A M. LE MARQUIS DE COUIOLIS
A la Chênaie, le 15 novembre 1825
Ce que vous me dites de vos voyages, monsieur le marqus, s'appliquerait parfaitement au Château par excellence ', (pie tant de gens aussi prennent pour une auberge, et c'est v qui pourra y descendre; descendre est le mot. Tant y a que chacun dit des occupants actuels qu'ils ne se relèveront jamais. Mais
qui se lève et se relève, c'est bien M. de Ch Miséricorde !
cpiol homme, malgré la privation de place, dlwnneurs et de
* Le Château; — sous la Restauration, le palais dos Tuileries (.'lait ainsi (trsi^né. Le même mol signifiait l'cntouiaiie, le conseil intime ilu mon irque.
fnrlnnr\ dans l;if|U('llt' il l.m^niit si piloyahleniont î I.p roi et lui, lui et le roi, voilà toute l'histoire de Fiance. Voua nntrea Françaia^ vous ne saviez pas cela, mais il vous l'apprend. Vous voudrez bien aussi vous souvenir ([ue la bonté est une vertu qui semble avoir êlé faite exprès pour Charles X, quoique
lui, Cil , soit persécuté par Charl(?s\, (jui ne lui a pas encore
accordé de trêve. Patience pourtant, cela viendra, et le «,n'and homme se verra dans la gloire de Mquée, à moins cependant qu'on ne soit résolu d'en finir de la monarchie. Il promet probablement delà proléger jusqu'au bout, et il faut lui en savoir gré, car, du reste, il s'accommoderait parfaitement de la -lîépublique, « à laquelle nous courons, » dit-il avec trop de raison, l)ien qu'il ne soit pas tout à fait exact qu'il soit le premier à le dire.
Le monde, clière Af^nès, est une étrange chose.
Autre auberge, l'Académie, où il ne tiendra qu'à vous, monsieur, de surprendre M. le duc de Monlmorenci au débotté. Ce n'est pas précisément, dit-on, « un talent littéraire, » mais c'est un « talent de tribune; » il y est clair et même élégant, ainsi qu'en conversation. Lui et les siens disposant d'ailleurs de plusieurs lits au\ Incurables, on ne saurait s'empêcher d'avouer que c'est une acquisition précieuse pour l'Académie. Je serais curieux de savoir s'il est vrai que M. de Corbière se soit mis sur les rangs. Ce serait pousser bien loin les prévoyances de la paresse. Il y aurait le discours, à la vérité; mais c'est une fois pour toutes. Et puis, n'y a-t-il pas M. Godiche'?
On raconte merveilles des trois « Ourika mâles » qui nous
* « Qu'aurail-il (Chateaubiiand) à perdre avec la Rr-publique? Comme
il le (lit, il est sana place, sans honneurs, sans flyrt une..., ce qui esl incontestable, car il n'a de place que la pairie et le ministère d'État, d'honneurs que les Ordres du roi, b croix de Saint-Louis, la Légion, et, Dieu me pardonne, la roison-d'Or, etc., etc. A l'éj^ard de la lorlune, les traitements ordinaires et extraordinaires » — M. de Coriolis à Lamennais, 8 novembre 1825.
* Secrétaire particulier de M. de Corbière, dont le nom malheureux défrayait alors tous les faiseurs d'épigrannues.
2li CORRESPONDANCE
sont arrivés d'HaïtP. La sensibilité exquise qu'ils ont montrée à l'occasion de M. Grégoire- et pour M. Grégoire mériterait seule l'indépendance dont les a gratifiés M. de Villèle^. On aime que les hommes d'État apprécient les choses du cœur. Je ne suis pas, à beaucoup près, aussi satisfait de M Laffitte; c'est réellement un rude préteur. Il n'a été sensible que jusqu'à 76, ce qui n'a pas peu déconcerté les Ourika, qui avaient fixé leur minimum à 90. Ils prétendent, les bonnes gens, que le banquier libéral traite avec eux de Turc à Maure; mais ils se trompent. M. Laffitte n'est pas Turc; je le soupçonne plutôt d'être Grec.
Ceci me ramène à la politique, j'entends la haute politique. Savez-vous, Monsieur, qui sera roi bientôt? les savants, les artistes et les industriels. Ne vous moquez pas, je le tiens de bonne part; cela est môme presque officiel, puisque je l'ai lu dans le Prof/wdewr, journal nouveau, qui paraît à la Bourse tous les samedis.
11 fait, de plus, un appel aux gens bien pensards, afin qu'ils s'entendent pour détruire tout ce qui reste des idées vagues et mijstiques^ c'est-à-dire ce monarchisme dont la France ne veut plus, comme nous l'assure feu le Génie du Christianisme. Que dii'ait aujourd'hui celui qui disait : Nos neveux verront un beau tapage"!
Sérieusement, nous allons Dieu sait où, el nous allons vile. La société ressemble à ces chars qu'une force invisible et pro-
' Envoyés haïtiens qui venaient négocier l'emprunt. Allusion au roman de M™» de Duras.
-Grégoire, ancien évèque conslitutionnel de Riois, conventionnel, ayant non pas volé, comme on l'a dit, mais puldiquemenl approuvé la condanuiation de Louis XYI, depuis sénateur et comte de l'Empire; resté lidèle malgré tout, à ses doctrines émancipalrices et jdiilanlhropiques. Son élection comme député de l'Isère, en 1819, attaquée par )IM. Laine et La Bourdonnaic, défendue par Runjan)in Constant el Manuel, devint rocca>ion iVunc des premières grandes luttes parlementaires qui signalèrent les débuts d<i In réaction libérale. Grégoire était un dos abolilionnisles les plus zélés et les plus actil's.
^ L'Indépendance de la République d'Haïti avait été reconnue de fait par M. de Yillèle, en 182.') (ordonnm'e du 17 avril). Elle lut consacrée par une loi que les deux Chambres votèrent les 20 mars et 2.') avril 182G.
I)K LAMKNNAIS. '215
(ligicnse oinpoili dans des clicmins dcî fir. Pcul-cMre n'y a lil plus(nrti la laisser allLT, puisque ce iriouvcinent amuse et les rois el les pou[)les. Je conviens, cependant, qu'un bon journal pourrait encore faire quelque bien; mais où est-il, ce journal? el où sont ceux qui coiiseiitirunl à s'unir pour une pareille guerre? (Chacun cherebe sa place, S(.'s bonncurs, sa (orlune, et voilà tout. Va puis, (lue dire à des uens qui aujouid'bui, en
France, s'évertuent pour être duc? J'aimerais aulant celui
qui solliciterait une place de coclierdans une entreprise de voitures à vapeur. Oue d'bommes pourtant en sont là!
Je me i)lais tellement dans ma solitude, que j'ignore tout à fait (juand je la quitterai pour retourner à Paris.
Le plaisir de vous y voir serait bien propre à me déterminer; c'est une véritable consolation, et la seule à peu près qui nous reste, de causer de ce que nous voyons et de ce que nous prévoyons. C'en serait encore poni' moi une bien douce que de vous répéter de vive voix combien je vous suis tendrement dévoué.
;il. - A M. DElll'.YEn.
A la Chênaie, le 13 novembre 18.'5.
J'ai lu enfin, mon cber ami, ce curieux manifeste. 11 n'est pas effrayant, mais il est instructif. On me mande qu'il est de***, mais cela ne se peut; je le crois de Bertin. Sans doute ce sont là, et d'un bout à l'autre, d'énormes stupidités. Il ne faut pas croire, pourtant, ((u'elles paraissent telles aux liommes de ce temps-(M. Tuen n'est trop fort el rien n'est trop sot pour le })ublic qu'on nous a fait; et c'est là ce (pii doit faire trembler pour l'avenir. J'ai vu, en Angleteire, l'effet de ces conspirations générales contre la vérité. A l'aide d'un système d'impostures suivi, on parvient à vicier l'intelligence do tout un })enple, à l'abuser sur les faits les mieux connus et les plus palpables, à le séparer totalement de la raison luimaine sui' certains points, et je ne serais nullement surpris
2i0 CORRESPO^sDANCE
qu'on en vînt là dans le royaume constitutionnel du Roi Très- Chrétien. A cela nous ne pouvons rien, puisque tous ceux qui devraient parler se taisent. Dieu en décidera dans sa justice, ou dans sa miséricorde. Mais ce que je remarque toujours avec une admiration nouvelle, c'est la puissance de la vérité qui, sans autre appui qu'elle-même, jette, sitôt qu'elle se montre, ses ennemis dans la rage et dans l'effroi. Ils sentent que la mort est là pour eux; ils ne savent pas le moment, voilà tout. Rappelez-vous là-dessus ce que tant de fois nous avons dit ensemble, comment on perd toute espèce de force en la cherchant où elle n'est pas; quel ascendant pi'endraieiit des hommes qui, laissant de cô!é toute considération humaine, se consacreraient tout entiers à la défense des éternelles maximes du vrai. Mais il en est d'un pareil accord comme du festin de l'Évangile : les conviés ont tous les meilleures excuses pour ne s'y point rendre, et il faut qu'on s en aille sur les chemins et les places publiques recueillir les pauvres et 1rs estropiés. Il serait digne de vous de tenter un nouvel effoit ; nous ne vaincrons pas, peut-ôlre, mais nous combattrons, mais nous laisserons après nous un nom honoré et une mémoire pure; mais, avant de mourir, nous déposerons en terre le feu sacré, et d'autres l'en tireront un jour. Voyez, essayez, cherchez. J'ai depuis longtemps un projet; mais, pour l'exécuter, il faudrait \1 ou 45,000 fr. par an, et je n'en ai pas le premier sou. Voilà l'honnne qui rennie, dit-on, une partie de l'Europe. Au moins conviendra-t-on que ce n'est pas à son profit. Je voudrais aller vous rejoindre, causer avec vous, parler de nos craintes, plus, hélas! que de nos espérances. Une chose m'en empêche, outre ma santé toujours faible et chancelante : j'ai à cœur de faire la seconde partie de ma brochure. J'y traiterai plus d'une question importante aujourd'hui; et, comme je dirai la vérilé sans aucuns ménagements, il y aura certainement de beaux cris. Tout ce que je demande à Dieu dans cette vie, c'est qu'il me soutienne dans cette lutte entreprise pour sa gloire, et où je me suis engagé presque seul. Les journaux me déchirent journellement, à deux exceplions près, et ce sont des exceptions de silence. N'importe :
[)K I,\MI:NN.\IS. il7
j'irai jusqu au IjoiiI, cl pinit-rlrc ce l)()Ut n'esl il pas bitMi loin.
Je suis fans uouvellos de notre auii; savez-vous quand il revient?
Adieu, mou clior ami; êciivez-moi. J'essayerais en vain de vous dire combien votre amitié m e:^t bomie et douce. La mieiHie, vou^ le savez, est à vous pour jamais '.