‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 101 sur 140 · A MADAME I, A COMTESSE DE SEISFFT · texte numérisé non relu

A MADAME I, A COMTESSE DE SEISFFT

Le 19 décembre 1827.

Toujours de nouveaux chagrins, des tribulations nouvelles. Eh bien, remerciez-en le bon Dieu, car il n'a point de grâces plus précieuses; ce sont celles que, de toute éternité, il réservait à son fils. Jugeons des choses par leur rapport, non avec (!e qui passe, mais avec ce qui ne finira jamais. Le pieux M. Boudon raconte qu'il a connu des personnes qui faisaient dire des messes d'actions de grâces pour la perte d'un procès et autres événements de ce genre, s'étonnant que Dieu les eût jugées dignes d'avoir part à sa croix. Ce trait m'a paru fort louchant. Kt, dans la vérité, ce sont les éléments de notre foi;

' M.cleVillèlc avait tralioni paru dt-iidé à accepter .>;a délaile et à s'y résigner; «mais bientôt, dit VaiilabelU', repoiis.Miiit de toulos ses forces la perspective, de sa mort politique, saisissant toutes les chances que pouvait lui présenter encore la division des partis, tendant la tnain aux lionnnes de toutes les opinions, M. de Vdièle otlrit le triste et commun spectacle d'une ambition qui, près de tomber du faite de la puissance, propose toutes les concessions, promet tous les sacrilices, prie, menace, implore pour s'y maintenir. » Hist. des Deux Restaurations, 3" éd., t. VU, p. 53Ô.

mais on croit plus qu'on ne sent, plus même qu'on ne veut sentir, et c'est le grand mal. Je prends un plaisir extrême à voir celte vie passer comme l'oiseau qu'on entrevoit à peine, et qui ne laisse point de trace dans les airs. Et quand, après cela, j'arrête mes regards sur cette immense éternité, fixe, immobile, vaste comme mon cœur, inépuisable comme ses désirs, je voudrais, je voudrais m'élancer dans ses profondeurs. Mais, patience! allons jusqu'au bout; le bout n'est pas loin. Et puis le repos, la joie, l'éternelle vision de tout bien, facie adfaciem!

Ce misérable monde se détraque de tous côtés. La Turquie, le Portugal, l'Amérique, embrouillent tellement la politi(iue européenne, que désormais on ne saurait, je crois, se promettre une longue paix. La Providence semble pousser aveuglément les Cabinets à des résolutions dont ils ne prévoient pas les conséquences immédiates, et quelquefois diamétralement opposées à ce qu'ils veulent. Voyez la France; elle craint au delà de tout l'envabissement de la Turquie, et, pour l'en garantir, elle brûle ses flottes, elle lui déclare en fait la guerre, de concert avec l'Angleterre et la Russie; avec l'Angleterre, qui redoute elle-même l'agrandissement du colosse du Nord, et qui attire ses armées sur le Danube, qui leur trace le chemin de Constantinople. C'est que l'Angleterre, la Russie, la France, ne sont que dqs instruments passifs de la seule puissance qui sache, et qui fait servir à ses desseins leur poli-: tique étroite et coupable. Elles pourraient délivrer l'Europe de l'opprobre du Croissant, et tirer de là de grands moyens pour raffermir la société qui chancelle. Mais point du tout : le Croissant, il est vi'ai, sera abattu par elles et malgré la plupart d'enti'e elles, mais il tombera sans que rien se relève autour de lui; il tombera, et sur ses ruines viendront s'accumuler successivement d'autres ruines, jusqu'à ce que Dieu dise : Assez! — et alors le monde renaîtra, si toutefois le monde doit renaître.

Ce qui ne renaîtra pas, c'est M. de Yilléle. Les médecins en désespèrent, bien qu'il se cramponne, de toutes les forces de son coi'ps et de son Ame, à cette vie ministérielle qui lui

F)i: LAMENNAIS. 389

(M'imppe. Il est prolialilc qu'il att«'ncli';i l'ouverliir^ des Cliairil)irs pour (pjillcf, ou plulyt pour être einporlé par les Mo- 7?tt/^Mle la politique, comme les pestiférés de Milan. Je voudrais qu'on écrivît la vie de cet homme, mais sa vie intérieure, si elle pouvait éti'(* connue. Ce qui se passe dans ce cœur-là, le monveiiH'iiL de tant de passions diverses, ce désir effréné de pouvoii' et d'arf,n'nl, C(; llux et icllux d'espéiances, d'angoisses, ces projets conçus, abandonnés, repris, abandonnés encore, ces jours laborieux, ces nuits sans sommeil, ces craintes et ces joies également hideuses, ce travail contiimel de dissimnhition : — quel spectacle, et qu'il en sortirait d'instructions utiles! Ce serait là un bel ouvrage pour occuper les loisirs qu'on ne tardera pas à procurer à M. de Corbière.

Je viens de recevoir une lettre de l'abbé Gerbet, qui partait pour Versailles, où on le pressait de se rendre près du pauvre Mahony, dont la femme était dans un état très-alarmant à la suite d'une couche, heureuse pourlant, à ce qu'il semblait. Je suis forP" inquiet, d'après ce que me mande l'abbé Gerbet. Vous serez instruite de l'événement, quel qu'il soit, dès que je le saurai moi-même. Mon Dieu! qu'est-ce que la vie? Mena gez-vous bien, je vous prie. Je tremble pour tous ceux que j'aime.

14t. - A M. BERRYER.

Le 2\ décembre 1827.

Dites-moi, mon cher ami, si l'on voulait se sauver, comme cet homme veut rester ministre, ne serait-ce pas comme si déjà l'on était dans le ciel? Mais on n'a celte volonté que pour l'enfer, l'enfer de ce monde et l'enfer de l'antre; car je maintiens qu'il n'y a pas là-bas, dans TRinpire ténébreux, de cachot semblable à ces hôtels si enviés, si désirés, à la porte desquels veillent tous les spt^ctres qu'Énée vit à l'entrée des noyaunit's sombres. — Ponnpioi donc, M. le président, vous faire tant prier? Allons, un pende raison... — Mais, an lieu de m'écoutiM", le voilà qui calcule : une voix, deux voix, dix

voix, cinquante voix de minorité! La plume lui tombe des mains, sa tête s'abaisse sur sa poitrine; une grande pensée l'absorbe. Puis il recommence à compter, son front s'épanouit; il a trouvé une combinaison nouvelle, une loi d'attraction inconnue jusqu'alors, qui fera graviter les Corps législatifs (ce ne sont pas des Corps célestes) autour de leur centre qui est lui : c'en est fait, le monde ministériel marchera. Il l'espère un jour, il l'espère deux jours; mais le troisième, adieu la loi, adieu l'attraction, adieu le monde, adieu tout! Et il dit : « — Au moins, sachez bien qu'après moi plus de soleil; je vous en avertis, ce sera tout au plus s'il vous reste la lune. » Et des milliers de voix de crier : « Vive la lune!... Nous aimons la lunel... Nous voulons la lune!... Qu'on nous donne la lune!... » Et je crois qu'il faudra bien, en effet, bon gré, mal gré, que le soleil lui fasse place, ce qui serait très-fâcheux, si nous n'étions pas en hiver. Voilà, mon bon ami, comme va la société, cette société dont j'ai mis dans ma tête d'écrire l'histoire. Au reste, j'ai bien des choses à faire auparavant. Je viens d'achever de nouvelles Réflexions pour \ Imitation. Je vais m'occuper d'une Journée chrétienne, et, après cela, j'essayerai d'ajouter deux ou trois \iiiW{?> dialogues à celui que Saint-Victor vient de se hâter de réimprimer. Je n"ai pas d'autre moyen de sauver une partie de ce qui m'appartient si légitimement, de ce qui, à la lettre, est mon pain.

Et vous, cher, que faites-vous? que dites-vous? que pensezvous? Vous amusez-vous un peu de ce qui se passe? Vous effrayez-vous de ce qui se passera?

Il faut, croyez-moi, en prendre son parti, ou plutôt il faut se souvenir que Dieu seul gouverne ce que les hommes croient gouverner. Je voudrais entendre Rubichon ^ Dites-lui mille choses de ma part, et pressez-le de finir son intéressant ouvrage. Je le lui demande au nom d'un sot, — au nom du genre humain.

* Écrivain paradoxal dont l'originalité un peu cherchée a eu, dans le temps, d'assez nombreux admirateurs. Comme Caliaui, il traitail volontiers des sujets d'économie politique, et il aspirait, conune Galiani et Dasliat, à rendre amusante cette science alors peu goùlce.

Et, à préseiil, que vous dirai-jc ? Que j'appelle sur vous et sur les vôtres mille bénédictions du ciel pendant l'année qui va s'ouvrir; (pie je vous jirie de m'aiiner toujours un peu sous le règne de la lune connue sous le règne du soleil; de penser à moi de temps en lemps, et de m'écrire le plus souvent qu'il vous seia possible. Voilà, clier, mes vœux pour vous, mes désirs pour moi ; et puis je vous embrasse tendrement, bien lendrement, je vous assure.

Page 1