A M DAME LA COMTESSF, DR SI- NFFT-Pl l.S Ad II
Paris:, 8 avril 1820.
Je reçois, madame, votre très-bonne et très-aimable lettre du 2 avril; hier m'était parvenu le billet de M. de S. du 1". 11 est vrai que je ne vous ai pas écrit aussi souvent que je l'aurais désiré; il est vrai aussi que je ne sais plus (piand ni comment le voyage dont je m'étais (lalté pourra se taire. Mais vous savez maintenant qu'en tout cela <1 n'y a certainement pas de ma faute. Le procès qu'on m'inteule ira de la police correc-
mi: I.A^iENNATS. 2*5
lioniicllc à la cour royale, où je dois in'altpndre à ma condaiiiiiatioii. Ce n'<;st pas ci; qui iM'iiHiirM'te; au coiilrniro, je luc réjouis do soulfrir [)Oiir la cause que j'ai dilLMidue, et celle pi rséciilion ne peut, je; crois, (jnèlre utile a la vérité cl à l'K^Mise : mais eiiliu le devoir, la conscience, l'honneur njc retiennent ici juscju'à la fin de cette affaire, dont vous sentez toute l'importance, et je serai même forcé de rester encore après. Ceci n'est pas de l'Iiomme, c'est de la Piovidence toute pure; je dois être là où elle ine veut. Un t,M*and combat commence ; (jui pouri'ait en prévoir les suites? Quelles qu'elles soient pour ce qui me concerne, je les accepte de tout mon cœur, et je ne fuirai ni le travail ni le danger. Vous me direz peut-être : « Pourquoi, du moins, ne pas écrire plivs souvent?» l'eu m'inq)orte, sans doute, ([u'on lise ce que j'écris à mes amis et ce qu'ils m'éci ivent; je ne m'embarrasse guère que les g(Mis de la poste soient en tiers dans toutes mes correspondances, puisque cela Imn* plait ainsi : le motif du silence dont vous vous plaignez si obligeamment, ce sont mes occupations chaque jour plus nombreuses et ma détestable sanlé. Je ne saurais vous exprimer combien je suis faible et soufflant, et cet élat s'aggi'ave par milb' choses pénibles dont se compose le détail de ma vie. Cette semaine, par exemple, où j aurais eu besoin de force et de repos pour un travail | ressé, il m'a fallu passer deux nuits près d'une personne mourante, qu'il s'agis jait de disposer à- paraître devant Pieu, et de ramener d'assez loin aux pensées qui devaient l'occuper à ce moment terrible. Cela brise l'âme, épuise le corps. Et, après cela, que trouvai-je pour me remettre un ])eu? L'inquiétude que me donne une de mes nièces venue à I^iris pour s'y faire trailiT d'une scn'ti? de marasme effrayant, des conlradictituis de mille autres genres, des embarras extiénies qui renaii^sent inces.>-:amnient (le la malheuieuse afiaire (pie vous connaissez, enfin la croix tonte nue et sans aucun adoucissement humain. Ayez donc, je v(.us prie, un peu d'iiulnlgence. Vous savez bien, (piaiid il s'agit (le vous et de ce qui vous e^t cher, que ce n'est jamais par le c(eur (pie je puis avoir tort. Croyez tout, excepté (pie je puisse oublier ou négliger d(>s amis (pii ne cessent po nt de métie
présents, et qui sont une partie de ma vie même. Je ne sais ce que Dieu fera de moi ; je suis entre ses mains; je n'ai aucune volonté, aucuns désirs, que de marcher sans crainte, sans espérances terrestres, dans la voie qu'il me tracera.
Quelque chose se prépare dans le monde, rien de plus évident. La société s'agite sur ses bases chancelantes; nous louchons à des catastrophes. Tout ce qui a des yeux le voit clairement; les peuples le pressentent; il sembler que le Pouvoir seul ne s'en doute pas. Un pareil état ne saurait être comparé à aucun autre. Soyez bien persuadée que tout est surhumain dans ce qui se passe aujourd'hui. Patience! courage! Je ne sais que cela, mais cela suffit.
Adieu, adieu; il faut que je vous quitte, mais je suis toujours près de vous^ ♦
ou. — A LA mi: ME.
P.iri?, le 2'* avril 1820.
Je conçois combien est doux le repos que vous trouvez à Gênes après tant de fiUigues, et ce m'est une vraie peine de le troubhîr. Pour moi, je ne suis pas dans la voie du repos ni près d'y entrer, selon l'apparence. Le 20 et le '21 , j'ai comparu en police correctionnelle. Borryer a parlé admirablement. Ecartant toujours la qucs'ion de doctrine, sur laquelle il ne pouvait pas plus me défendre, comme il l'a dit, que la Cour^ ne pouvait me juger, il a discuté la question légale, savoir, si la Déclaration de 1682 est loi de l'Etat; après quoi il a montré, avec la plus belle éloquence, qu'on ne tendait à rien moins, par ce procès, qu'à établir une Eglise nationale, et à prépai'er à la France un avenir semblable à celui que présente l'histoire
* LcUrc supprimée : — A M. le baron de Vilrolles. Lundi 18*20. —
Simple l)illet; date incertaine quant au jour et an mois.
- Il faut pardonner à rinexpcrience judiciaire de Lamcimais ce titre de « Cour » qu'il dél'èro au Iribinial de première instance.
r»i; I. \MRNN VIS 217
(i'An<,'IcteiTe sons llniiri YIll et sos siiccosseurs. Son discours sera iinpiiiné, ci je vous l'enverrai. J'ai prononc«> ensuite quelques mois, (pic tous les jouimimux n'ont pas bien ra|)p()it(''s; les voici exacleinent :
« Mos>iours, je u'in rien à ajoiilcr au tliscoiirs que vous venez trciilciiili'.'. Sculiiiienf , je dirai qiK.'lijues mois toucli.int les (|ueslions (lo^'niaiii|ni's Ir.iil('es dans mou écrit. Dieu que la Cour n'en soit pas jucre, cornitK" elles ont néanmoins servi de prétexte au procès (|ui u\\t>l inlculé, je dois à uia conscience et au caractère sacré dont je suis revêtu de déclarer devant le tribunal que je demeure inébranlablemenl atlaclié aux piincipes que j'ai soutenus, c'est-à-dire à l'ensci|:^nement invariable du clief de rK5îli<e ; que sa foi est ma foi, sa doctrine ma doctrine, et que, jusqu'à mon dernier soupir, je conliiiuerai de la professer et de la ilél'eudre. »
I/anêt', lendu le lendemain, est une des choses les pins extiaordinaires qu'on ait jamais vues. Il n'y a qu'une voix unanime sur son étonnante absui^ditê. Il lu» choque pas seulement le bon sens, mais encore toutes les opinions. Je crois, pour l'intérêt de la Religion et mêiTie de l'Etat, qui marche à sa destruction, devoir en appeler. 11 i'aut enfin qu'on sache certainement sous quelles lois on vit. D'ailleurs, je do's à lÉglise de combattre pour sa cause jusqu'au bout, qnoi qu'il puisse m'aniver. Dieu me fait la grâce de ne rien craindre et
* Lisons : le jugement. Même remarque que ci-dessus. Le tribunal s'atlacba, ce semble, à rapetisser une(au.>e que le ministère public et l'avocat do Lamennais avaient, au contraire, essayé de traiter conl"orn)ément à son importance. .\ccusé f< d'effacer les limites du pouvoir temporel et de la puissance spirituelle, de proclamer la suprématie et rinfaillibililé papales, de reconnaître au Souverain l'onlife le droit de déposer les princes et de délier les peuples du serment de lldélilé, » Lamennais, par l'urj^aue de son délenseiii-, avait lait plaider l'inconqjélence absolue de la juridiclioii civile eu matière S[)irituelle, et la rudlité radicale de la Déclaration de l(r "2. Lejiigemenl prononçait la saisie de Touvrage incriminé, plus une simple amende dont le cliifire mè(ne (50 francs) avait (piehpie cliose de dérisoire. Voici, du reste, quelque-uns des considérants : « Lu ce (|ui loudie la prévenlion d'attat|ue à la difrnité du roi, à l'ordre de successibilité au trône, aux droits (pie le roi lient de sa naissance, etc., etc.; attendu que le caractère de l'abbé de Lamennais, ses opinions, ses sentiments religieux et nionarcbii|ues ne permettent pas même de supposer l'intention d'un pareil délit . ; attendu, sur le premier chef de la plainte, cpie le livre de M. de Lamennais ne peut être lu et apprécié que par des personnes instruites et éclairées ; — eidin, que le caractère de M. de Lamennais doit être pris en }irande consiiiératiou. etc., etc.. »
L>iS CORP. ES POND. VNCE
(l'être préparé à tout. J'ai annoncé un nouvel écril ; je m'en occuperai dès qu'il me sera possible de trouver un moment de loisir.
[-es évêquos écrivent de leur côté; ils écrivent des Déclarations de doctrine qu'on leur demande au nom du Roi, et qu'ils adressent au Roi, On ne ferait pas mieux en Angleterre. Si vous connaissez quelques-uns de nos dociles prélats, veuillez leur apprendre qu'il y a dans le monde une personne qu'on appelle le Pape, à qui, depuis saint Pierre, l'usage attiibue quelque autorité dans l'Église catholique. Vous les surprendrez peut-être, mais sûrement vous leur rendrez un véritable service.
Un grand combat est engagé; nul n'en saurait piévoir les suites. Mais ce qui me console, ce qui jne fortifie, c'est que la vérité triomphera. On tue les hommes, on ne la tne pas, ol il e.-t doux d'être tué pour elle. Malheur à qui la combat et à qui l'abandonne! mais malbeur mille fois plus à qui la trahit! Pe monde s'en va, les rois chancellent, leurs trôrics vides ne tiennent plus à rien : eh bien, je m'attache à ce qui reste, à ce qui restera toujours, à ce qu'on ne vaincra jamais, à la croix de Jésus de Nazareth !
Je vais avertir au Mémorial que vous n'avez pas reçu les derniers cahiers. Us vous seront envoyés sans relard. Le retard vient sans doute de l'absence du pauvre M. Waille, qui subit en ce moment son mois de prison '. Rienlôt, si cela ne cliange, tontes les letlies des catholiques seront datées de la Force ou de Sainte-Pélagie.
L'abbé G. vous offre ses respects. J'attends mon frère trèspiochainement. Mille tendres amitiés et mille hommages à mon cher comte et à la comtesse Louise. J'ai vu ce malin l'excellente comtesse Potocka. Elle part, vers la Pentecôte, pour l'Ukraine. Ce départ la peine : elle laisse ses en(i\nts à Paris.
J'ai été interrompu par le marquis de Montmorenci, qui me charge de vous dri; de sa pari tout ce (|u'il voudrait vous dire
* Voir la lellrcC'i, à M. de Senfft-Pilsacli, yt.vi. 2"»i. note".
in; I. \MKNN VIS. 240
liii-nirMn(\ Il so propose d'avoir riioniiour d« vous écrire IrùspiocliaiiiciiKMil'.
7). - A M. I.K COMTE D K SKNFU.
Versnillc . 10 uvm IS'iO.
Me voici à Versailles depuis hier, mon excellent ami, parce qu'il faut bien (pu; je m'occupe du nouvel ouvrage que j'ai annoncé, et qu'à Paris il m'est impossible de rien faire. Mahouy nous a cédé l'appaitemenl de son père p;)ur ciii(| mois; je dis nous, parce que j'ai près de moi l'abbé (iei'bel et l'abbé Piohrbachei'. J'aurai ici du loisir et de la tranquillité, et lorsque mon beau-fière, que j'attends, sera venu, je pourrai le voiiaussi souvent que mes affaires l'exigeront.
I.es événements ont tout à fait dèi-angé des projets plus doux; je ne sais là-dessus, comme sur tout le reste, que me soumettre à la Providence. Que faire autre chose quand elle a parlé? Les circonstances sont graves; l'I^glise est en péril, et je ne puis (initier, le jour du combat. Je ne veux pas même songer au repos dont je jouirais près de vous dans le sein de l'amitié ; je craindrais que l'obéissance au devoir qui m'est imposé ne fût moins agréable à Dieu, par le mélange de regrets humains. Ne demandons rien à la teire, car elle n'accorde lien qu'à ceux qui cèdent quelque chose du ciel. On a, comme vous savez, adressé la Déclai'alion à tous les évéques pour avoir leur adhésion. Très-peu l'ont donnée pleine et entière. Je signerais sans difficulté la lettre de Mgr de Janson. On se plaint de celle de l'évèque de Rennes; il parait (piil a tout renvoyé au jugement du Pape. L'ar(:lievè(|ue de Bordeaux a répondu : « Laissezmoi mourir dans mon attachement au\ vieilles erienrs de l'Kglise romaine. » Le clergé du secoiul ordre est. en masse»
* Lt lires siipprinu'es : — J'ahbe Jean ilf Idineunah à )[. fit' Sciiflt. t\iris. 4 mai IS'iO. — I,cllie lorl curieuse où l'alibé Jean s'eUorce tl alléiuier la Déclaralion îles évèques. Selon lui, les aiUasions données à eelte Déclaralion ne sont rien nu>ins que u pures el simples, » comme ou veut le taire croire. — /l M"'" la baronne Clianipi/, Taris, i nui 18'2l».
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extrêmement prononcé dans le sens catholique, de sorle que nous pouvons espérer d'être à l'abri, sinon du schisme, au moins des plus terribles conséquences du schisme. L'évèquc de Chartres \ient de publier un écrit contre moi, « attendu, « m'écrit-il, qu'il n'a pu se dispenser de prendre la défense « de Frayssinous, son intime ami et son parent. » Je n'ai pas encore lu cette brochure ; j'y répondrai dans mon ouvrage. On dit qu'il en paraîtra une aulre de l'abbé Affre^, laquelle lui a été demandée par l'évèque d'Hermopolis, encore en sa qualité de 'parent. Les Quatre articles sont devenus une controverse de famille; car j'ai été altaqué aussi par Clausel de Coussergues (le conseiller de l'Université) : celui-ci s'en est tenu aux injures. Je tâcherai de leur opposer à tous des raisons. 11 est triste qu'on n'en finisse pas par une bonne décision, que tous les calhohques attendent, et s'étonnent d'attendre si longtemps. Jamais il ne se présenta d'occasion si favorable de fixer la foi des Fidèles et de les rattacher au centre d'unité par un lien plus étroit, aujourd'luii bien nécessaire. Ce serait une bien fausse prudence que celle qui, pour ne pas choquer les ennemis du christianisme, laisserait les esprits dans l'incertitude sur des points dont l'iniporlonce se fait chaque joui^ sentir davantage, et perpétuerait, en se taisant, de fâcheuses discussions qu'il est en ce moment aisé d'éteindre, et qui, si l'autorité en laisse subsister le germe, se réveilleront certainement plus tard avec un caractère plus dangereux.
IN'udant que vous jouissez du printemps à Gènes, nous avons ici l'hiver dans toute sa beauté, froid, pluie, vent et jusqu'à de la neige. C'est le bénéfice du chmat. J'espère que Télé an pied des montagnes fera beaucoup de bien à .M""' de Senfft et à la comtesse Louise : dites-leur, je vous prie, avec quelle tendresse je pense à elles et à vous. Adieu, adieu, adieu, priez pour moi et aimez-moi toujours. L'abbé G. vous offre ses respectueux hommages; M. Uoberlson y joint les siens, par la dernière lettre que j'ai reçue de lui. 11 est toujours à Londres -.
^ Depuis archevêque de Tniis.
- LeUie supprimée : — L'ahhi' Jcnu âe Lawcunah à M. de Viirolles. Piiiis, 14 mai 182G.
DK LAM1:N>\IS. Toi