‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 21 sur 140 · A MADEMOISELLE DE LICIMÈRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE LICIMÈRE

A la Chênaie, 10 novembre 1822.

Je VOUS remercie de votre bonne lettre, mon excellente amie. Quoique j'apprenne par-ci par -là de vos nouvelles, je voudrais en recevoir directement de vous plus souvent. Je pense que vous avez maintenant près de vous la bonne M"*" de Yilliers, à .qui je vous prie d'offrir mille tendres respects de nia part. Vous savez que la pauvre M'"' de Tremereuc a eu encore une nouvelle douleur. Dieu éprouve ceux qu'il aime; il faut se le redire sans cesse dans ce triste monde, où les maux sont si nombreux et les consolations si rares. J'en ai eu récemment une très-grande. L'abbé Le Tourneur me mande que vous êtes gîtée tout juste entre le quatrième et le cinquième château,^ Courage, ma très-chère sœur, vous êtes dans la voie; mais ne restez pas en plein air, dans cette saison surtout. Si vous n'arrivez pas promplemeilt au cinquième château, ce ne serait pas la peine d'être sortie de l'autre, et vous pourriez vous en trouver

* Il faudrait être, plus que nous ne le .«^omnics, versé dans la langue mystique, pour rendre un compte exact de l'allusion que Lamennais fait ici à tel ou tel degré de pcrlection religieuse, (ju'il félicite évidemment son amie d'avoir atteint. Au surplus, les enthousiasmes se ressemblent dans leur mystérieuse symbolique, et la carte du pays de Tendre, les stations du pèlerinage de John iJunyan, les châteaux du i*. Le Tourneur, ont, dans des ordres d'idées î» coup sûr bien divers, une analogie diflicile à niéconnaîlre.

I)i: LAMENNAIS. 17Î

mal. Avoz-voMs des nouvelles de M"*^^ Constance? l'arlfz-lui de moi, je vous prie, quand vous lui écrirez. Je pense qu'Augustine ne tardera pas à vous aller rejoindre, et je le souhaite vivement pour elle. Ne pei'dez pas d(; vue la Vie de notre bon Pèi'e ; rassemblez vos souvenirs, écrivez, dictez tout ce que votre mémoire pourra vous rappeler. Quant à ce que vous me demandez relativement à rinslitulion de Saint- Joseph ', ce n'est pas chose facile. Trop de choses me détournent déjà de mon travail principal, qui n'a presque point avancé dcîpuis le mois d'aoûl. D'ailleurs je n'ai d'accès près d'aucun journal. 11 [jeut se présenter prochainement une circonstance qui m'offre le moyen de remplir votre vœu et celui de M. de Lovvenbruck. Si elle se présente en effet, soyez sûre que je la saisirai avec beaucoup d'empressement. Je n'ai rien tant à cœur que de donner aux bons et saints missionnaires quelque marque de ma profonde vénération et de mon sincère attachement pour eux. Ne m'oubliez près d'aucune des personnes qui vous entourent. Ne m'oubliez pas surtout près de Dieu. Je suis en lui tout à vous du fond de mon cœur.

27 novembre 1822.

Vous l'avez deviné, il ne faut pas me presser. Quand vous m'écriviez cela, l'article avait paru. Dites-moi si vous enèles contente. Je le suis moins que vous ne paraissez le croire de la nomination de mon frère-. Il était heureux à Saint-Brieuc, il le quitte avec regi'et. Qui sait ce qu'il tiouvera là où il va? tou-

* Enpailanl des elïurls de la propagande religieuse en 1821, M. de Vaulabelle s'expiinio ain>i : « Eidin, une association de Sainl-Josepli était deslinée à éleiuire l'aclion de la Société parmi les ouvriers sans travail et les domestiques sans emploi. » [Histoire des deux lies tu ma fi on s, Uuuc V, p. 11 de la 1'" édition )

- Connne vicairegéiiéral de la Grande-Anmônerie de l'rai ce, charge entraînant résidence à Paris. L'abbé Jean se démit de ses tondions on tS2i,à la suite des élections, où il avait volé, à Sainl-Dricuc, contre le candiilat ministériel.

jours est-il qu'il vous verra, et c'est ce qui fait que je ne le plaindrai pas davantage. Comme vous voulez bien lui donner l'hospitalité en arrivant, et que j'ignore son adresse, qu'il faut qu'il me donne bien en détail, je vous envoie une lettre que j'ai reçue pour lui.

Je vous prie de ne pas trop haïr ma pauvre petite Augusline. Vous et M"^ deVilliers vous êtes dures pour elle ; vous avez pris cette enfant en grippe, je ne sais pourquoi. Songez donc qu'à douze ans, on ne peut pas être dans le cinquième château ; et que, lorsqu'on y est, il y en a encore deux autres où l'on n'est pas, afin qu'on regarde devant soi avec humilité, et derrière avec charilé. Sur ce j'embrasse, non pas vous puisque papa Fauvel le défend, mais Augustine si vous le voulez bien. Je ne la crois pas encore sous sa haute juridiction, du moins immédiate. Où avez-vouspris, s'il vous plaît, que mon manteau était un petit manteau? Au reste, grand ou petit, je conçois que vous ririez de le voir sur mes épaules; mais c'est une satisfaction, ma chère demoiselle, que vous n'aurez pas prochainement, et j'ai trop de choses sur mes épaules pour les surcharger encore d'un manteau. Quand j'irai à Paris, vers la fin de l'été prochain, vous me reverrez tel que vous m'avez vu. Je vous en avertis, afin que votre surprise ne soit pas trop humiliante pour moi. J'admire la justesse de vos conjectures, ou, pour mieux dire, l'esprit de prophétie qui est descendu sur vous dans le cinquième château. Je ne pense pas que notre sémillante jeunesse ose faire tapage, la leçon de Vannée dernière a été trop forte. Effectivement, on a seulement failh assassiner les missionnaires; — mais ce n'est pas là faire tapage, n'est-ce pas, chère sœur?

J'embrasse sœur Ninette, sœur Yilliers, frère Carissan et enfin toute la bonne famille que j'aime si tendrement. Dites mille choses de ma part à sœur (Constance, quand vous lui écrirez. Adieu, priez pour moi! Pour les prophéties, je vous en dispense, et, je crois, le bon Dieu aussi '.

^ Lcllre supprimée : — A M. le baron ileVitroUes. La Chênaie, le 2 déco iTibiv 1822.

2". - A LA Ml' ME.

10 janvier 182:j.

Won jour, bon an, coniino disait, il y a luiit jours, à ses gardes du corps le Iloi très-chrétien. Il y a bien des choses dansées mots-là, ma boune amie, si tous les vœux que je forme pour vous et pour les personnes qui vous entourent y sont renfermés; et quant à moi, je suis persuadé que votre silence n'est pas moins expressif. Développez un peu, je vous prie, mes paroles royales à M"^ de Villiers, à M. Carissan, à M"^' Dufau, à Augustine, à Jeanne, Jeannette, Poggy, enfin à Ions les habitants de votre château de la rue des Postes, et par la poste aussi daignez en faire passer un commentaire aimable et tendre jusqu'à Yalogne, à qui bien vous savez.

J'ai reçu dernièrement des nouvelles de votre chère Angélique; elle se portait bien, elle et sa bonne mère, et Clara, et, comme on dit ici, toute la maisonnée. Du reste, il n'est bruit à Saint-Brieuc que de votre perfection toujours croissante, ce qui me charme extrêmement. Je vous vois avec autant de joie monter vers le ciel sur les épaules... qu'est-ce que je dis? sur les ailes de votre père Fauvel, que Bradamante eut de douleur quand elle vit son cher Roger s'envoler dans les mêmes régions, sur le dos de l'Hippogriffe. Et puisque me voilà sur le chapitre des voyages, je suis bien aise d'annoncer à la pauvre petite Augustine qu'elle ne tardera pas à voir son père, qu'une affaire appelle à Paris. On a élè fort content à Saint-Malo de sa dernière lettre. On a trouvé que l'enfant avait fait des progrès dans l'écriture, item dans l'orthographe, item dans les pensées, item dans le style; et si vous me demaïuiez ce que j'en pense moi-même, je vous répondrai : item. Qu'il est donc agréable de savoir le latin, et qu'un jeune homme ou une jeune fdle qui a le cœur bien placé., et l'esprit (le même, doit de grâces à ses chers parents qui lui ont fait apprendre cette belle langue !

Adieu, chère boinie amie, je suis pour toujours et bien tendrement à vous.

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