A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT
Le 7 décembre 18'27.
Vous étiez triste le 57 novembre, et la comtesse Louise aussi, et mon cher comte aussi; pourquoi donc? Premièrement, la catastrophe n'est pas aussi imminente que vous paraissez lelcraindre; il faut le tiMups à tout. Et puis, ne savonsnous pas depuis longtemps que la Révolution, comme toutes les choses de ce monde, doit avoir son développement complet? L'Europe, le monde sera renouvelé. Rien de ce qui a été, et qui n'appartient pas à l'essence même des choses, ne peut plus être désormais; il est inutile de le défendre; de sorte que je ne vois guère que l'Église à qui l'on doive s'attacher de cœur, et pour qui l'on doive combattre. Ceci rentre tout à fait dans les belles idées de M'"*^ do Senfft sur les questions que j'avais hasardé de lui soumettre. Il y a plus, c'est que tout ce qui a pouvoir en ce monde est ennemi à quelque degi'é de celte Église, lacjuelle néanmoms résistera seule aux commotions qui élti'anlent tout le reste, et qui l'ébranlent elle-même, mais pour l'affermir plus solidement. Il faut se le dire une fois, car
l)i: I.AMK.NNAIS. 585
loule illusion est diingereuse, il ny a plus de société. Ce iiiouveiiient fiévreux des peuples n'est que la reclierclie inquiète de la vie (piils ont perdue. Ils étouffent, et se débattent pour respirer. Les niasses son!, moins coupables (pi'on ne le croit. Le crime appartient à (piehpies scélérats profondément pervertis qui les é<5^U'ent, égarés eux-mêmes et dominés parie chef de ceux qui n'ont point de chef, selon la sublime expression de Zoroastre.en [)ai"l;uil d'Ain ininne. Mais enlin la société lenailia-t-elle'.' Je l'igtioie; Dieu seul le sait. .Mais ce (pii me paraît au-dessus de toute espèce de doute, c'est qu'il reste encore beaucoup à détruire avant qu'aucune reconstruction devienne possible, et que la peste morale dont nous observons les progrés ne finira, comme celle de Milan, qu'après un violent orage : et ce ne seront pas des torrents d'eau qui laveront la terre pestiférée, mais des fleuves de sang. Voilà ce que je prévois, sans m'en effrayer, parce que toutes les conséquences nécessaires des lois divines font partie de l'ordre universel que nous adinirerons un jour en Dieu même.
L'événement de Saint-Pétersbourg' me semble devoir hâter la guerre contre la Turquie. Du moins, si j'étais l'Empereur, je voudrais, à tout prix, occuper des troupes dont l'oisiveté serait si dangereuse pour moi. Je sais bien que cette guerre, désirée souvent et jamais voulue, offre d'innnenses difficultés politiques. Cependant si les Souverains, — j'entends la lUissie, la France et l'Autriche, — avaient la moindre notion de leurs véiitables intérêts, dans un an la croix serait plantée sur le minaret de Sainte-Sophie. Peut-être le sera-t-clle aussi, mais avec des circonstances qui en feront probablement un signal
* Cet événement, qui élnit les leltrcs suivantes le (lisent cxplicilenient) une tonspiralion mililaiic « ilonl les journaux ne paiK rent pas, » n'a lai.-sé de trace ilans aucun des livres que nous avons pu consulter à ce sujet. C'est au mois de décembre 18'24. à ravénemenl de l'empereur Nicolas, qu'éclata, dans les rangs de l'armée, la grande conspiration qui coûta la vie à Pestel, Ilyleïel", Serge Mouravief, IJestoncher-Ilumine, cl Kaliov>ki, lesquels furent exécutés au mois de judiet IS^T). En novembre IS'iT, époque où s'acliovail la puerre de l'erse, et où allait éclater celle de Turquie, aucune insurrection militaire n'a eu lieu dont les historiens aient pris note. \ eut-il seulement conspiration secrète, secrètement étoulïée? C'est ce que nous ne saurions dire et ce que laisse supposer la lettre de Lamennais.
586 CORRESPONnANCE
de discorde, et je crains bien que la perle ne vienne d'où le salut aurait pu venir.
Si je ne me trompe, Basse-Court est un nom français. J'aime ce brave homme, puisqu'il a pu amuser un moment la comtesse Louise. Où je voudrais le voir et l'entendre, ce serait à la Iribune. Il mériterait qu'on fît pour lui seul « un représentatif. ))
Je vous ferai adresser de Paris les Lettres sur la Chouannerie de M. de Scépeaux. Je ne crois pas qu'on puisse rien lire de plus merveilleux et de plus touchant. C'est une Iliade chrétienne dont les héros sont un fraudeur de sel, un pauvre mendiant, quelques garçons de ferme, que la foi élève tout à coup à une hauteur qui laisse, à mon avis, bien loin en arriére tout ce que l'on connaît de grand, à cause de je ne sais quelle délicatesse d'humilité qui semble ne pas être de la terre. H y a là quelque chose de plus beau, de plus naïf, de plus épique que la Vendée môme.
Quant à la Vie de Biionapnrte, par "NValter Scott, je ne l'ai pas lue, et j'ai contre elle, je ne sais pourquoi, um^ sorle de prévention qui m'a empêché jusqu'à présent de chercher l'occasion de la lire. Il faudrait plus qu'un Tacite pour peindre ce César-Tibère. Et puis toutes les (juestions qui se ratlachent aux événem.enls de sa vie ! Que peut savoir là-dessus, que peut comprendre un Anglais et un protestant?
Il m'est dernièrement tombé sous la main une autre Vie, celle d'Alfieri. Quel homme, bon Dieu, et quel orgueil! Je ne sache pas avoir encore rencontré de caractère qui me soit aussi antipathique. Il me semble que, sur Ions les points, c'est le parfait contraste du comte de Maisire. Cet Alfieri délestait, de toute sa vilaine âme, la France et les Français. Ce n'est pas sur cette haine que je le juge; — il était bien le maître de ses affections (je dis le maîti'e en un sens); — mais on n'imagine pas jusqu'à quel excès de ridicule et d'extravagance ce sentiment l'entraîne quelquefois. Il assure bien que, pour rien au monde, il n'aurait voulu savoir notre langue, ce qui ne l'empêche ])as de l'appeler : codesta spiacevole e meschina lingua. La langue de Racine et de La Fontaine, de Bos-
ItK LAMENNAIS. 587
smH et (le Féiicloii! l"]t iiuU'z que son slyle n'est guèie que du fiançais ilalianisé. Mais en voilà assez sur cet boninie qui ne \oulait ni des Hois ni de la Uévolulion. One voulait-il donc? lui, \ iUorio AUieii. (l'était là son genre humain et sa société. Une auli'e fins je vous parlerai de nos alTaii'es intérieures. La cliule du ministère parait inévitable. M. de V. se roidit tant (ju'il peut contre cette dure nécessité'. 11 ne fera que rendre j)lus violente la secousse qui le renversera. On disait à Paris, il y a ([uelques jours, que Peyronnet, Frayssinous et Chabrol avaient remis leui' démission. Je n'en crois rien, et je crois encore moins (|u'on l'accepte en ce moment. Le roi est à plaindre; il fait grand'pitié.
C'était une houlette qu'il lui fallait, et il l'aura peut-être; mais il est triste, à son âge, de devenir berger.