‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 2 sur 140 · II · texte numérisé non relu

II

Le « voyage projeté » n'eut pas lieu en 1817. llemis au printemps de 1818, il le fut encore, à cette époque, la santé (lu jeune Moorman ne lui pernicUant pas de quitter sa famille. Lamennais souffrait mal ces longs retards. 11 voulait, à tout prix, libérer son ami des engagements qui, uour quatre années, le liaient au patron sous la direction diKjuel on l'avait placé. Ce rachat ne devait pas coûter moiris de 200 liv. st. (5,000 fr.), somme importante pour le temps, et sacrifice considérable pour le jeune écrivain encore inconnu. Il n' hésitait pas, cependaiil, et il avait fini par faire partager à son ami son ardent désir de vivre désormais

' Le proniier volunje de V Indifférence en matière île religion.

22 NOTES ET SOUYEMUS.

l'un pour l'autre, tic ne recoimaîlre aucun intérêt étranger comme supérieur à celui de ce lien indissoluble, d'unir leurs mains dans une étreinte si forte que la mort seule, — pour un temps bien court, — pût la disjoindre et les séparer.

La mort!... Elle était déjà là, se riant de ces vains projets. Voici la dernière lettre d'Henry Moorman, lettre chargée de noirs pressentiments :

«7 octobre 1818.

« Vraiment, cher Félix, il y a longtemps que je ne vous ai donné signe de vie. Les cbaleuis de cet été m'ont éprouvé; mais le dérangement de ma santé n'aurait pas suffi pour m'empècher de vous écrire. J'avais pour vous une lettre toute prèle lorsque me parvmt la vôtre, en date du 10 août (n° 10 de cette année) dans laquelle vous me donnez la triste nouvelle de la mort de votre pauvre frère. Croyez- moi, cher Félix, je m'associai à votre douleur; je mis de côté la lettre écrite, et j'en écrivis une autre où j'essayai quelques paroles de condoléance. Celle-ci ne fut pas envoyée, parce que je compris à quel point étaient vaines les consolations qu'elle pouvait vous apporter, comparées à celles du bon M. Carron.

« Mais comment vous peindre, cher Félix, le chagrin que m'a causé votre lettre du 8 se[)lembre (n" il), qui m'est parvenue hier au soir, justement à Flieure où je calculais à quel jioint devaient vous être précieux, en ce moment, les bons offices de M. Teysseire? Excellent jeune homme! nous èlre ravi si tôt, et par un coup si imprévu pour moi ! Vous me dites, à la vérité, que sa maladie a été bien courte. Qu'il était aimable, ce bon Teysseire! et chéri de tous ceux qui le connaissaient! Ouelle bonté dans cette physionomie! Avant qu'il eût parlé, on avait entendu tout ce qu'il avait d'excellent à vous dire. Oue de regrets parmi ceux qui l'aimeront I Mais quoi, // a pris lin peu il avance sur nous, et c'est tout.

« Teysseire est parti, lui, ce bon Teysseire! Les journées charmantes que je i)assai près de lui reviennent à ma pensée. Mais enfin telle est la volonté de Celui qui, sans iloute, lui a prépaie une éternité de bonheur... »

NoiKS Ki SOUVENIRS. 25

L(3 11) janvier hSl'J, M. .IclVeiics écrivait a Laiiirimais :

« .l(î remiilis, iii()ii>i(Mir, un priiililc devoir «,'n vous ninionr;mt la mort de mou l)cuu-(ils Henry Moorman, qui fut un de vos amis, il nous a élé enlevé le l'J novembre dernier, par un abcès au cerveau. A peine se sentait-il iudis[)osé depuis <iuel(|ue temps, et il a dis|)aru du milieu de nous tout à fait à l'im|)n)viste. Vos deux lettres du 10 décembre et du 1'2 janvier, qui lui élaienl adressées, ont été reçues par sa mère; et vous eussiez reçu réponse à la première, si Ton avait pu, dès lors, se procurer votre adresse, etc. »

Dans une seconde lettre, du 9 février suivant, M. Jcfferies, répondant aux anxiétés que Lamennais n'a pu sans doute s'empêcher de lui exprimer, lui explique comment la soudaineté de l'attaque à laquelle a succombé Henry Moorman ne permet! ût pas qu'on lui procurât les secours de la Religion. Du reste, — après avoir protesté contre les insinuations malvedlantes d'un ecclésiastique français touchant la contrainte morale que les parents du jeune Moorman auraient employée pour l'empècher de passer au calliolicisme, — l'auteur de la lettre se relâche quelque peu de la sévérité froide avec laquelle il s'est exprimé jusque-là.

« Mistress Jefferics, lui dit- il, s'occupe de réunir quelques objets ayant appartenu à son fils, et qu'elle vous priera (racceplcr. Une boucle de ses clieveux y sera jointe, et le tout sera déposé chez mistress Jerningliam, conformément au vœu exprimé dans la lettre de votre ami. Si vous avez, du reste, quelqu'auU'e objet en vue, quebjue livre, par exemple, qui lui eut appartenu et que vous désireriez avou", elle est toute disposée à vous le faire passer par la même voie... »

Je ne me serais pas aussi longtemps arrêté à cet épisode de la vie de Lamennais, s'il n'avait, selon moi, une iuq)ortance réelle. Encore n'ai-je pas cité, à beaucoup pi es, tous les passages de ces letlics (pii serviraient, s'il en était besoin, à caractériser la tendresse prodigue et pleine d'élans, la passion profonde ;'t sincère, le dévouement absolu, la

complète abnégation que Lamennais apporta dans cet attachement dont il taisait, à lui seul, presque tous les frais. D'un être doux, souple, docile et passif, molle argile que toute main pétrissait à son gré, il fit une sorte d'idole. Nous avons, pour la mieux juger que lui, le sang-froid qui lui manquait. Mais son erreur même, noble* et touchante illusion, le grandit à nos yeux, (jue signifie-t-clle, en efl'et? que cette intelligence supérieure ne s'absorbait j)as dans ses conceptions merveilleuses; que la fièvre de l'esprit ne paralysait pas en lui les battements du cœur; enfin, (ju'un triple foyer put trouver son aliment dans cette organisation, rare entre toutes, où la ferveur religieuse, les ardeurs de la pensée, l'amour humain, pur de tout ce qu'il a de terrestre, s'allumèrent un jour, pres(|ue à la l'ois, pour ne plus jamais s'étcindro.

Aux personnes qui ont vécu dans la plus étroite intimité de Lamennais', j'ai ouï dire que la mort de son jeune ami fut un de ces coups terribles dont l'âme qui les a subis ne veut même j)as, tant ils l'ont rudement ébranlée, conserver le redouté souvenir. Jamais je n'ai lu ou entendu, de Lamennais, une seule allusion i\ cette grande douleur. Le temps ferma peut-être la cicatrice : mais, ouverte ou non, jamais le blessé ne la laissa voir.

Il était alors établi, sous la direction de M. Tabbé Carron, dans la petite communauté dite des Feuillantines-. Là vi-

' Enlre aulrcs, à M. Dcny^-Hciioi.Nl-d'Azy. qui, si je ne me Irompe, recueillit la meilleure j>arl île lliérilaire ain^i vacant.

Elle (levait son nom à rini{>assc où était située l« maison habitée par l'alibé Carron et ses disciples. I/in)passe des Feuillantines donne dans la rue Saint-Jacques. La maison portait le n" 1"2.

NOTKS Kl SOL Y KM US. 55

vjiicut aussi (|iicl(|iics-imcs de ces « honiics daines » au souvenir descjiieihs Henry Moormaii pase, dans ses letlros, maint et maint liibnl de «^'lalilnde. l'armi elles, il faut eu distinguer trois : M""* de Lncinière, de Tremercuc cl de Villiers, (|ui étaient devenues, (jui restèrenl pai- la suile, — la Correspondance va l'atlester, — les amies de Lamennais. Si l'on veut bien prendre garde (|ue c'étaient là de lervenles callioliques, des royalistes (juand même, ayant aidé « la bonne cause » dans les temps les plus dilliciles, et pensionnées par les IJourbons poui' « services rendus en Annieterre', » on s'étonnera peut-être de la noble fidélité (ju'elles gardèrent à leur ami, quand il eut perdu pour elles la doul le auréole du cliampion de la Foi et du partisan de la Royauté. Après s'en cire étonné, peut-être voudra-ton bien cberclier l'explication de cette anomalie dans le prix qu'atlacbaient à l'amitié de Lamennais tous ceux (jui l'avaient obtenue, et auxquels il ne la retirait pas. Cette amitié, pleine d'abandon et de confiance, de bonhomie (le croira-t-on?) el de dévoùment inattendus, qui n'imposait aucune gêne, ne commandait aucune admiration, — pas même de déférence marquée ou de soins particuliers, — avait un cliaime réel. On pouvait la perdre, je le répète, — et trop aisément peutêtre, et parfois sans avoir démérité d'elle, — mais on n'y renonçait pas de plein gré. Ceci ne sera contesté par aucun de ceux qui ont connu Lamennais. Et ce n'est pas le jour le moins vif qu'on puisse jeter, pour ceux qui n'ont pas eu ce bonheur, sur l'ensemble de son caractère, la moins bonne réponse qu'on puisse faire h bien des allégations malveillantes, (;à et là risquées par les ennemis de sa doctrine, qui

< M"" Coinulier tic Luciaiùrc avail 1,200 IV. de pension, el M"^' deTremcreuc 800. Sous Cliarles X, ces deux pensions f.iillirenl èlrc supprimées, el furenl réduiles.

eussent été mieux inspirés, ce semble, s'ils ne s'étaient point crus forcés de s'en prendre à sa personne.

Revenons aux Feuillantines. Lamennais y trouva, je l'ai dit, une famille d'élection. Il donnait à M. Carron le nom de « père. » Les « bonnes dames » s'intitulaient elles-mêmes «. SOS sœurs. » Les enfants, — cette joie du cœur et des yeux, — ne manquaient pas à ce paisible intérieur, caria communauté de l'abbé Carron comprenait une institution de jeunes fdles; institution peu nombreuse, à ce qu'il semble, et composée surtout des plus proches parentes de M"^* de Lucinière, Tremereuc et Villiers. Les nièces de Lamennais y étaient élevées, et il les appelait volontiers « ses filles. » Il ne faut pas beaucoup d'imagination pour se représenter ce que devait cire cette petite communauté, perdue à l'extrémité de Paris, dans ces quartiers, depuis cette époque un peu envahis, mais qui alors comptaient à peine dans la vaste cité. Les prêtres y venaient en foule; les uns attirés par l'estime qu'on y faisait d'eux, la vénération qui les y accueillait; un plus grand nombre, peut-être, par le crédit notoire dont jouissait l'abbé Carron auprès des Pnnces et de la Grande Aumônerie. Quelques-uns étaient, en quelque sorte, membres de la petite congrégation, et comptaient comme feuUlantms. Leurs noms reviennent à chaque instant dans les premières lettres de la collection maintenant offerte au public : l'abbé Le Tourneur, l'abbé Lowenbruck, le Père Fauvel, l'abbé Carissan. Plusieurs appartenaient à l'ordre des Jésuites : plusieurs étaient comptés | armi les missionnaires les plus entreprenants et les plus habiles. Quel(|ucs sulpiciens, quelques gallicans mùine, s'aventuraient aussi de ce côté; mais il y furent ([uelquefois mal à l aise, entourés de Mennaisieus et Memiaisiennes (pii, longtemps, bien longtemps, lirent front à toutes les alta(pies, et ne là-

NOTES KT SOIÎVKMRS 27

clièmit |)H'«I, — fort i\ regret, — que lorsque tout espoir (ut perdu.

Qu'on u'nille pourtant pas, là-dessus, croire à un félichisine aveu<,de, à une admiration sans bornes, et se (i<^urer <jue Lamennais lut séduit par une sotte idolàliie dont aurait été l'oljjet. Non. Ses nouveaux amis étaient, la plupai't, — ai)straction faite de ce qui peut |)asser, en eux, pour zèle excessif, préjugé de caste, opinions traditionnelles, — gens de trop de cœur et de trop de sens pour ne pas le contredire et mémo le reprendre quand il leur semblait s'égarer. Et Lamennais, même à l'beure des premiers triom|)hes, dans tout l'enivrement d'une intluence soudainement acquise, d'un magnifique avenir ouvert devant lui, écoulait avec une grande docilité, une grande simplicité de cœur, les conseils qu'il savait inspirés par une ami lié sincère.

Ce trait de caractère, — à noter, car il choque bien des idées reçues, — je ne le marque ici qu'à bon escient. Et comme, lorsqu'un témoignage n'est pas absolument direct, il est presque indispensable de l'élayer de preuves, je citerai, sans réflexions et sans commentaires, une des lettres que l'abbé Carron écrivait à son fils en J.-C. Elle est datée de V Institut roijal de M(irie-Tlierès('\ le 12 octobre IcS^O. A cette époque, la réputation de Lamemiais, connnencée par le premier volume de XhuUffévence en matière de ReHijion, accrue par ses articles du (Conservateur, soulevait, autour

* Ces mois soiil impiinu's en lôte de la loltro, l'I enlomciil un iloiible écusson aux anuos de France fleurs de lis, bien enlendu), surmonté d'une couronne royale. Une croix, à la main, est en lêlc de la seconde page.

(lu second volume de Y Indifférence^ récemment public, les premières attaques d'une partie du clergé.

« Mon ami bien-aimé, — lui écrit alors M. Carron,— les motifs de mon silence depuis plusieurs mois ont eu diverses causes. Vous n'ignorez pas que je suis bien peu maître de mes moments; mes fort petites œuvres me dérobent toutes mes journées. Cependant, serait-ce avec un de mes plus tendres amis que je me permettrais de dissimuler, quand je ne veux le faire avec personne? Cher fils, j'avais le cœur trop plein du sentiment de vos peines pour en pouvoir discourir fort »u long avec vous. Aujourd'hui même, j'évite de parler de ces chagrins, mieux faits pour être appelés les noires que les vôtres.

« Dans l'extrême déchaînement avec lequel on a voulu trouver les choses les plus répréhensibles dans votre second volume, j'ai mille fois béni le Tout-Puissant de m'avoir accordé une profonde retraite. L'esprit de prévention, d'aigreur et de satire ne Ta point violée, et les dignes compagnons de ma solitude ont pu tout à leur aise, et sans contradicteurs, bénir et admirer un beau génie que l'on se plaisait à dénigrer avec tant d'amertume,

« Je ne sais pas si vos trop chauds amis devinent bien juste quand ils vous assurent que beaucoup de gens reviennent de leurs préjugés. II en est infiniment plus encore, et dans la capitale et dans les déparlements, qui croient n'avoir aucune prévention à déposer quand ils attaquent certains principes et certaines réflexions de votre ouvrage. Quant à moi, qui ne pourrais que m'assigner la dernière place en Israël, quant à moi qui ne sais plus qu'aimer avec toute la chaleur du sentiment dès qu'il s'agit de mes deux frères, j'ai, dans mon cœur, et pour moi seul, blàrné l'aîné d'avoir laissé son cadet, publier, sans restrictions, son second volume. J'ai dit : Comment peut-il se faire que mes meilleurs amis, ou n'aient point senti l'obligation de ne pas scandaliser les faibles, ou n'aient pas appréhendé de donner des armts à l'impie malignité?

« Votre premier volume avait fait des merveilles. Votre réputation J'auteur ne pouvait, ce me semble, s'élever davantage. Vos titres d'apologiste sublime et d'apôtre éloquent de la Religion vous étaient assurés pour jamais. Le Seigneur a voulu vous humilier. De longs et continuels applaudissements auraient lini par vous enivrer peut-être, et voici, mon bien-aimé fils, voici l'occasion de dire : Bonum mihi quià Immiliâsli me.

« Je rends un bien sincère hommage au mérite, aux talents de beaucoup d'entre vos amis, mais je crois qu'ils vous ont mal défendu, que

plusieurs vous défondcnt encore foi l mal aujounrhni. Je ne rloule pas que, les esprits étant moins écliaulTés, vou- j)ourrez quelque jour donner d'excellentes explications sur votre livre. Mais, je vous le répéterai toujours : c'est lin malheur, c'est un grand malheur pour le bien de la Religion dont vous vous êtes montré le défenseur éniinent. oui, c'est un extrême mallieur (pie vous ave/ besoin de vous expliquer vous-même, dans le rôle admirable où vous plaidez si puissamment la cause du genre humain contre ses passions et ses crimes.

« Tout ceci, mon hien-aimé fils, pourra ne paraître à votre esprit (pi'un misérable radotage; mais ce n'est point là, du tout, le tribunal où j'appelle. Plein d'admiration pour l'esprit, je suis plein d'amour pour le cœur. Voilà mon juge. C'est le seul que j'accepte, c'est le seul que j'invoque. Avec un tel appui, je viens, cher Lamennais', me mettre à vos pieds, et là, comme un humble suppliant, votre vieil ami, votre second père ose de vous solliciter deux grâces : la première, de ne jamais rien publier, dans des matières d'une si haute importance, sans avoir auparavant consulté des hommes d'une excellente doctrine, d'un esprit froid et réfléchi, et dont les parfaites études vous fassent d'avance reconnaître l'excellence des principes comme la solidité du raisonnement. La seconde faveur que j'implore, c'est que, quoique je sois profondément pénétre que toutes ces qualités sont parfaitement réunies dans mon bien-aimé Jean, vous ne vous en teniez pas néanmoins à son seul témoignage; qu'avant lui, qu'après lui, vous consultiez un homme d'un mérite moins éminent sans doute, mais à qui vous soyez personnellement indifférent.

« Finissons mon éternel verbiage par la belle pensée énoncée dans

une lettre d - au sévère réformateur de la Trappe : « Mon

révérend père, je vous ai ])arlé dans les sentiments du plus profond contre mon intention formelle, j'avais pu vous....

« Vale, vale, ô diilcissime rcrum '

« Tout 1 ; monde est, ici, plein de votre cher souvenir. »

On Iroiivcrn dans la Correspondance ci-après (n* 9, 1'''" novembre 1820) la réponse à celle lettre si remanpiaMe.

* M. Cnrron éiTil : Imnruais.

- bc coin du second Iciiillet ayonl élc iléchiré, quelques mois manquent. Nous ne les avons pas suppléés, sauf le dernier, qui est hors de doute.

Or quiconque connaît un peu la vanité littéraire, quiconque sait combien un grand triomphe, suivi d'amers retours, exalte cette susceptibilité maladive qui tient à la fois de la monomanie et de la lièvre, devra convenir que Lamennais, acceptant sans murmure, et sans la moindre arrièrepensée de révolte, cette censure à la fois si affectueuse et si sévère, ne montra point cet implacable orgueil qui, tant et tant de fois, lui a été reproché.

Est-ce à un orgueilleux, universellement reconnu comme une des lumières de l'époque, qu'une simple femme, une pauvre Feuillantine, écrivait ceci, en 1829, après la publication du livre intitulé : les Progrès de la Révolution?

« Dimanche 20 février.

(( Quel bruit vous faites, mon pauvre amil Vous aviez bien raison, lorsque vous me mandiez que « vous ne seriez j)as bon à jeter aux (•.biens; » voilà ce qu'on dit de vous, ou à peu près. Au reste, il faudrait une rame de papier pour vous conter tout ce qui se débite en sens inverse contri) ce malheureux ouvrage.

« Généralement, vos meilleurs amis sont chagrins du petit mot qui est échappe à votre plume sur l'Institut des Jésuites : ils disent qu'en homme généreux, vous eussiez du. le leur épargner; qu'ils sont déjà assez battus; et que le coup de patte que vous leur donnez en passant a trop l'air d'une récrimination et d'une petite vengeance, indigne d'un génie tel que le vôtre. Puis on cherche quelle faute vous avez à leur reprocher, et Ton ne trouve que le refus qu'ils ont fait d'adopter votre philosophie, et leur peu de franchise à l'avouer.

« Je ne vous dirai pas la colère que le ton dont vous parlez de Louis XIV et de Bossuet a excitée; ceci n'est pas si important. Mais ce qu'on vous reproche, mon bien bon ami, c'est de n'appuyer votre doctrine ni sur l'Écriture Sainte, ni sur la tradition, ou, au moins, de ne l'appuyer que d'une manière bien insuffisante. On ne conçoit pas comment, pour inspirer plus de mépris du gallicanisme, vous citez, sur cette doctrine, des passages de Dupuis, dont les ouvrages ont été censurés par le clergé gallican lui-même. On ne cesse de répéter que vous prêchez la révolte, le régicide. Le Comlilutionnel vous compare à Ravaillac. On vous aura sans doute envoyé toutes ces feuilles où nous êtes si bien tra-

vesti. Mais, mon bien cher ami, tout cela n'est rien, ou bien peu de chose, parce! qu»; l'on connait la -ource inipni c d'où découb-nt ces invectives. (]e (pii c^t bcîiuronp, ce qui nous a C(insternre-<, écrasées, c'«'st bmandement de l'Archevêque de; Paris! En ce moment, il est lu dan.? toutes les églises! Kt nous, pauvres iunies de celui qu'on y alt;ique, nous nous sonnnes retirées dans noire solitude, pour ne point entendre, pour ne point voir, car, mon si bon auii. tuul ce qui vous touche nous est comme persoiuiel. Le P. (larissan vous copie le |)assage du mandement que l'on ne cormaît que d'Iiiersoir'. Oh! si, comme nous n'en doutons pas, vous y répondez, nous vous conjurons à genoux de le faire avec modération et sur le ton qui convient au caractère de l'accusateur et de l'accusé. Si l'on remarquait de rnigrour et des sarca.^nios, on ne manquerait pas de dire qu'ainsi éciivait Luther, qu'ainsi écrivent les cliofs de secte. « N'alle?-vous point rire de moi, mon digne ami? Cependant, [>ensez que si la sagesse sort de la bouche des enfants, une pauvre vieille lille pourrait peufôtre parfois avoir raison. Quelle perte que celle du Pape* dans le moment où nous sommes' »

Qu'on veuille bien, en lisant celte semonce féminine, se rappeler à qui elle s'adressait; qu'on veuille bien tenir

* En effet, le fragment est sur im carré de papier à part, transcrit dune autre main qne le corps de la lettre. . .

« Voilà que l'esprit île système, triste et dangereuse tcntaiion des plus beaux talents, s'est introduit, se nianifostt; dans les camps du Seigneur, et nous menace d'une {lucrre intestine. ISon content d(! celte vaste carrière des innocentiï- di>putes que la v(>rité ellc-mcmc; laiss;3 à ses enfants la liberté de parcourir, mais dont tlle leur défend de franc liir les limites, il vent ériger en dogme ses |nopres opinion^ en nous accusant sans justice de dépasser nous-mêmes les bornes de ce qui a été détini par l'autorité infaillible de l'Kglise. .Non content de s'ériger en censeur amer de ceux dont on doit du moins toujours respecter le caractère et les intentions, il se fait liardiment le détracteur d'in de nos plus grand» rois et du plus savant de nos pontifes; il proclame, sans autorité comme sans mission, au nom du ciel, des doctrines subversives de l'ordre (|ucJésu>-Clirist a établi sur la terre eu partageant ses jiouvoirs souverains entre deux puissane(>s diylinctes, indépendantes l'une de l'autre, chacune dans l'ordre de choses qui lui ont été conliées, etc., etc. »

huit une longue qualiiicalion de ces doctrines, ainsi parachevée :

« Doctrines... que nous gémissons d'entendre annoncer, fût-ce parle plus habile écrivain, par le plus profond publiciste, par le plus grand génie, et, si nous osions le dire après l'Apôtre, par un ange même desreidu iln ciel ; doctrines que nous nous sommes efforcé d'arrêter, tantôt par notre silence, tantôt par nos protestations réitérées et publi([nes; iloclrines, enfin, que nous repoussons avec toute la loyauté d'un cdur fiançais, sans croire rien perdr.-, pour cela, de l'intégrité «ruiie âme catholique. »

2 Léon Xn.

52 NOTES ET SOUYEN'IRS.

compte de l'âge auquel Lamennais était parvenu, de sa position éminente, du respect que ses adversaires eux-mêmes étaient obligés de lui témoigner sous peine de discrédit, et sans doute on jugera que son « orgueil » ne commandait pas de trop grands ménagements aux amitiés véridiques. Je n'imagine pas que Bossuet, ou même Fénelon, se fussent montrés, en pareille circonstance, aussi accessibles et d'aussi bonne composition.

C'est M"^ de Lucinière qui s'exprimait si nettement. Des lettres que nous sommes tentés d'appeler feuillantines^ les siennes sont les plus intéressantes. Sans jamais sortir des conditions de la correspondance la plus familière, elles ont une vivacité, un abandon, une douce gaieté qui les distingue. J'en détacherai quelques passages, choisis parmi les plus caractéristiques. Et d'abord voici, dans les proportions d'un tableau de genre, l'intérieur de la petite communauté :

« 1i déceml)ro IS'âO.

« .. Vous voulez donc (jiie je vous onlretiennc de ce qui se passe dans cette fiunillc que vous regardez comme vôtre, et qui, de son côté, vous regardera toujours comme un de ses mendjres. Hélas I votre pauvre fille o?.i telle que nous Tavons laissée, voyant tout à Taidc d'un inultiplimit. Elle nous soutenait qu'elle s'était trouvée cl:cz son oncle, à Nantes, à un dîner dont tous les convives, au nombre do quatre-vinylseize, étaient cousins germains, .le lui demandai si, pour ce repas de famille, on avait loué la salle de la comédie? Elle répondit avec un sérieux qui me glaça, et, sautant de Nantes à Saint-Domingue, nous dit qu'elle y avait connu un monsieur qui, tous les jours, à son déjeuner, buvait vingt-quatre bouteilles do vin de Bordeaux. Ces deux bistoires ne feraient-elles pas bien Ks pendants de celb^ des dix mille chanoines et des cinq cents encensoirs quelle a vus figurer à une procession dans

NOTES KT SOrVKNinS. 37,

Tilo (lo j'en :ii oiilili/' l<; nom? \.o (punid papa, qui n'est pas toujours porté à rindiilgciice, .se |)ernii;t pailois (rexprinier qiiflqufis doutes sur la véracité des récits. Alors la guerre éclate, et nous rions souvent au hruit de la nioiisqucterie. M. Wcld ', « irnpassihh; comme la loi » j^arde dans ces querelles une neutralité parfaite. Il n'eu est pas ainsi du père (larron; celui-ci inter|)i»se son autorité, oppose son veto, et réduit les discutants au sdence. Vous voyez, mon bien hon ami, qu'ici lien n\st cliant,'t''.

«... Je suis désolée de vous savoir souffrant, mon pauvre ami. Notre hon |ière a aussi une bien triste santé! H ne mange presque rien et ressent une faiblesse in(piiétante dans le bras droit. Le cardinal lui a fait défense de confesser à Saint-Jacques, le froid lui étant trèsdangereux... »

Autre lettre, datée du 25 octobre 1822, donnant de curieux détails sur le travail de la propagande catholique dans les classes ouvrières :

« I/œuvro entreprise par M. Lowenbruck- est maintenant en pleine activité. Vous avez su que votre pétition au préfet de Paris avait été couronnée du plus grand succès. Ce préfet a fait plus que vous ne lui demandiez. Il a permis à ce bon missionnaire de prendre dans les magasins de la ville tous les objets dont il pouvait avoir besoin, comme table, bancs, etc., etc. Au bout de la grande salle des Bernardins, on a pratique un autel où Ton célèbre la messe. Les ouvriers y assistent, ainsi qu'aux vêpres que Ton psalmodie Taprès dîner. Les instructions sont courtes, et à la portée des auditeurs. Ouand les exercices de piété sont terminés, les ouvriers, toujours sous les yeux de M. Lowenbruck et de leurs présidents, se livrent à toutes les espèces de jeux qu'on a eu

' La famille Weld est une des plus riches dans le parli catholique en Angleterre. Le cbàteau de Lullworlh (Dorsclshire), où Charles \ s'él;ii)lit dès les premiers jours de son exil, en ISÔl), appnrlenail à un NVeld, tlont le frère était, — il l'est peut-être encore, — membre du Sacré Collège. Il est trèspossible que ce futur cardinal lïit le feutllantin dont il est ici question.

- M. l'abbé de Lowenbruck, dont le nom revient fréquemment dans la Correspondance, était un des membres de la compagnie de Jésus. Sa vive imagination et son activité un peu déréglée en eussent aisément fait un autre Père Lavaletle. Mais, comme on le verra, l'équilibre de ses facultés ne se maintint pas, et, après de nombreuses excentricités, dont plusieurs personnes lurent victimes, il perdit complétemcul la raison, lue des lettres de M"" de Lucinière établit que, déjà fou, il prècliail encore à merveille.

5i NOTES ET SOUVENIRS.

soin (le réunir dans cette vaste enceinte : — escarpolettes, quilles, boules, damiers, dominos, échecs, etc., etc. J'oubliais de vous dire qu'ils ont obtenu Tusage d'une cour immense qui tient au bâtiment des Bernardins. Cette cour est sablée, et c'est là que sont établis les jeux les plus bruyants. Ne pensez pas que notre missionnaire reste spectateur oisif; il partage les amusements de ses disciples, ce qui en double pour eux le plaisir. J'oubliais encore de vous dire que, dans ce lieu de réunions, se trouvent tous les meilleurs journaux, ainsi qu'une bibliothèque. On y donne aussi des leçons de lecture, d'écriture et de dessin, le tout gratis. Bénissons Dieu du zèle qu'il inspire à quelques âmes privilégiées 1 Tout Paris est dans l'admiration et l'étonnement de la rapidité avec laquelle

marche déjà cette entreprise colossale;

« Le bon abbé Rauzan serait ravi, mon digne ami, que vous consentissiez à écrire une lettre qui put être insérée dans quelques journaux, et dans laquelle vous plaideriez la cause de celte œuvre. 11 est important que l'on vienne à son secours, et elle est inconnue dans beaucoup de départements. Ayez donc celte charité, mon vrai ami, et Dieu vous en récompensera. M. Lowenbruck joint ses instances à celles de son supérieur, et j'ose dire aux nôtres *... »

En novembre 1822, l'abbé Jean de Lamennais est nommé vicaire général de la Grande-Aumônerie. Les Feuillantines entonnent un hymne d'allégresse, et se hâtent d'offrir leur modeste asile au nouveau dignitaire de l'Église. — « Peutêtre, écrit M^Me Lucinière, sera-t-il bien aise de se dérober quelques instants à la foule, et de prendre tranquillement ses hauteurs avant de se lancer sur ce grand théâtre. Je ne puis m'empêcher de rire à l'idée de voir l'abbé Jean transformé en abbé de cour! Et vous, ne pensez-vous point à retirer votre petit manteau de la poussière'-? Voilà l'heure arrivée, ou elle n'arrivera jamais... » C'est à quoi ni Lamennais, ni l'abbé Jean n'avaient songé. Ce dernier se ren-

* La réponse à celle lellre iigure dans la Correspondance ci-apro.«, sous le n'SI. — 10 novembre 1822.

- Voir ce que répond Lamennais au siijol de celle plaisanlorie t du pclil manlcau. » Lcllre n" 22, 27 novembre, même aiuiée.

NOTES tT SOUVKNIUS. 55

(lit à son poste, tout aussi égayé (juc M"' de Luciiiiùrc (jm;ui<I il songeait à sa niétaniorpliose.

• "28 iiDVcmhri' <l« l'an des proiligcst iHH.

» Je iirempresse, mon excellent :iini, de vous jinnoncci* riiciircusc arrisée ilii clier îihbé Jean, nierci'etli, à neuf heures du matin. Croirirzvous que ce (jraud personnage a ]taru ravi de loger dans notre petite maison! Nous lui avons offert la cliambn' dWnj^t'Iique •, ce qui Ta fort arraiijié, et d'autant mieux arrangé que rien n'est encore préparé à la Glande Aumùneri(; pour sa réception.

« Je vous disais donc, au début de ma lettre, que notre bon frère était arrivé à neuf heures. A dix, tout était en activité pour son accoutrement. Tailleurs, chapeliers, cordonniers, marchands de bas. Enlin, à deux heures, la métamorphose a été complète, et Tabbé Jean nous est apj)aru pimpant, sémillant, élégant, et riant aux éclats ainsi que nous. Ce sera réellement une chose anmsante, que de le von* en habit de beau drap, doublé de soie, façon à la française, c'est-à-dire en habit de cour. Aujourd'hui le tailleur reçoit des ordres pour une « soutanelle : » je ne sais quelle nouveauté la journée de demain enfantera. Le Grand .\umônier a reçu son grand vicaire avec toutes les démonstrations de la joie, et le grand vicaire parait très-satisfait du Grand Aumônier...

« Je veux, maintenant, vous dire combien j'ai été ravie du beau, du sublime morceau que vous avez inséré dans le Drapeau blanc. Oh mille fois soyez-vous béni ! Nos missionnaires en sont aux anges. Aussi ont-ils fait foule ici, lorsqu'ils ont su que M. Jean était arrivé. Et c'est l'a^iociation de Saint-Joseph*, mise en mouvement par le directeur, quia pourvu à son é(|uipement, tel que je vous l'ai dépeint...

« Je vous embrasse de tout mon cœur, et honni soit qui malypensel Je travaille à force aux noies sur la Vie de notre bon Père '•. »

A propos du régime universitaire, à propos de la guerre d'Espagne, à pro[)os de la loi sur les congrégations rcli*

' M"« A. de Trcmcrciic.

- Celle dont il est question dins le précédent extrait.

•' L';il)bé Carron.

gieuses et de la loi sur le sacrilège, Lamennais marque de plus en plus nettement son opposition « ultra montaine. » Alors on l'applaudit sans réserve, au fond de la rue Saint- Jacques :

« Bon Dieu, mon excellent anji, dans quelle encre trempez-vous donc votre plume? Les libéraux vous étrangleront, et sûrement les ministres ne viendront pas à votre secours. Avez-vous lu que le ConsULulionnel vous avait désigné comme généralissime de l'armée d'Espagne? Sans doute que, bientôt, on vous fera combattre à côté du Trappiste. En attendant, nos troupes se mettent en campagne, etc. ('2 février 1825.) »

« Nous avons lu votre dernière brochure avec un plaisir singulier. ... Elle est tout à fait digne de vous; ne cessez de combatlre. Le ciel ne vous a pas donné des armes si bonnes et si belles pour n'en pas faire usage. Chacun dit aujourd'hui, même ceux qui avaient blâmé votre Lettre au Grand Maître : « — Eh bieni l'abbé de Lamennais, après tout, est cause de tous les changements qui s'opèrent. Il en faut convenir. « En sorte, mon bon ami, qu'on vous regarde comme le héros de TEspagne et de l'Université. Je doute, cependant, que nos ministres vous préparent une entrée triomphale pour votre retour à Paris. ('2 i novembre 1825.) »

« Salut h vous, noble défenseur de la foi! salut à vous, éloquent avocat des Vierges épouses de l'Agneau ! nous avons lu ces brochures admirables : mille actions de grâces pour le don (jue vous nous en avez fait. Mon excellent ami, vous m'avez fait rougir en me démontrant l'odieux de celte loi contre les sacrilèges qui m'avait tout d'abord séduite. Oh! pauvrette que j'étais! elle est digne d'anathème, etje le répète d'après vous, avec vous. On vient de me dire que l'évêque d'Ilermopolis était malade de chagrin. Je crois que ce dcNait être de confusion. Il veut, ajoute-t-on, donner sa démission. Voyez quel fracas vous occasionnez, petit homme des champs ! . . .

« Tout ce qui respire l'air de la Cour vous condamne. Et je ne vous conseille pas de venirdemander des pouvoirs à l'Archevêché. Ces mauvaises lois, du reste, n'en passeront pas moins, en dépit de vous et de vos dents, ou plutôt de votre plume...

« Yoila M. Feutrier prélat! Son étoile n'a point pâli depuis la retraite de certain breton de ma connaissance *. On dit partout que vous serez

* M. l'abbé Jean, que les Feuillanlines avaient baptise : Son Importance.

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