A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT
Le 7 novembre 1 828.
Je viens de lire dans les journaux que le comte de Neipperg^ était à la dernière extrémité. Je conçois tout ce que
' M. de Vilrollcs, élabli à Florence.
- Le successeur que Marie-Louise avait donné à Napoléon. M, de Scnfft élail accrédité auprès d'elle comme représenlant de l'Aulriclic. Cest ainsi qu'il t'aul comprendre les a soins, » les a embarras » dont parle Lamennais.
cette longue maladie a dû vous donner de soins et d'embarras de toute sorte. De mon côté, je suis exlrùniement inquiet diiii jeune lionimc que j'ai lait transporter de la Chênaie à Dinan, et qui est alleinl d'une fièvre muqueuse. Le médecin le croyait hors de danger, il y a deux join-s; de nouveaux accidents ont reparu, et le médecin déclare qu'il ne peut encore rien prononcer. Cela est bien pénible en soi, et à cause de la famille, qui habite Nancy, où le père, ancien émigré, est conseiller à la cour royale. Knfin, voilà la vie telle que Dieu veut que nous la supportions.
Les affaires de notre pauvre Éghse continuent d'être à peu près dans le même état. On attaque les évêques en détail ; quelques-uns plient, d'autres résistent; et l'on ne sait pas encore jusqu'à quel point on portera contre eux la violence. Feutrier et Vatimesnil sont au nombre des pires dans le Conseil : ces deux hommes ont faim et soif de persécution '. Vous savez combien j'ai toujours détesté cette race bâtarde, ambitieuse et lâche. A présent on peut savoir, par l'expérience, ce que valent tous ces chrétiens ministériels, sur lesquels s'appuyaient les pauvres J Ils ont commencé par poursuivre ce qu'on appelait les « ultramontains, » et on applaudissait, et ceux qui applaudissaient ont eu leur tour, et, depuis qu'il s'agit d'eux, ils n'applaudissent plus. Ainsi va le monde. Ne croyez pourtant pas qu'on se soit éclairé sur le fond des choses: pas le moins du monde, je vous le jure. S'il n'y avait pas cette imbécillité parfaite dans toutes ses dimensions, et pour ainsi dire cubique, on mourrait d'horreur :
* La noniinalion de M. de Valimesnil, connu jadis par ses violences royalistes, avait suscité les réclanialions de tout le parli libéral, y compris le Journal des Débats, qui le signalait coninu' « allilié aux C()np:i't'gatious, ind)u de leurs doclrines mystérieuses.» Mais, à la surprise •générale, M. de Vatimesuii inaugura son entrée en l'onctions, comme grand nuiilre deri'niversilé, par une circulaire et des actes qui étaient à son passé le plus conf^)let démenti. Il prêchait, en toute occasion, le « respect de la liberté de conscience, et l'amour des libertés nationales. » Apre? le premier étonnemont, ces palinodies ministéiielles lurent acceptées, avec une ironie dédaigneuse, par les organes de lUpinion publique. — Décidément, disait l'un d'eux, Montaigne a raison : — « 11 n'y a rien de [ilus divers et de plus ondoyant que « l'homme. »
le ridicule soulage. Je ne crois pourtant pas qu'on ait moins ri, à aucune époque, en France. Il nous faut une révolution pour ranimer un peu la gaieté; et ne prenez pas ceci pour une plaisanterie. Il y a tant de dégoût au fond des âmes, qu'on aimerait mieux une Convention, et je ne sais quoi, que l'état présent. Le libéralisme pousse le ministère; il demande à grands cris des destitutions : il en obtiendra. L'opposition catholique aux ordonnances avait rendu une sorte de vigueur et de mouvement aux esprits. On s'est vite empressé d'étouffer cela. Il semble que là aussi on ait peur de la vie : c'est fort rassurant pour l'avenir. Je sais bien, au reste, quil faut, dans les desseins de Dieu, que les choses se passent ainsi; je le sais, et je le dirai; mais qu'il est terrible d'accomplir, en ce sens, les desseins de la Providence î 11 fallait que le Christ souffrît; — sans doute, Pilate,Caïphe, Judas même, étaient des instruments divins néccssaii-es au salut du monde : le monde fut sauvé ; il devait l'être ; il était résolu qu'il le serait. Mais Judas, où est-il? Au fond du dernier Cercle, entre les bras de Satan, qui, de sa bouche horrible et sanglante, lui rend le baiser qu'il a donné à son Maître *.
Mon âme est triste, mais calme pourtant. Ce qui viendra, ce qui approche, on le voit, on le touche avec la main, et involontairement on frissonne ; mais un peu au delà, celte lumière soudaine, ce triomphe lînal, ce réveil de Dieu î
^ Réminiscence du fameux sonnet de F. Gianni sur larrivée de Judas en Enfer. Voici le dernier tercet :
Poï, fra le braccia si recô quel tristo,
E, con la bocca fumiganle e nera,
Gli rese il batcia que avea dalo aCristo.
Ce que M. Amédée Pichot traduit ainsi :
« Salut! lui (lit Salan d'une voix (rioniphanle, Viens l'asseoir avec moi sur le trône d'honneur! «• Puis au trailre il rendit, de sa bouthc funnnte, Le baiser que, la veille, en reçut le Sauveur.
I)K I.AMKNNAIS.
VXr - À LA MÊME.
Le 14 novembre 1828.
Comment poiivez-vous penser qu'aucune autre raison que le devoir ait ilétorminé mon retour en France? Où aurais-je pu trouver jamais plus do tout ce qui retient fiu'au milieu de vous, dont rina[)préciable aflection me console de tant de choses pénibles (pii remplissent ma vie depuis longtemps? Il fallait revenir, il fallait travailler à l'œuvre à laquelle j'ai dévoué ce qui me reste de jours, et que Dieu semble bénir d'une façon toute singulière. J'espère, je crois qu'un grand bien se fera; j'en vois déjà les germes; le temps les développera. Ce ne sera, au plus tôt, que dans trois semaines que j'irai à
M K Je veux, avant de partir, achever mon ouvrage,
qu'ont retardé mille et mille occupations diverses. 11 étonnera beaucoup de gens, et déplaira, je m'y attends, à presque tout le monde. Mais j'ai dit ce que je crois vrai, ce qu'il m'est impossible de ne pas croire vrai, et cela suffit à ma conscience. J'y combats à peu prés tout le monde : libéraux, royalistes, princes, ministres, et je ne crains que trop qu'un avc^nir prochain ne justifie ce que je leur annonce. Il n'y a plus rien à ménager dans ces temps de dissolution universelle. La Société entière n'en peut plus. A quoi bon flatter cet agonisant? Je lui dis qu'il mourra, mais je lui montre plus loin une résurrection possible, et que les désordres, les calamités, inévitables désormais, serviront à hâter, selon les lois de la Providence. Je partage toutes vos prévisions sur le sort qui menace l'Europe. A ne parler qu'humaineuient, c'est le hasard aujourd'hui qui gouverne le monde. Je vois ici cl là des espèces de mains, mais nulle paît des rênes. Les plus habiles n'ont et ne peuvent avoir qu'une politique du moment, et encore toute fausse dans ses bases. Plus je vais, plus je me persuade qu'aucun bien ne saurait désormais s'opérer (jue par de grandes catas-
' Malestroit.
trophes. Une immense liberté est indispensable pour qne les vérités qui sauveront le monde, s'il doit être sauvé, se développent comme elles le doivent : et les souverains jugent, avec raison, que celte liberté les tuerait à l'instant même. Ils luttent donc contre elle de toutes leurs forces, et niaisement dans les formes et dans les détails ; mais le besoin qu'en a la Société est trop grand, pour qu'ils luttent longtemps avec succès. Qu'en résultera -t-il? La force irrésistible qui les aurait emportés les brisera.
Les choses languissent un peu, relativement à l'exéculion des ordonnances. On ira ainsi jusqu'à la session, qui déterminera de nouveaux pas dans la roule où l'on est entré. Je m'attends néanmoins à une sorle de réaction, dans la Chambre, contre le libérahsme, qui commence à effrayer quelquesuns de ceux qui l'ont servi jusqu'à présent. Cette réaction pourra retarder un peu le mouvement, mais non l'arrêter; car on ne saurait rester où l'on est, et reculer est impossible.
Je remercie tendrement mon cher comte du petit mot qu'il m'a écrit le i" novembre, et j'offre à la comtesse Louise mille vœux pour que l'hiver, — qui doit être la belle saison de Turin, à en juger par l'été, — soit un peu moins vide de ce qui distrait agréablement.
M. de Vilr s'ennuie en Toscane, autant que vous en Piémont, et, de plus, il est accablé de la crainte de perdre cet ange qu'on appelle sa fille *. Il paraît que sa santé s'altère de plus en plus. Je ne la plains pas, elle; mais que je plains ses pauvres parents !
* M"'' Amélie de Vilrolles, dont, en effet, \'angéUque piété a laissé des souvenirs que le temps semble hésiter à délruire. Plus d'une judo religieuse a gardé jusqu'à nos jours l'espèce de culte que, vivante, elle inspirait à ceux qui eurent le bonheur de la connaître. Récemment encore (1856), un des maîtres de l'éloquence chrétienne la proposait en exemple aux ouailles pressées devant sa chaire.
1f)l. — A M. I.E COMTE DE SENFFT.
Le 20 novembre 1828.
Ce que vous me dites, mon cher et respectable ami, de l'état de souffrance de M"^^ ^\^. Senfft, me cause une très-vive peine. Il y a dans l'air de Turin, à ce qu'il paraît, en toute saison, quelque chose d'irritant qui blesse les nerfs délicats. Et puis, comment ne pas se ressentir des impressions morales, si douloureuses presque toujours dans le triste temps où nous vivons? L'avenir n'offre pas même un asile où se réfugier; car que peut-on prévoir, si ce n'est calamités sur calamités? Au reste, il faut voir en cela l'accomplissement des desseins de Dieu, et la raison conçoit l'indispensable nécessité de révolutions nouvelles pour que l'ordre renaisse, si toutefois il doit renaître jamais. Quelqu'un m'écrivait dernièrement de Paris : « L'autorité s'effraye de l'ombre qu'elle fait en se te- « nant debout, et elle voudrait se faire la plus petite possi- « ble. » Cela peint assez bien notre gouvernement, plus embarrassé de lui-même que de tout le reste. Après s'être percé de son épée, Saùl, luttant contre la vie, disait : Tenent me angiistix mortis, et adhùc anima mea Ma in me est. Le pouvoir, ce mort vivant, pourrait dire, au contraire : Umbraqu^dam vitx mihi tenax inhxret, etjàm aîiima mea tota elapsa est.
Je conçois à merveille que Home soil mécontente de l'abus qu'on a fait de la ré[)Oiise, quelle qu'elle soit, du cardinal liernetti ' ; mais qu'elle se décide à réclamer, à démasquer l'intrigue et la fraude, je l'espère peu, au moins en ce moment. Lorsque Dieu voudra que le monde change, il changera tout
* La position particulière de M. de Scnlfl donne un certain \uix à ce trait de luniiùre jeté sur la politique rouiairie. Il paraîtrait donc tpie la n'ponsedu Pape, acconlée aux iiislauios do M. Lassagni, aurait cU' ainpli/if't' par le cardinal sccrc'îtaire d'Ktat, de manière à choqutM' la majorité du sacré r.olU'jxe; mais que, néanmoins, le |:;ouvernemonl pontifical ne voulut ou n'osa point la désavouer, une (ois qu'elle eut été rendue publique, ce désaveu pouvant avoir les plus j'ravos conséquences. Les prévisions de Lamennais sur ce point se trouvèrent donc parrailcment justiliées.
le système de rapports qui lie son Église aux souverainetés temporelles; mais c'est ce qui ne se fera jamais par la volonté d'aucun homme; et jusque-là nous vivrons de foi, sans appui visible, en répétant pour nous consoler : Non habemiis hic manentem civitatem .
Vous avez été, sans doute, plus affligés que surpris de la nomination de M. Busson. Yidehatur stare^ comme dit l'Apôtre; et, en vérité, dans tout ce qui paraît bien, dans tout ce qui paraît fort, qu'y a-t-il aujourd'hui que les apparences? J'en suis venu à plaindre tout le monde et à n'accuser personne, dans ce vaste hôpital des intelligences, au miheu de ces ombres humaines cli hanno perduto il ben deW intelletto ^ 11 paraît qu'on négocie la démission du cardinal Fesch en faveur de Feutrier. C'est encore une vieille intrigue; il est probable qu'elle réussira, car je ne sache rien de plus scandaleux.
Oserai-je vous prier de vouloir bien excuser, à l'occasion, mon silence prés du père Leb. Je n'ai pas un instant à moi. Je ne perds pourtant pas de vue la chose qui l'intéresse; mais le moment n'est guère favorable pour soulever, parmi tant d'autres questions, des questions de morale sur lesquelles on serait encore tout prêt à s'enflammer.
Adieu, cher, très -cher ami; vous savez, ou plutôt vous ne saurez jamais avec quelle tendresse je vous suis dévoué *.
^ « Qui ont perdu le bienfait de l'intelligence. »
- La leUre suivante comble une lacune, et donne d'ailleurs quelques détails intéressants :
« l'aubé g eu pet a m. de senfft.
« A la Chênaie, 12 décenibre 1888.
« Monsieur lo comte,
" L'abbé Féli ccrirail aiijourd'bui à M""" la comtesse do Senfft, s'il n'était pressé (le finir son dernier cluipilrc, qui a été interrompu dernièrement par une indisposition momentanée.
'< 11 a vu avec beaucoup de peine, par la dernière lettre de M"* la comtesse de Senfft, qu'elle était souffrante. Il lui tarde île recevoir de ses nouvelles, et surtout d'apitrcndre que sa santé est meilleure.
« ÎSous avoiis ici plusieurs jeunes gens excellents, très-gais, et qui lui plaisent beaucoup. Le mouvement de cette jeunesse et Us distractions qu'elle lui procure lui feront du bien.
« Je désire beaucoup ijuc, lorsque vous lui écrirez, vous l'engagiez à mettre
DK I.AMKNNAIS. 4H9