‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 14 sur 140 · A MADEMOISELLE DE TREMEREUC · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE TREMEREUC

Paris, '22 octobre 1821 K

Voire petit billet, ma bonne amie, m'a causé tout à la fois et de la joie et de la Iristesse. Je suis sensible, plus que je ne puis vous le dire, à l'attachement si tendre et si vrai que vous me témoignez, vous et vos chères compagnes. Je le mérite, je crois, par celui que j'ai pour vous. Je me faisais un bonheur de passer ma vie au milieu d'amies si sincères, et dans le sein d'une société si douce. J'y trouvais la consolation de beaucoup de chagrins, et une sorte de repos d'âme, don! on sei)t davantage et le besoin et le prix à mesure qu'on vieillit. C'étaient là nos projets, et, au moment où nous les formions. Dieu en ordonnait autrement; il me préparait de nouvelles et plus dures contradictions que je n'avais pu prévoir, et dont le résultat est de rendre impossible l'exécution de nos desseins. A cela, que faire? Se soumeltre. Qui a rêshté à Dieu et a eu la paix? Je ne vois rien que de fort obscur dans l'avenir qui s'ouvie devant moi. Où irai-je? je n'en sa s rien; peut-être à Rome, où il est possible que ma présence fût utile en ce moment. J'attends, à ce sujet, une réponse d'Italie. Elle fixera mes idées sur ce point. Notre petite Clara continue de se bien porter et d'être fort aimable. Mille respects à sa graiid'maman.

Adieu. Vous savez avec quel tendre et inaltérable altachcment je suis à vous en N. S.

A la Clienaic, le 5 avril 1822.

J'ai reçu votre lettre avec d'autant plus de plaisir, mon excellente amie, que j'étais peiné de votre silence. Je me croyais à piu

* Lellre suppriim'e :— A M. le comte Joseph de Maistre. Sainl-Uricuo, 2 janvier 1821. — IinpriiiK'e dans la CorrespomlaïKO de J. do Maislre.

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près oublié de vous et de nos autres amies. Je ne pouvais pas d'ailleurs vous écrire, car je n'avais point votre adresse. C'est donc quelque chose de bien étrange que ce n" 54'? Je voudrais bien, je vous assuro, en juj^'cr par mes yeux; mais sérieu.semcnt je ne pense pas (pie ce puisse être encore de si tôt? Trop de raisons me retiennent ici; mon tiavail, mes alfaires que je voudrais un peu arrangei", et qui ont grand besoin de l'être; enfin que sais-je? tout ce qui fait qu'on reste là où l'on est. Et puis vous savez que je n'aime guère l'aiis. S'il ne renfermait pas sept ou huit personnes à qui je suis bien tendrement attaché, je n'y remettrais pas les pieds de ma vie. Si elle dure encore quelques années, celte pauvre vie, j'écrirai certainement celle de notre bon l*ère^. Je crois que je pense à lui chaque jour davantage ; il m'aime aussi plus que jamais, parce qu'il sait mieux combien je l'aimais lui-même. Quelquelois j'espère qu'il m'obtiendra de le rejoindre bientôt. Je n'ai plus de goût à rien sur la terre; tout mon cœur presque est déjà de l'autre côté du tombeau.

Je vous remercie du soin que vous avez pris de mes effets; un jour cela s'appellera des dépouilles. J'attends mon frère après la Pâque; il doit venir passer quelques jours avec moi. Sa position est toujours fort triste à Saint-Brieuc, où le mal augmente et ne peut qu'augmenter de plus en plus. Je n'ai pas entendu parler de l'abbé Le Tourneur depuis le carême; la cour l'occupe, je n'en suis pas surpris; c'est une grande fatigue que de prêcher là. Faites-moi le plaisir de me procurer deux bonnes montres d'or pour Marie-Ange et Lise; point de ces petites breloques larges comme une pièce de ^24 s., mais des montres qui marquent l'heure, vous entendez bien. Cor

* Le numcro 54 de la rue des Postes, où s'étaient transportés, après la mort de M. l'abbé Carron, quelques débris de la petite communauté dos Feuillantines.

- On sait que par ces mots il faut toujours entendre l'abbé Carron. Les relations de Lamennais avec ce di|;ne ecclésiastique s'étaient lormées en Angleterre, où l'inépuisable charité de l'abbé (larron s'exerçait plus particulièrement en laveur de ses compatriotes. Les Bourbons avaient appris à l'y connaître, et lui tirent, après la Ucslauralion, une large part dans la distribution des aumônes royales.

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trouvera facilement une occasion de les envoyer à Saint-Malô, bien emballées dans une petite boite. Vous voudrez bien vous rembourser chez lui. Mille choses tendres à vos deux compagnes et au bon M. Carissan. J'embrasse nos deux chères petites. Souvenirs aux domestiques. Adieu, bien chère et bien bonne amie. Quels sont vos projets pour cet été? Priez pour moi qui suis tout à vous.

A la Chênaie, le 21 avril 1822.

Ce m'est, je vous assure, une grande joie, ma bien bonne amie, que de recevoir de vos nouvelles, et j'en dis autant de nos deux autres amies. Pour moi, je pense à vous souvent, je regrette d'être si loin de vous, de ne plus vous voir, de ne plus vous entendre, de ne plus vous parler, ce qui était si doux et si bon. La Providence l'a voulu ainsi. Je reconnais tous les jours qu'il était d'une grande importance pour mon travail qu'il fût achevé au miheu de mes livres. Mais si vous saviez combien je suis las de cette stérile fatigue! Je dis stérile pour la terre, où je n'attends que de nouvelles calonmies, de nouvelles persécutions ; mais j'espère que le bon Dieu, au moins, me saura gré de mes intentions, que je crois droites. Mon travail des quatre derniers mois n'a pas été perdu; il a servi à ramener à la Religion un de mes amis, homme de mérite, et d'un caractère froid et ferme, ce qui me fait espérer qu'il persévérera. Je suis bien aise que vous vous occupiez avec la bonne Ninette de recueilhr vos souvenirs sur la vie de notre excellent Père. Quand vous aurez fini votre travail, peut-être serai-je en état de commencer le mien.

Mon avis pour Augustine * est qu'il ne faut ni trop presser ni trop retarder sa première communion. Je pense qu'on pourrait la préparer pour Pâques prochaines. Mon frère doit être ici

* W^" Augusiine Blaize, devenue M"'" Élic de Kerlanguy.

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le 29. J(; no s;ùs combien de temps il y restera ; peu sans doute. Il a toujours je ne sais combien d'atTaires à Sainl-Briiîuc. •Je n'ai pas l'intention d'aller l'y voir, à cause de mon déj,'oût pour les voyages et du temps que celui-ci me ferait perdre. Jt; voudrais bien que vous et M"'" de Villiers vous puissiez vous donner rendez-vous à la Chênaie. Voyez si cela ne serait pas possible. L'abbé Le Tourneur m'avait presque annoncé son arrivée pour cette semaine. Je ne lui écris pas, parce que je crains que ma lettre ne le trouve plus à Paris. S'il y était encore, veuillez lui dire que jel'altcnds, ou lui écrire deux mois pour l'encourager dans sa bonne l'ésolution.

Mille amitiés à M.Garissan, et à M'i'^ Constance, quand vous lui écrirez. N'oubliez pas, s'il vous plaît, la pension de M""^ Dubeye. Je suis tout à vous du fond de mon cœur, et à nos deux amies. J'embrasse les enfants.

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