A M. r.ERRYER
.\ la Chcnaie, le \7) oclobre 1825.
Notre ami * me paraît mieux ; il m'a écrit une fort boime lettre. Il a beaucoup d'ouvriers, ce qui le distrait. H voit, d'ailleurs, ce que vous voyez, ce que tout le monde voit, que tout s'en va, et, seulement, il espère qu'à la longue tout s'arrangera
' M. (le VilroUes.
iiia(ri'i('II(Mih^nl. Je ne pcnsn pas comme lui sur ce point; vous savez iiios raisons. Ko |)rol)lt''iiif est (h; frouvcr le moyeu que la soeiélé vive sans vie. Je nrêtouue. toujours qu'il y ait des fjens qui s'oiïrent à le résoudre. De (jUDi, eepcMidanl, peut-on s'étonner? Ne voilà-t-il pas M. Fiévée qui assure gravement « qu'il n'y a plus rien en Euro|)e de révolulioiniaire (|ue les eutieprises du despotisme; » et M. di; Mi)iitlosii'r qui reproche aux minishes «( l'inlluence qu'ils ont laissé [)reiHlre aucleigé. »* Après cela, soyez surpris de quelque chose. La con-séquencc, du reste, est claire, et aussi ne manque-t-on pas de la tirer. Pour combattre « le despotisme « et ses entreprises, il faut obtenir de nouvelles garanties à « la liberté, » c'est-à-diro (lémocraliser la démocrade. Pour réduire l'influence du clergé, il faut imiter le roi de Hollande, et abattre tout ce qui reste de catholicisme en France. On est dans la voie; tout ira bien.
Mais expliquez-moi donc, de grâce, la Quotidienne. Que veut-elle? quelle est sa pensée'.' en a-t-elle une? à qui paiief-elle? et qui peut comprendre que le roi soit maitre de faire des ministres que le roi n'est pas maitre de soutenir? Est-ce qu'elle se flatte d'agir, avec ces pauvretés, sur l'opinion publique? Fntendez-vous mieux celle invention du système républicain représentât if j qui doit nous conduire à la monarchie constitutionnelle^ à moins qxCil ne nous mène à V anarchie dont il contient le fjerme. Nous ne sonnnes donc pas encore à la monarcliie constitutionnelle, à la monarchie selon la Charte, mais nous vivons sous un système républicain représentatif, en atlendaiit une pleine anarchie, dont on nous avertit que le germe existe dans nos institutions. El personne ne relève des aveux qui nu^tent à lui l'état des choses et l'inexprimable ineptie des honnnes; je dis des hommes que nous reverrons, demain peut-être, à la télé des affaires! Enlin, Dieu soH béni! il n'arrivera jamais que ce qu'il permettra. H ne permet pas que je me porte bien, au contraire; mais il permet certainement que je vous aime de tout mon cœur, et ainsi fais-je.
h. — AU MÊME.
A la Chênaie, le 5 novembre 1825.
Il est bien vrai, mon cher ami, qu'on n'eut jamais plus besoin de se consoler mutuellement, et je remercie Dieu qui me prête l'appui de votre affection, si douce à mon cœur à demi brisé. Ce que je vois, ce que je prévois, tout iTie conslernc. Le tableau que vous faites de notre état est anssi vrai Tju'effrayanl Bon Dieu ! quel avenir ! De jour en jour il devient plus sombre. Les esprits ne connaissent plus de bornes non plus que les espérances du crime. Le langage même, au moins celui du Constitutionnel, semble renouvelé de 95. On appelle hautement, et Ton annonce sans hésiter, la dernière catastrophe, l'abolition finale de la Deligion et de la société. Les uns nous offrent pour modèle la révolution de l'Amérique espagnole; les autres vont encore plus loin. Un nouveau journal', miséiable à la vérité sous tous les rapjjorts, engage à s'unir pour faire disparaître to2it ce qui reste des idées vagues et mystiques^ et préd't à nos neveux qu'ils seront gouvernés par les supériorités scientifiques et industrielles ; c'est là qu'on doit tendre à son avis. La France catholique provoque au schisme avec une fureur dont il n'existait pas encore d'^weinple. Plus modérés dans l'expression, les Débats ne valent pas mieux au fond. Et voilà l'unique puissance dans notre malheureux pays ! Vous espérez encore, dites-vous; c'est un bonheur que je n'ai pas; mais je conviens que, jusqu'au bout, on doit faire tout ce qu'il est possible, et que nul motif ne peut dispenser du combat. Vous savez mieux que personne ce que j'ai toujours pensé làdessus, et que ce n'est pas ma faute si on a perdu un temps qu'on aurait pu rendre si pré('ieiix. Aujourd'hui, que faire'? à
* On verra plus loin (|iril s'agil du Producteur, organe des idées qu'on n'appelait pas encore « socialistes. » Auguste Comte y a publié quelques-uns de ses curieux UMvaux.
I)K l,AMENNAIS. '211
qui s'iiiiir? à qui s'adresser? Y a-l-il encore des cœurs qui ballent, des hommes qui ne soient pas morts à l'amour du bien cl de la vérité? Voyez, cherchez : pour moi, je suis prêt. S'il y a encore des Ames élevées, qu'elles se rapprochent, (ju'«'lles s'entendent, qu'elles se li<,'uent pour sauver au moins 1 honneur. Dans le déclin di; mes forces, peut-être en retrouverai-je (pielque reste pour le consacrer à la sainte cause que je voudrais défendre jusqu'à mon dernier soupir.
Adieu, cher; écrivez-moi : vos lettres me font tant de bien! Je n'en ai point reçu de notre ami* depuis environ un mois. 1/attend-on bientôt à Paris? J'espère qu'il y reviendra moins accablé de la douleur qui le lui a fait quitter. Faites-moi le plaisir de rappeler à M. Michaud qu'il m'a promis un exemplaire de la dernière édition de sa belle Histoire des Croisades. J'attache beaucoup de prix à le tenir de lui. S'il avait la bonté de le faire remettre au bureau du Mémorial, on me le ferait passer de là. Adieu, encore une fois. Mille tendresses.