(; plaisir. Nous allons donc faire, en votre personne, pour le sanctuaire, une acqui>ition Jont l'Église se réjouira...

« Si voii.N lie combattez point avec nous dans la plaine, nous aurons du moins la consola du de vous voir sur la montagne, levant les mains au ciel et invoqiiant pour nou? ,f .secours du Dieu des condiats. — Je vous invite donc, mon cher nblnS à vous Joindre au\ ordinands qui doivent se rendre à Saint-Hrieuc pour l'ordination procbaine, clc...>»

N()Ti;s KT SOI' Vi: Ml', S. ig

aisément à cette nouvelle séparation. Patrie, r.iinille, il abandonnerait tout pour son auii ; il atleiid, on le voit, inèrnes sacrifices. Mais « le doux, l'inléress.ant llcnrv, » — ce sont les épitliètes qui accompagnent invariablement sou nom, — recule devant ces partis extrêmes. Il rentre parmi les siens, triste, mais soumis. Ses « excellents parents » lui font meilleur accueil qu'il ne Tespérait. On respecte les conditions qu'il a mises à son retoiu-. Tout au plus lui laisse-t-on entrevoir que Ton compte sur le bénéfice du temps, sur la maturité progressive do son esprit, pour le retirer île la voie où il s'est engagé. On le mit ensuite aux prises avec les nécessités matérielles de sa position, et celui dont M. Teysseire attendait» un apôtre, un martyr, s'il le fallait, au milieu de ses parents et de ses concitoyens \ » devint tout simplement un ap[)renti chemisty fort assidu au laboratoire.

La correspondance, pourtant, a repris de plus belle. Lamennais, dans sa tenace fidélité, ne veut pas que cette ami-, tié lui soit ravie. La famille lutte de son mieux contre cette influence obstinée, et les difficultés renaissent, qu'il faut éluder. Lamennais n'entre qu'à regret, et comme en frémissant, dans ces voies secrètes. Peut-être est-ce là le plus grand Facrifice qu'il ait fait à l'espèce de passion qui l'entraînait. Henry Moorman, au contraire, est dans son élément; comme tous les caractères faibles, il aime la ruse, le masipie, les allures cachées. Il écrit un jour à son ami :

« 20 seplembre 1SI7.

« Je mVmprcsse de vous informer que j'ai reçu vos leltros 16 et 17. Dans votre prochaine, j'osprre que vou<; nie (Vive/ ce que vous pensez

' I.cllre ilii 10 mars ISK», dt'jà citée en partie.

20 NOTES ET SOIVENIRS.

de mon projet *. L'adresse que je suis en mesure de v«us donner, sera la meilleure voie possible, et la plus prompte. Envoyez vos lettres à M. Thomas Bodenham, Anti-Gallican Coffee home, Threaneddle Street, London.

« Mon nom ne devra pas figurer sur Tenveloppe, et on me les remettra néanmoins aussitôt reçues. J'ai montré votre écriture à M. Bodenham, fjui ne pourra pas désormais s'y Iroiiiper.

« Je puîs d'autant mieux compter sur lui que j'ai employé une petite ruse de guerre. S'il savait que les lettres viennent de mon cher Féli, je n'aurais aucune conliance dans sa bonne volonté. Mais non; il croit qu'elles me sont adressées par quelque jeune fille que, s'imagine-t-il, j'ai connue à Paris, et moyennant que je lui laisse cette idée qu'il a conçue de lui-même, je puis me tenir pour assuré que vos lettres me seront fidèlement remises.

« Vous pouvez voir, ])ar là même, à quel homme nous avons affaire. Mais qu'importe, puisqu'il peut si bien répondre à nos vues? Peut-être feriez-vous bien de cacheter vos lettres à la cire, et de trouver pour cachet quelque ;c/i petit nom .Ceci compléterait TalTaire. Usant toujours de la même empreinte, et mettant vous-même les lettres à la poste, il n'en pourrait rien résulter de fâcheux ; personne ne le saurait. Oh ! quand viendra le temps où je n'aurai plus besoin de recourir à ce misérable stratagème, pour ne pas lui donner un nom plus odieux. Oui, c'est de la tromperie, mais sur qui est-elle pratiquée? Sur un débauché, publiquement perdu de mœurs, et, d'ailleurs, elle ne peut porter aucun préjudice. Je pense donc que vous n'y verrez pas d'objections.

Nous n'avons pas la réponse de Lamennais à cette singulière insinuation; mais elle dut être sévère, à n'en juger que par le désespoir où elle jeta son infortuné correspondant.

« (^)ue n'ai-jc pas souffert, mou cher Félix 1 et, par mon imprudence, n'ai-je pas perdu tout droit à votre estiuie? Ne me regardez-voue pas, à l'heure qu'il est, comme en étant indigne? Cette adresse insensée que je vous envoyiii sans y réfléchir, quelle G0urc<; de troubles elle a été pour moil Que n'aurais-je pas donné pour retenir ces malheureuses lignes!

^ In pian (r.q)ros lequel Henry Moorman espérait obtenir un mois de congé, (pi'il vicndr^iit passer en France Se> parents ne s'y opposeraienl pas absolnnicnl; scnleincnl ils rclus^M'aicnl l'argent indispensable. Lamennais était ainsi mis, indirectement, en demeure de le fournir, ce qu'il offrit aussitôt.

NOTKS Kl ^(MJV^:MF\S. n

M;iis, quand je rolli-cliis de syii^^-lioid à lu i)urlcc (jirellcs jiom aient avoir, il n'était plus lenips. .lo n'ai pas besoin d'ajouter que ma pcnM'e, sur ce |ioint, se trouve en parfait actord avec la u'itre. Mor» cher, mon l)on Félix ne voudra jias, j'en suis sur, regarder comme une idée arrêtée cette conception d'un instant. Oh! non, je la juge maintenant, cl la vois sous son jour le plus trisle.

« Depuis le inoiiient où, ni;i l.ttre partie, je revins <n moi-même sur ce qu'elle contenait, jus(pi';Mijour où j'ai reçu voir»; réponse, pas un moment de repos. Enlin, je la reçois; c'était dt-jà bien assez. Toujours trop bon, vous ne me traitiez pas comme j'avais mérité de Tèlre; j'étais encore votre ami, votre cher enfant... Comnicnt ai-jc pu manquer, à ce point, de réflexion et de sens?

« Je vous remercie, mon cher Félix, de me promettre votre premier volume aussitôt qu'il aura été jiublié *. 11 faut bien, en vérité, nous reposer un peu sur la Providence; de ce côté du tombeau, nous n'avons que désordres en perspective. Ouc de troubles! que de commotions! Affranchis de toutes ces pensées, levons les yeux vers le Trône de grâce, en attendant un monde meilleur.

« Dans ma prochaine lettre, nous causerons à loisir de ce voyage projeté : ce sera, du moins, une consolation. Adieu, frère chéri; je vous embrasse de tout cœur, adieu !

« Votre pauvre affectionné,

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